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Mercredi 25 Mars 2026
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Transition démographique au Maroc : les quatre défis à relever d’urgence (ONDH)

Dans un Policy Brief intitulé «Mutations démographiques : préparer le Maroc de demain», dont «Le Matin» a obtenu copie avant sa publication prévue la semaine prochaine, l’Observatoire national du développement humain (ONDH) livre une radiographie sans concession des transformations révélées par le Recensement général de la population et de l’habitat de 2024. Coordonné par le président de l’ONDH, Otmane Gair, ce document de cadrage stratégique met en évidence un pays engagé dans une transition démographique rapide, profonde et régionalement inégale. Fécondité en chute libre, vieillissement en forte progression, familles qui se rétrécissent, villes qui débordent et campagnes qui se vident, le diagnostic interpelle directement les décideurs publics, à quelques mois des échéances électorales du 23 septembre 2026.

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Le 29 juillet 2025, Sa Majesté le Roi Mohammed VI avait donné le la : les résultats du RGPH 2024 «ont mis en évidence un ensemble de transformations démographiques, sociales et spatiales dont il faudra tenir compte dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques». Huit mois plus tard, l’Observatoire national du développement humain traduit cet appel en un diagnostic chiffré et argumenté. Le Policy Brief que s’apprête à publier l’institution présidée par Otmane Gair ne se contente pas de compiler des statistiques : il identifie quatre problématiques émergentes et les inscrit dans un double cadre structurel – le changement climatique et la révolution digitale – que les auteurs considèrent comme le terrain d’évolution incontournable de la transition démographique marocaine.

Une décélération démographique portée par l’effondrement de la fécondité

L’examen comparé des recensements de 2014 et de 2024 ne laisse place à aucune ambiguïté. «La croissance de la population est en trend baissier au niveau national», constatent d’emblée les rédacteurs du document. Ce ralentissement trouve son explication principale dans la chute de la fécondité, désormais «arrivée à un niveau de reproduction inférieur à celui du seuil de remplacement». En clair, le Maroc ne fait plus suffisamment d’enfants pour renouveler sa population à l’identique.



Cette contraction de la natalité se conjugue avec un allongement sensible de l’espérance de vie, produisant mécaniquement un alourdissement du poids des personnes âgées de plus de 60 ans. Le Policy Brief le formule avec netteté : le vieillissement s’installe désormais «comme composante démographique d’importance». Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre les deux recensements, la part des plus de 60 ans est passée de 9,4 à 13,8%, pendant que la jeunesse, tout en conservant son poids relatif, a légèrement reculé de 28,2  à 26,5%.

La conséquence directe de ce double mouvement est un rétrécissement progressif de la population en âge d’activité, appelée selon le document à «naviguer autour d’un trend baissier». Parallèlement, la taille des ménages a chuté à 3,9 personnes en moyenne. Ce chiffre, d’apparence anodine, recouvre en réalité une transformation sociale majeure : il signifie, relève le Policy Brief, que «la composition de la famille comprend au maximum 2 enfants». La nucléarisation de la famille marocaine n’est plus une projection : c’est un fait accompli.

L’axe atlantique aspire la population, les marges se vident

Si le constat national est sans appel, l’analyse régionale déployée par l’ONDH révèle des dynamiques encore plus contrastées. Les mouvements de population entre les régions, note le document, «connaissent un dynamisme certain» et alimentent la formation de pôles économiques autour des capitales régionales. Mais ce dynamisme est géographiquement sélectif : il se concentre sur l’axe atlantique Tanger-Agadir, tandis que la littoralisation démographique «concerne moins la côte méditerranéenne».

La croissance démographique la plus forte a été enregistrée dans les périphéries des villes de Casablanca, Tanger, Rabat, Marrakech, Fès et Agadir. Les auteurs du Policy Brief l’expliquent par «la combinaison de facteurs favorables à l’activité économique», tels que l’irrigation du foncier avoisinant, la présence d’entreprises et de plateformes logistiques. À l’inverse, les petits centres urbains risquent d’être «condamnés à long terme si les tendances démographiques observées se perpétuent», alerte le document.

Quant au monde rural, il cumule les handicaps : une croissance démographique structurellement plus faible que celle de l’urbain et une vulnérabilité croissante au changement climatique, ce qui est «susceptible d’amplifier l’exode rural». L’ONDH établit d’ailleurs un lien direct entre les manifestations extrêmes du réchauffement (sécheresses prolongées, températures élevées, précipitations brutales causant inondations et glissements de terrain) et l’accélération des flux migratoires vers les grands pôles urbains de la façade atlantique.

L’enfant roi, les passoires thermiques et la solitude des célibataires

Au-delà des données brutes, le Policy Brief de l’ONDH identifie quatre problématiques émergentes qui dessinent les contours du Maroc de demain.
• La première tient au paradoxe d’une population encore jeune, mais dont la pyramide des âges se reconfigure rapidement. Le document en tire une conclusion économique limpide : la contraction démographique «a comme conséquence directe d’alléger le besoin quantitatif en infrastructures scolaires et hospitalières». Ce qui prévaut désormais, insistent les auteurs, c’est le besoin de qualité. La croissance marocaine doit opter pour un modèle «basé sur la productivité et la compétitivité». Sur le front du vieillissement, l’ONDH appelle à ne pas se focaliser sur la longévité en elle-même, mais à «accroître le nombre d’années à vivre en autonomie et en bonne santé». Le système de santé, jusqu’à présent structuré pour gérer les urgences et les épisodes de soins hospitaliers, devra hériter d’une «responsabilité nouvelle» face à cette population vieillissante. Le document plaide pour que l’économie des soins soit envisagée non comme une charge grevant la protection sociale, mais «d’abord comme investissement dans le capital humain et, ensuite, comme secteur pourvoyeur d’emplois utiles et valorisants».

• La deuxième problématique concerne la restructuration de la famille. Le passage à un ou deux enfants par foyer constitue, selon les termes du Policy Brief, «une révolution qui ne dit pas son nom». Cette contraction produit un phénomène inédit dans la société marocaine : l’émergence du concept de l’enfant roi, fruit d’une éducation parentale «particulièrement attentionnée par rapport aux générations passées». Favorable au bien-être de l’enfant en apparence, ce modèle éducatif soulève pourtant une interrogation que les auteurs ne contournent pas : prépare-t-il à la citoyenneté responsable ? L’école, concluent-ils, «risque probablement d’hériter de cette tâche». Côté jeunesse, le tableau n’est guère plus rassurant. Le document énumère quatre déficiences majeures : les lacunes de l’éducation et de la formation, les difficultés d’insertion sur le marché du travail, l’importance du secteur informel et l’hybridation des nouvelles formes de travail. Les opportunités de formation et de mobilité sociale par l’emploi, reconnaît l’ONDH, «ne sont pas en nombre suffisant». Et la révolution digitale ajoute un défi supplémentaire : l’impact anxiogène des réseaux sociaux sur la santé mentale des jeunes, dont les effets néfastes se manifestent «tout au long des diverses étapes du parcours de vie». Le document prend toutefois soin de préciser qu’il ne convient pas de condamner la technologie elle-même, mais son utilisation, en veillant à «écarter les sources de l’addiction et de la virtualisation trompeuse des esprits encore en maturation».

• Troisième problématique : l’urbanisation en quête de résilience. Le changement climatique remet la qualité de l’habitat au cœur des préoccupations territoriales. Le besoin d’espaces verts et l’isolation thermique des habitats sont identifiés comme les deux axes prioritaires. Les auteurs du Policy Brief ne mâchent pas leurs mots : l’habitat marocain, dans ses composantes moderne et traditionnelle, est «très vulnérable aux hautes variations de température». D’aucuns parlent même, relèvent les auteurs, de «passoires thermiques». Le législateur est donc interpellé pour édicter de nouvelles normes et veiller rigoureusement à leur strict respect.

• Quatrième et dernière problématique : la montée du célibat. L’ONDH ose aborder cette question frontalement, en soulignant que le célibat est «presque toujours synonyme de solitude pour les personnes âgées, particulièrement en ce qui concerne la gent féminine». La solitude peut s’avérer «une épreuve redoutable sur les plans physique et mental», pouvant dans certaines conditions d’isolement engendrer des «pathologies parfois fatales». Cette population en croissance continue mérite, selon le document, une stratégie spécifique intégrable à la Care Economy.

Le dividende démographique n’est pas automatique

Derrière ces quatre problématiques, une conviction traverse l’ensemble du document : le changement climatique et la révolution digitale ne sont pas de simples facteurs contextuels, mais les deux forces structurelles qui façonneront l’avenir démographique du pays. Le réchauffement climatique, prévient le Policy Brief, risque en cas de non-résilience «de nous éloigner encore plus du seuil de remplacement démographique». Quant à l’intelligence artificielle, elle est «porteuse de solutions si et seulement si elle est maîtrisée de manière souveraine».

L’ONDH insiste sur un point capital : le vieillissement est «d’abord un statut économique et social avant d’être sanitaire». Dès lors, la réponse ne peut être exclusivement médicale. Elle passe par davantage de flexibilité sur le marché du travail pour maintenir en activité les seniors qui ont accumulé expérience et savoir-faire, et par un investissement massif dans le capital humain à tous les âges de la vie. Se référant aux expériences d’autres pays ayant traversé des transitions comparables, les auteurs du Policy Brief concluent par un avertissement sans détour : la transition démographique «ne peut engendrer un dividende qu’en cas d’une bonne gouvernance du capital humain». Le dividende, martèle le document, «n’est pas automatique». Mais en adoptant les bonnes décisions, le Maroc «a toutes les chances de sortir de la trappe des pays à revenu intermédiaire». Reste à savoir si la classe politique, à six mois du scrutin législatif, saura se saisir de cette feuille de route que lui tend l’ONDH.
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