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Le Maroc n’a plus que 15 ans pour saisir sa fenêtre d’opportunité démographique

Avec un taux de fécondité tombé à 1,97 enfant par femme – sous le seuil de remplacement des générations –, le Maroc voit sa trajectoire démographique converger vers celle des pays du Nord. Réunis mardi 17 février à Rabat à l'initiative de l'Observatoire national du développement humain et du Fonds des Nations unies pour la population, démographes et économistes ont dressé un constat sans appel : la fenêtre d'opportunité démographique, ouverte depuis le début des années 2000, commencera à se refermer vers 2040. Quinze années pour transformer cette configuration exceptionnelle en levier de développement. Un compte à rebours qui impose de repenser en profondeur les politiques publiques.

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En l'espace de trois décennies, le taux de croissance de la population marocaine a été divisé par trois, passant de 2,6% en 1994 à 0,85% en 2024. L'espérance de vie a bondi de 47 ans en 1960 à 76,4 ans aujourd'hui. En même temps, l'indice synthétique de fécondité s'est effondré de 7,2 à 1,97 enfant par femme, franchissant pour la première fois le seuil fatidique de 2,1 en dessous duquel une population ne se renouvelle plus. Ces chiffres, extraits du Recensement général de la population et de l'habitat 2024, ne sont pas de simples statistiques. Ils dessinent les contours d'une mutation structurelle dont les effets auront un impact sur la société marocaine dans les décennies à venir.

Une «boussole stratégique» pour les politiques publiques

C'est précisément pour décrypter ces transformations que l'Observatoire national du développement humain (ONDH) et le du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) ont convié, mardi à Rabat, un parterre d'experts issus du Haut-Commissariat au Plan (HCP), du Conseil économique, social et environnemental (CESE), de l'Institut Royal des études stratégiques (IRES) et des universités. «Ces données constituent une boussole stratégique pour orienter les politiques publiques et anticiper les besoins futurs de notre société», a souligné d'emblée Otmane Gair, président de l'ONDH, en ouvrant les travaux de cette rencontre. Le diagnostic posé par les intervenants révèle un paradoxe saisissant. Le Maroc demeure un pays jeune – un tiers de sa population a entre 15 et 35 ans, dont 39,1% ont atteint le niveau secondaire ou supérieur – mais le vieillissement s'installe déjà comme une réalité structurelle. La proportion des plus de 60 ans est passée de 9,4 à 13,8% de la population, tandis que la part des moins de 15 ans a reculé de 28,2% à 26,5%. Conséquence mécanique : la population en âge d'activité se contracte, glissant de 62,4 à 59,7%.

>>Lire aussi : Évolutions démographiques au Maroc : l’éclairage de Mohamed Fassi Fihri

Le dividende démographique n'est pas automatique

Fouzia Daoudim, experte en démographie au Centre d'études et de recherches démographiques du HCP, a replacé ces évolutions dans une perspective de long terme. «Nous vivons actuellement la fenêtre démographique, où la population en âge d'activité est plus élevée que celle des dépendants», a-t-elle expliqué, précisant que cette configuration favorable «n'est pas permanente» et «commencera à s'atténuer vers 2038». Pour transformer cette opportunité en dividende économique réel, l'experte identifie quatre leviers majeurs : la création d'emplois productifs, l'inclusion économique des femmes, l'investissement massif dans le capital humain et une gouvernance efficace.

Car le dividende démographique, tous les intervenants l'ont martelé, n'a rien d'automatique. Mahdi Halmi, coordonnateur des programmes au FNUAP, a livré un constat sans fard : «Il est dangereux de constater qu'en 2024, nous devons encore taper sur la table pour dire qu'il faut saisir cette opportunité». Le responsable onusien a rappelé que des pays comme la Corée du Sud, la Thaïlande ou le Vietnam, qui affichaient le même niveau économique que le Maroc dans les années 1990, ont réussi leur transition en investissant massivement dans la qualité de l'éducation.

Un marché du travail en tension paradoxale

Le tableau du marché de l'emploi illustre cruellement ce rendez-vous manqué. Younes Lhadj Kacem, expert senior en économie au CESE, a décrit une «situation inédite» : un taux de chômage de 37,6% chez les jeunes, culminant à 60% chez les diplômés du supérieur, alors même que le bâtiment, l'agriculture et les services urbains peinent à recruter. Chaque année, selon Mahdi Halmi, 280.000 à 300.000 élèves quittent le système scolaire pour alimenter les rangs des NEET, ces jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation.

Le taux d'activité féminin cristallise toutes les inquiétudes. Plafonné à 19% – en recul par rapport aux années précédentes –, il constitue un verrou structurel. «Aucun pays ayant capté le dividende démographique n'a un taux d'activité féminin inférieur à 50%», a asséné le représentant du FNUAP. L'explication tient en partie à l'économie du care, ce travail de soin non rémunéré qui pèse massivement sur les épaules des femmes.

L'économie du soin, un gisement inexploité

Younes Lhadj Kacem a mis des chiffres sur cette réalité invisible : la valeur du travail de soin non rémunéré représente 19,4% du PIB marocain, l'équivalent de 200.000 emplois formels potentiels. Les femmes y consacrent cinq heures par jour contre 45 minutes pour les hommes – une «pauvreté temporelle» qui les exclut mécaniquement du marché du travail. «Le CESE reconnaît le soin comme une composante centrale du développement humain», a-t-il affirmé, plaidant pour que le care soit structuré comme un investissement stratégique et non comme un coût budgétaire.

Cette problématique s'intensifie à mesure que la structure familiale se transforme. La taille moyenne des ménages a chuté à 3,9 personnes contre 5,3 en 2004. Plus d'un million de Marocains vivent seuls, et 19,2% des ménages sont désormais dirigés par des femmes. «La solidarité interfamiliale traditionnelle, où les femmes prenaient en charge bénévolement les enfants et les aînés, régresse», a observé Mahdi Halmi. Cette charge doit désormais être externalisée vers l'État ou le secteur privé.

Deux gériatres pour cinq millions de seniors

Le vieillissement accéléré de la population met à nu l'impréparation du système de santé. Younes Lhadj Kacem a lancé un chiffre qui a fait l'effet d'une douche froide : le Maroc ne compte que deux gériatres pour une population de cinq millions de seniors. «Notre système est trop centré sur l'hôpital et les maladies infectieuses ; il doit évoluer vers la gériatrie», a-t-il plaidé. Les projections sont vertigineuses : les plus de 60 ans passeront de 5,1 millions aujourd'hui à près de 7,9 millions en 2040, représentant alors 19,5% de la population. Mohamed Chater, chercheur associé à l'IRES, a inscrit ces défis dans une perspective plus large. «Le système de santé doit évoluer pour accompagner le vieillissement non comme une pathologie, mais comme un processus de prévention et de soins à domicile», a-t-il préconisé, appelant à structurer l'économie du care comme une «filière stratégique pourvoyeuse d'emplois valorisants.

Un Maroc à douze vitesses

Les moyennes nationales masquent des réalités territoriales contrastées. Mahdi Halmi a insisté sur l'existence de «douze démographies régionales différentes». L'Oriental incarne le laboratoire d'un vieillissement accéléré : la fécondité y tombe à 1,5 enfant par femme (moins qu'en Allemagne), le taux de vieillissement atteint 16% et la croissance démographique est devenue négative. Le taux de NEET y culmine à 31% contre 25,6% au niveau national. «Sans comprendre ces démographies régionales, nous ne pourrons pas répondre aux défis du développement humain dans les plans de développement régionaux», a averti le responsable du FNUAP. Otmane Gair a appelé à tirer toutes les conséquences de ces mutations. «Les transformations démographiques ne sont ni de simples tendances statistiques ni des phénomènes lointains. Elles sont déjà à l'œuvre», a rappelé le président de l'ONDH, soulignant que «les anticiper, les comprendre et les intégrer dans nos politiques publiques constitue une responsabilité collective».

Vers un observatoire du dividende démographique

Plusieurs pistes d'action ont émergé des échanges. Fouzia Daoudim a appelé à un «changement de paradigme» : la variable démographique doit devenir «un déterminant central dans la conception et l'évaluation des politiques publiques», permettant de passer d'une «démographie subie» à une «démographie anticipée». Mohamed Chater a insisté sur l'importance du préscolaire, seul capable «d’effacer les inégalités sociales dès le départ».

Mahdi Halmi a lancé un appel à la création d'un Observatoire du dividende démographique qui permettrait de «suivre chaque année nos progrès et éclairer les décideurs avant qu'ils ne prennent leurs mesures». Il a également plaidé pour une «charte de la convergence» des politiques sectorielles, regrettant que le Maroc ait «délaissé la planification rigoureuse dans les années 2000». La conclusion revient à Mohamed Chater, qui a rappelé l'enjeu ultime de cette transition : «C'est en adoptant les bonnes décisions de gouvernance que le Maroc sortira de la trappe des pays à revenu intermédiaire.» Le compte à rebours est lancé.

Les chiffres clés du RGPH 2024

Le Recensement général de la population et de l'habitat 2024 révèle l'ampleur des mutations démographiques. Le taux de fécondité s'établit désormais à 1,97 enfant par femme, sous le seuil de remplacement des générations fixé à 2,1. La croissance démographique a chuté à 0,85% par an contre 2,6% en 1994. L'espérance de vie atteint 76,4 ans contre 47 ans en 1960. La population des plus de 60 ans représente 13,8% du total et devrait atteindre 19,5% en 2040, soit 7,9 millions de personnes. La taille moyenne des ménages est tombée à 3,9 personnes contre 5,3 en 2004, tandis que 19,2% des ménages sont dirigés par des femmes. La population marocaine devrait s'établir à 40,5 millions d'habitants à l'horizon 2050.

L'Oriental, laboratoire du vieillissement accéléré

La région de l'Oriental illustre de manière saisissante les disparités territoriales de la transition démographique marocaine. Avec un indice de fécondité de 1,5 enfant par femme, inférieur à celui de l'Allemagne, elle affiche le taux le plus bas du Royaume. Le vieillissement y atteint 16% contre 13,8% au niveau national. Plus préoccupant encore : c'est la seule région où la croissance démographique est devenue négative. Le taux de NEET (jeunes sans emploi, éducation ni formation) y culmine à 31% contre 25,6% au niveau national. Ces indicateurs font de l'Oriental un territoire sentinelle où se dessinent les défis que l'ensemble du pays devra affronter dans les prochaines décennies.

L'économie du care en chiffres

Le travail de soin non rémunéré (garde d'enfants, accompagnement des personnes âgées, tâches domestiques) représente une valeur économique considérable que le CESE évalue à 19,4% du PIB marocain. Sa formalisation pourrait générer l'équivalent de 200.000 emplois. Cette charge repose massivement sur les femmes, qui y consacrent en moyenne cinq heures par jour contre seulement 45 minutes pour les hommes. Cette «pauvreté temporelle» constitue l'un des principaux freins à leur participation au marché du travail, plafonnée à 19%. Avec la nucléarisation des familles et la montée du célibat, la prise en charge des dépendants devra être progressivement externalisée vers l'État ou le secteur privé.
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