Menu
Search
Jeudi 25 Juin 2026
S'abonner
close

Lutte contre le travail des enfants : Insaf fait son bilan

Lutter contre le travail des enfants, c’est aussi agir sur les fragilités qui touchent les familles. C’est le pari que fait l’Association Insaf depuis plus de vingt ans. À l’occasion du bilan de son programme «LCTE», l’Association a mis en avant les résultats d’une approche qui privilégie la prévention, l’accompagnement et l’autonomisation.

No Image
L’Association Insaf a organisé, dans la soirée du 24 juin courant, une cérémonie consacrée à la présentation du bilan de son Programme de lutte contre le travail des enfants et de protection des familles vulnérables (LCTE). Accueilli dans la salle de théâtre gracieusement mise à disposition par la Fondation Oum Keltoum, l’événement a rassemblé les principaux partenaires et acteurs engagés dans la protection de l’enfance, aux côtés de représentants des médias. Cette rencontre a permis de mettre en lumière les résultats d’une approche qui agit non seulement sur les conséquences du travail des enfants, mais aussi sur les facteurs qui en sont à l’origine. La cérémonie a été ponctuée par la présentation détaillée du bilan du programme, la diffusion de témoignages et la valorisation de parcours inspirants d’enfants et de familles accompagnés par Insaf. Une façon de rappeler que derrière chaque statistique se trouvent des histoires de vie, des défis surmontés et de nouvelles perspectives d’avenir.

Une approche globale pour des résultats durables

Depuis plus de vingt ans, Insaf développe une méthodologie fondée sur une conviction forte : la protection durable de l’enfant passe avant tout par le renforcement de sa famille. Dans cette optique, l’association accompagne les parents sur les plans économique, social et administratif afin de favoriser leur autonomie et de construire un environnement stable et protecteur pour leurs enfants. Aujourd’hui, cette approche intégrée se traduit par des résultats tangibles. Ainsi, 425 enfants âgés de 4 à 12 ans bénéficient actuellement du programme dans les quartiers de Lahraouiyine, Médiouna, Hay Hassani et Derb Ghallef. Grâce à cet accompagnement global, près de 90% des enfants suivis poursuivent leur scolarité avec succès, retrouvant ainsi leur place à l’école et leur droit fondamental à une enfance protégée, d’après les responsables de l’association. Au-delà de ce programme, l’action d’Insaf se matérialise à travers plusieurs réalisations majeures : plus de 15.000 femmes accompagnées vers l’autonomisation économique, plus de 600 jeunes filles protégées contre le travail domestique et le mariage précoce, plus de 400 enfants retirés de situations d’exploitation, de mendicité forcée ou de travail dangereux, ainsi que plus de 219 familles bénéficiant d’un accompagnement social, économique et administratif personnalisé. Ces résultats témoignent d’une stratégie globale qui agit simultanément sur les vulnérabilités économiques, l’accès aux droits sociaux, l’insertion professionnelle des parents et le suivi éducatif des enfants. Sur ce volet, les responsables de l’Association soulignent que l’action d’Insaf s’inscrit pleinement dans les Hautes Orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui place le développement du capital humain, la justice sociale et la protection de l’enfance au cœur des priorités nationales. Elle s’inscrit aussi dans la dynamique portée par Son Altesse Royale la Princesse Lalla Meryem, Présidente de l’Observatoire national des droits de l’enfant, dont l’engagement constant en faveur des droits de l’enfant contribue au renforcement des dispositifs de protection, d’éducation et d’épanouissement des enfants au Maroc. À noter qu’au-delà de la présentation de ce bilan, cette rencontre a également constitué un espace d’échange et de réflexion autour des causes profondes de l’exclusion sociale et des leviers à mobiliser pour y apporter des réponses durables.

Entretien avec la présidente de l’Association Insaf

Meriem Othmani : «Sans éducation, les risques d’exclusion et de pauvreté se transmettent d’une génération à l’autre»

Lutte contre le travail des enfants : Insaf fait son bilan



Le Matin : Dans le cadre de votre programme de lutte contre le travail des enfants, vous avez fait de Lahraouiyine l’un de vos principaux territoires d’intervention. Pourquoi avoir choisi cette zone et quelle réalité y avez-vous observée sur le terrain ?


Meriem Othmani : Effectivement, nous avons choisi Lahraouiyine comme l’un des principaux territoires d’intervention parce qu’il s’agit d’un territoire particulièrement vulnérable, où de nombreuses familles vivent dans une grande précarité. Sur le terrain, nous avons constaté qu’un nombre important d’enfants sont privés de leur droit fondamental à l’éducation et exposés à différentes formes d’exploitation, notamment le travail forcé. Cette réalité nous a profondément interpellés. C’est pourquoi nous avons décidé d’agir de manière concrète et durable en lançant un programme structuré d’accompagnement, qui prévoit de prendre en charge 425 enfants en 2026, quelque 525 en 2027 et 625 en 2028, afin de leur offrir de nouvelles perspectives d’avenir.

La mendicité semble de plus en plus visible dans l’espace public. Comment analysez-vous aujourd’hui l’ampleur et l’évolution de ce phénomène au Maroc ?

La visibilité de la mendicité dans certains espaces publics peut nourrir la perception d’une augmentation du phénomène. Néanmoins, il semble que les différentes mesures sociales mises en œuvre ces dernières années contribuent progressivement à en atténuer l’ampleur. Le chantier national de la protection sociale a notamment permis d’élargir l’accès aux aides directes à des millions de Marocains en situation de vulnérabilité, contribuant ainsi à réduire certaines des causes qui alimentent la précarité et l’exclusion sociale. Je tiens, toutefois, à souligner qu’à l’exception de certains individus qui exploitent la générosité publique en simulant des situations de détresse, la grande majorité des personnes concernées par la mendicité vivent une précarité bien réelle. D’ailleurs, personne ne choisit de vivre dans la rue ou de tendre la main pour survivre. Derrière chaque situation se cachent souvent des parcours marqués par la pauvreté, l’exclusion, la perte d’emploi ou encore des ruptures familiales et sociales. Comprendre cette réalité est essentiel si l’on veut apporter des réponses durables au phénomène.

Au-delà de la précarité économique, quels sont les principaux facteurs qui poussent certaines personnes à recourir à la mendicité ?

L’absence de revenus et de travail reste la principale cause. Cependant, d’autres facteurs aggravent cette situation, notamment l’analphabétisme, le manque de qualifications, l’absence de documents administratifs ou encore les difficultés d’accès aux dispositifs d’accompagnement. Beaucoup de personnes souhaitent travailler et retrouver leur autonomie, mais elles se heurtent à des obstacles qui les empêchent d’intégrer le marché de l’emploi. Lorsque toutes les portes se ferment, certaines finissent par considérer la mendicité comme leur seule solution de survie.

Quels sont, selon vous, les leviers les plus efficaces pour lutter durablement contre ce phénomène et favoriser l’insertion des personnes concernées ?

La lutte contre la mendicité doit avant tout passer par l’insertion professionnelle. Une personne qui dispose d’un emploi stable retrouve sa dignité, son autonomie et n’a plus besoin de dépendre de la générosité d’autrui. Pour y parvenir, il faut agir simultanément sur plusieurs leviers : régulariser les situations administratives, faciliter l’accès aux aides sociales, proposer des formations adaptées et accompagner les bénéficiaires vers l’emploi. L’objectif n’est pas seulement de soulager la précarité, mais de permettre une véritable réinsertion.

Vous insistez souvent sur l’importance de l’éducation, de l’identité administrative et de la formation professionnelle. Pourquoi ces trois axes vous semblent-ils prioritaires ?

Je suis convaincue que ces trois axes constituent les fondements de toute inclusion sociale durable. Sans papiers en règle, une personne ne peut souvent ni accéder aux aides sociales ni bénéficier pleinement de ses droits. Sans éducation, les risques d’exclusion et de pauvreté se transmettent d’une génération à l’autre. Enfin, sans formation professionnelle, l’accès à l’emploi reste extrêmement difficile. Nous devons également reconnaître que certaines personnes analphabètes possèdent pourtant de réelles capacités et pourraient exercer des métiers manuels tels que peintre, maçon ou artisan, à condition de bénéficier d’un apprentissage adapté.

Que faudrait-il changer à l’échelle des politiques publiques pour éradiquer ce phénomène ?

Il est essentiel de renforcer les passerelles entre les différents dispositifs existants. L’aide sociale, l’alphabétisation, la formation professionnelle et l’insertion économique doivent fonctionner de manière complémentaire. Il faudrait aussi développer davantage de programmes accessibles aux personnes analphabètes ou très éloignées de l’emploi, afin que personne ne soit laissé de côté. La lutte contre la mendicité ne peut être efficace que si elle s’attaque aux causes profondes de l’exclusion.

Pour conclure, quels sont les prochains projets ou actions que vous envisagez de mettre en place afin de poursuivre ce combat contre l’exclusion sociale et la mendicité ?

Notre priorité reste la protection des enfants les plus vulnérables. Nous poursuivrons ainsi notre programme avec l’ambition d’accompagner 425 enfants en 2026, puis 525 en 2027 et 625 en 2028. Ce dispositif repose sur une prise en charge globale, dont le coût est évalué à 10.000 dirhams par enfant et par an. Afin d’en assurer la pérennité et d’élargir son impact, nous sommes actuellement à la recherche de parrains et partenaires engagés souhaitant contribuer directement à ce dispositif. En parallèle, nous souhaitons renforcer les actions en faveur des familles en situation de précarité, notamment à travers l’accompagnement administratif, l’orientation vers les dispositifs sociaux existants et le développement de formations favorisant l’accès à l’emploi. Notre ambition est de redonner à ces personnes les moyens de construire leur avenir dans la dignité.

Lisez nos e-Papers