Saloua Islah
24 Juin 2026
À 10:30
Le
Maroc compte environ 1,31 million d’étudiants dans
l’enseignement supérieur. On suit leurs effectifs, leurs filières, leurs concours, leurs taux de réussite et leurs débouchés. Tout ou presque est mesuré dans leur parcours, sauf une donnée pourtant décisive : leur
santé psychologique.Une étude marocaine publiée récemment dans la revue scientifique
Discover Public Health apporte un éclairage rare sur cette réalité. Réalisée auprès de
1.191 étudiants inscrits dans six établissements de
l’Université Abdelmalek Essaâdi à Tétouan, elle révèle que
27% des participants ont été
dépistés positifs pour un risque suicidaire au cours des trente jours précédant l’enquête.
Derrière ce pourcentage se trouvent des
étudiants âgés en moyenne de 21,69 ans, engagés dans un parcours universitaire marqué par les exigences académiques, les incertitudes liées à l’avenir, les contraintes économiques et les difficultés personnelles qui accompagnent souvent cette période de transition. L’échantillon étudié comprend
623 femmes et 568 hommes issus de quatre facultés et de deux écoles supérieures.
Pour mener leur travail, les chercheurs ont recueilli des données sur les caractéristiques sociodémographiques des étudiants, leurs antécédents psychiatriques, leur consommation de substances psychoactives ainsi que leur exposition à différentes formes de violence.
Sur les 1.191 étudiants interrogés, 322 ont été dépistés positifs pour
un
risque suicidaire. Parmi eux, 86,6% relevaient d’un risque faible, 11,2% d’un risque modéré et 2,2% d’un risque élevé. Rapportés à l’ensemble de l’échantillon, les cas à risque élevé représentent 0,6%. Les sept étudiants concernés ont été orientés vers un suivi psychiatrique.
Au-delà de ce constat, l’étude s’est attachée à identifier les facteurs les plus fréquemment associés au risque observé. La
consommation de cannabis apparaît comme l’élément présentant l’association statistique la plus forte, avec un odds ratio de 4,147.
Le
célibat suit avec un odds ratio de 2,747. Les chercheurs relèvent également des associations significatives avec les
antécédents psychiatriques familiaux,
ainsi qu’avec l’exposition aux
violences physiques et sexuelles.
Elle ne laisse ni traces visibles ni blessures apparentes, mais ses effets psychologiques peuvent être profondément destructeurs. Il s’agit de la violence silencieuse, un phénomène encore peu identifié dans le contexte marocain et qui interpelle aujourd’hui les spécialistes de la santé mentale. Contrairement aux idées reçues, cette forme d’emprise ne se limite pas au couple : elle s’étend à la famille, aux enfants, au milieu professionnel et aux relations sociales dans leur ensemble. Son danger réside dans son caractère progressif et invisible, nourri par l’indifférence, le silence, la dévalorisation ou la culpabilisation. Des mécanismes qui fragilisent peu à peu l’équilibre psychologique et interrogent la manière dont se construisent, se vivent et se détériorent les relations humaines. À travers les regards de spécialistes, le journal «Le Matin» décrypte les mécanismes de cette violence discrète mais hautement dévastatrice.
Des dispositifs encore insuffisants face aux besoins des campus
Cette réalité soulève une autre question : les dispositifs de santé universitaire sont-ils aujourd’hui dimensionnés pour identifier, accompagner et orienter ces étudiants ?
Les données du Conseil économique, social et environnemental apportent des éléments de réponse. Dans son évaluation des programmes publics destinés aux jeunes, le CESE rappelle que les dernières données consolidées disponibles sur la
santé universitaire remontent à 2019. À cette date, le dispositif comptait
30 centres médico-universitaires et
27 infirmeries opérationnelles, avec
107 professionnels toutes catégories confondues.
Le problème ne réside pas seulement dans ces chiffres, mais aussi dans
l’absence de photographie plus récente permettant de mesurer précisément l’évolution du dispositif. Alors que des études commencent à documenter la vulnérabilité psychologique des étudiants, les données publiques sur les moyens de prise en charge demeurent limitées et insuffisamment actualisées.
Le contraste est d’autant plus frappant que le CESE estime la population concernée à plus d’un million d’étudiants et à 680.000 stagiaires de la
formation professionnelle. À cette échelle, les infrastructures recensées apparaissent limitées. Le Conseil relevait d’ailleurs que plusieurs villes universitaires ne disposaient pas de
centre médico-universitaire malgré l’importance de leurs effectifs.
Les Espaces Santé Jeunes complètent en partie ce dispositif. Le CESE en recensait 33 couvrant 28 provinces, auxquels devaient s’ajouter 39 autres structures en projet. Ces espaces proposent notamment des prestations d’écoute, d’accompagnement psychosocial et d’orientation. Ils s’adressent toutefois à l’ensemble des jeunes âgés de 10 à 25 ans et ne remplacent pas une présence psychologique structurée au sein même des établissements universitaires.
Les ministères de la Santé et de la Protection sociale et de l’Enseignement supérieur ont bien mis en place
un Plan d’action conjoint 2022-2026 relatif à la
santé universitaire. Mais les auteurs de l’étude soulignent que l’enjeu ne se limite pas à l’existence d’un cadre institutionnel. Encore faut-il disposer d’outils capables de détecter précocement les situations à risque et de garantir une prise en charge effective lorsque celles-ci sont identifiées.
L’étude propose également plusieurs pistes d’action : organiser un dépistage régulier et confidentiel sur les campus, renforcer l’accès aux
services de santé mentale, améliorer les mécanismes d’orientation vers les structures spécialisées, accompagner davantage les étudiants exposés aux violences et mettre en place des actions ciblées contre les
conduites addictives.