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Travail des enfants : pourquoi la baisse des chiffres ne suffit plus

Malgré une baisse de plus de 80% du nombre d’enfants au travail depuis 1999, le Conseil économique, social et environnemental estime que le Maroc doit franchir une nouvelle étape. Dans un avis présenté le 1er juillet, l’institution plaide pour une politique publique intégrée, territorialisée et mesurable, fondée sur la tolérance zéro avant 16 ans, l’encadrement des parcours des 16-18 ans, le renforcement du contrôle et une mobilisation plus effective de l’État, des entreprises, des familles et des acteurs de terrain.

01 Juillet 2026 À 16:34

Le recul du travail des enfants est indéniable. Il ne suffit pas, toutefois, à refermer un dossier que le Conseil économique, social et environnemental (CESE) veut désormais porter à un niveau d’exigence plus élevé : celui de l’éradication effective du travail des enfants.

C’est dans cette perspective qu’a été présenté, le 1er juillet, lors d’une rencontre de communication, l’avis du CESE élaboré dans le cadre d’une auto-saisine intitulée «Pour une politique publique efficace d’éradication du travail des enfants au Maroc». Le document part d’un acquis majeur : le nombre d’enfants âgés de 7 à 17 ans exerçant une activité économique est passé de 517.000 en 1999 à près de 101.000 en 2024. Cette baisse, supérieure à 80%, atteste les progrès accomplis en matière de protection de l’enfance. Pour autant, elle ne permet pas de considérer le phénomène comme résiduel. Aux yeux du CESE, l’éradication suppose désormais une politique publique plus intégrée, capable de rendre le droit effectif, de mieux coordonner l’action dans les territoires, de renforcer les mécanismes de contrôle et d’agir sur les causes sociales qui continuent d’exposer des enfants au travail précoce.

Une baisse réelle, des formes persistantes

Abdelkader Amara, président du CESE, a rappelé que cet avis intervenait dans un contexte marqué par les progrès réalisés par le Royaume en matière de protection de l’enfance, conformément aux Hautes Orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Sa présentation intervient également après la Journée mondiale contre le travail des enfants, célébrée le 12 juin, et la campagne nationale lancée sur Hautes Instructions de Son Altesse Royale la Princesse Lalla Meryem, présidente de l’Observatoire national des droits de l’enfant, sous le slogan «Non au travail des enfants».

Sur le plan juridique, le Maroc a consolidé son dispositif de protection depuis la ratification de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant en 1993, puis l’adhésion à plusieurs instruments internationaux, notamment les Conventions n°138 et n°182 de l’Organisation internationale du travail. Cette trajectoire s’est prolongée par la feuille de route nationale à l’horizon 2030, qui vise l’éradication du travail des enfants de moins de 15 ans et l’élimination progressive du travail des enfants âgés de 15 à 17 ans dans les travaux dangereux.

Pour le CESE, ces acquis restent importants, mais ils ne suffisent pas à atteindre l’objectif d’une éradication durable. Les travaux dangereux, le travail domestique, le travail forcé, la mendicité organisée et l’exploitation sexuelle continuent d’exister. Le message porté par Abdelkader Amara est clair : même limité à des cas isolés, le fait qu’un enfant reste hors de l’école et se trouve exposé au travail précoce, en raison de la pauvreté, de la vulnérabilité ou de contraintes sociales et culturelles, demeure inacceptable.

Tolérance zéro avant 16 ans, insertion encadrée après

Le CESE appelle à hisser l’action publique à un niveau plus exigeant. L’institution plaide pour une politique nationale intégrée, centrée sur l’intérêt supérieur de l’enfant, depuis la petite enfance jusqu’à l’entrée encadrée dans la vie professionnelle. Deux objectifs structurent cette approche : éradiquer totalement le travail des enfants de moins de 16 ans, en cohérence avec l’obligation scolaire, et sécuriser les parcours des jeunes de 16 à 18 ans vers la vie active.

Cette ligne permet de clarifier un point sensible : le Conseil ne confond pas protection de l’enfance et fermeture des voies d’insertion. Il défend une interdiction sans exception du travail avant 16 ans, tout en prévoyant, pour les 16-18 ans, des parcours d’apprentissage encadrés, certifiants et protecteurs. L’enjeu est de tenir ensemble l’interdiction du travail précoce, le soutien aux mineurs vulnérables, la qualification des jeunes et une meilleure convergence des politiques publiques.

Sur le plan juridique, le CESE recommande de réviser l’article 143 de la loi n°65-99 formant Code du travail, afin de porter à 16 ans révolus l’âge minimum d’admission des mineurs au travail dans les entreprises. Il préconise également d’actualiser le texte réglementaire fixant les travaux interdits aux enfants de moins de 18 ans, pour y intégrer les risques émergents liés aux plateformes numériques, à l’usage intensif des outils digitaux et aux nouvelles formes d’exploitation.

Pour les 16-18 ans, le Conseil appelle à mieux articuler éducation, formation professionnelle et insertion. Les écoles de la deuxième chance, l’enseignement traditionnel et la formation par apprentissage sont appelés à jouer un rôle plus structuré. Encadrée par la loi 12.00 et soutenue par les contrats-programmes 2025-2030, la formation par apprentissage vise un objectif de 100.000 apprentis. Le CESE propose, dans le même sens, un statut spécifique de l’apprenti ou du stagiaire, garantissant un cadre juridique clair, une protection sociale effective et une formation de qualité en alternance entre l’entreprise et le centre de formation.

Un phénomène différencié selon les territoires

L’intervention de Karima Mkika, membre du CESE et rapporteure de l’avis, permet de mieux saisir la diversité des situations. Le phénomène ne prend pas les mêmes formes selon les territoires. En milieu rural, il reste fortement lié à l’agriculture : 57% des enfants concernés relèvent de l’aide familiale, 19% exercent des emplois saisonniers et 68% occupent des activités non rémunérées. En milieu urbain, la structure est différente : 51,1% des enfants au travail sont salariés et 28% relèvent de situations d’apprentissage ou de formes proches du salariat.

Cette différenciation appelle des réponses adaptées. Dans le monde rural, le travail des enfants renvoie aux vulnérabilités des familles, à l’organisation de l’activité agricole et à certaines représentations autour du travail précoce. En ville, il croise davantage l’informalité, le salariat précoce, l’apprentissage insuffisamment encadré et les chaînes de sous-traitance. Dans les deux cas, il ne peut être réduit à une infraction isolée : il touche à la pauvreté, au décrochage scolaire, aux disparités territoriales et à l’économie informelle.

À ces réalités s’ajoutent des formes moins visibles, sur lesquelles la rapporteure a également attiré l’attention. Entre 2017 et 2020, 379 affaires de traite ont été enregistrées, avec 719 victimes, dont 47% de mineurs. Les enfants migrants et réfugiés constituent une autre catégorie exposée. Les données présentées recensent 1.024 enfants migrants non accompagnés ou séparés de leurs familles dans plusieurs villes marocaines, ainsi que 5.223 enfants réfugiés au Maroc en 2025. Leur protection institutionnelle reste limitée, seuls 4% ayant bénéficié d’une prise en charge institutionnelle.

Le travail domestique, notamment celui des filles, demeure plus difficile à saisir. Les situations les plus visibles, concernant autrefois des filles de 8 à 12 ans placées dans des tâches domestiques, semblent avoir reculé sous l’effet de la sensibilisation. Mais l’intervention publique reste limitée par l’impossibilité, pour l’inspection du travail, d’accéder aux espaces privés, ainsi que par la persistance de réseaux informels d’intermédiation.

Territoires, inspection et données : le test de l’effectivité

L’avis pointe un écart persistant entre les dispositifs existants et leur fonctionnement sur le terrain. Pour le CESE, les initiatives publiques restent encore trop souvent conduites selon une logique sectorielle, ce qui limite leur cohérence et réduit leur portée. Les mécanismes territoriaux de protection de l’enfance ne sont pas pleinement opérationnels partout, et la coordination entre les acteurs demeure inégale.

La prise en charge des enfants exposés au travail précoce repose notamment sur 82 commissions provinciales de protection de l’enfance. Ces structures rassemblent les services déconcentrés, les autorités judiciaires et les points focaux relevant de l’inspection du travail. Mais leur activation reste variable. C’est à ce niveau que se joue une part décisive de l’éradication : identifier l’enfant, l’orienter vers l’école ou la formation, accompagner sa famille et assurer sa protection contre les formes d’exploitation. Le Conseil recommande, dans ce sens, la mise en place d’un système intersectoriel et territorial de suivi et d’évaluation, appuyé sur des indicateurs mesurables et des rapports périodiques. L’objectif de zéro enfant au travail à l’horizon 2030 suppose, en effet, des outils capables de suivre l’avancement des politiques, de repérer les écarts et d’ajuster les interventions.

Le même impératif vaut pour l’inspection du travail. Le CESE préconise sa modernisation par le recours à l’analyse des données, afin d’identifier les secteurs à haut risque et de cibler les zones les plus exposées. Cette approche devrait s’appuyer sur un système national intégré de collecte, d’analyse et de suivi des données relatives au travail des enfants. Elle doit aussi s’accompagner de sanctions plus dissuasives, pouvant aller jusqu’au retrait des licences et autorisations d’exploitation, ainsi qu’à l’exclusion de certains dispositifs publics.

Entreprises, familles, associations : une responsabilité élargie

L’avis engage aussi la responsabilité économique. L’implication du secteur privé reste inégale : plus visible dans les grandes entreprises engagées dans des démarches de responsabilité sociétale ou disposant de certifications liées aux droits humains et au travail décent, elle demeure plus limitée dans les TPME, en raison de contraintes financières, humaines et organisationnelles, ainsi que d’un déficit d’accompagnement.

L’avis cible également les chaînes d’approvisionnement et de sous-traitance, où le risque d’invisibilité demeure élevé. Le CESE recommande de faire du recours au travail des enfants un critère d’exclusion de la participation aux marchés publics et de l’accès aux soutiens publics. Il appelle également à associer les organisations professionnelles des secteurs les plus exposés – agriculture, artisanat, pêche maritime, bâtiment et travaux publics, tourisme – à des engagements concrets : chartes, labels, certifications, mécanismes d’audit et programmes de sensibilisation.

Cette approche ne se limite pas à la sanction. Le Conseil relie la persistance du phénomène à la pauvreté, à la vulnérabilité de certaines familles, aux obstacles scolaires et à l’extension du secteur informel. Les aides directes, les transferts sociaux, la généralisation de la protection sociale et le préscolaire sont présentés comme des leviers essentiels pour réduire l’exposition des enfants au travail précoce. Le CESE propose, dans cette logique, de mieux articuler soutien social et scolarité, notamment en conditionnant une partie des transferts sociaux à l’assiduité régulière des enfants à l’école, tout en garantissant la continuité et la qualité des services essentiels. Il recommande aussi de développer un panier intégré de services sociaux au profit des familles vulnérables, combinant soutien économique, accompagnement éducatif, accès aux soins, services sociaux, sensibilisation et inclusion numérique.

Les associations de terrain restent, enfin, un maillon central du dispositif. Elles interviennent dans l’identification, l’accompagnement et la réintégration scolaire ou professionnelle des enfants travailleurs. Un appui annuel de 5 millions de dirhams est mobilisé par le département concerné pour les soutenir, mais ce montant demeure insuffisant au regard des besoins exprimés. Le CESE recommande d’accroître cet appui financier et technique, afin de renforcer leur capacité d’intervention auprès des enfants concernés et de leurs familles.

Une consultation qui confirme la demande d’action intégrée

Les résultats de la consultation citoyenne menée sur la plateforme «Ouchariko» éclairent la perception sociale du phénomène. Elle a réuni 1.540 participants et enregistré 1.539 réponses. Selon ces résultats, 78,6% des participants considèrent que le travail des enfants est répandu au Maroc, dont 30% le jugent très répandu. À l’inverse, 21% l’estiment peu répandu ou très rare. La consultation révèle aussi un décalage de perception : 60% des participants pensent que le phénomène est davantage présent en milieu urbain, alors que les données disponibles indiquent qu’il demeure principalement rural. Elle montre, par ailleurs, que 64% des répondants le considèrent comme permanent, contre 36% qui l’associent surtout à des périodes saisonnières ou circonstancielles, notamment pendant les vacances.

Les priorités exprimées rejoignent les orientations du CESE : le soutien économique aux familles vulnérables arrive en tête, avec 24%, suivi du développement des passerelles vers les écoles de la deuxième chance, avec 20%, puis du renforcement de l’interdiction du travail des enfants et de l’application des sanctions, avec 19%. Ces résultats confortent l’idée d’une réponse intégrée. L’éradication du travail des enfants ne peut relever ni du droit seul ni du soutien social pris isolément. Elle suppose d’articuler prévention, protection, école, contrôle, insertion, sanctions et financement des acteurs de proximité. C’est la limite que fixe le CESE aux progrès accomplis : la baisse statistique est réelle, mais elle ne suffit pas tant que subsistent des formes visibles ou dissimulées du phénomène.
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