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Jeudi 28 Mai 2026
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Violence silencieuse : comprendre ses formes, ses mécanismes et comment s’en prémunir

Elle ne laisse ni traces visibles ni blessures apparentes, mais ses effets psychologiques peuvent être profondément destructeurs. Il s’agit de la violence silencieuse, un phénomène encore peu identifié dans le contexte marocain et qui interpelle aujourd’hui les spécialistes de la santé mentale. Contrairement aux idées reçues, cette forme d’emprise ne se limite pas au couple : elle s’étend à la famille, aux enfants, au milieu professionnel et aux relations sociales dans leur ensemble. Son danger réside dans son caractère progressif et invisible, nourri par l’indifférence, le silence, la dévalorisation ou la culpabilisation. Des mécanismes qui fragilisent peu à peu l’équilibre psychologique et interrogent la manière dont se construisent, se vivent et se détériorent les relations humaines. À travers les regards de spécialistes, le journal «Le Matin» décrypte les mécanismes de cette violence discrète mais hautement dévastatrice.

«Il ne m’a jamais frappée, mais j’aurais préféré les coups à cette manière de me détruire en silence», confie Leïla, 38 ans, mère de deux enfants. Mariée depuis dix ans, elle dit ne plus comprendre ni parvenir à gérer sa relation de couple, qu’elle décrit comme de plus en plus difficile à vivre au quotidien. «Avec mon mari, la communication s’est peu à peu rompue. Ses rares paroles me laissent souvent un sentiment de culpabilité, sans que j’en comprenne clairement la raison», poursuit-elle, les larmes aux yeux. Face à cette situation, Leïla raconte avoir longtemps tenté de minimiser ce qu’elle vivait, pensant traverser une simple période de tension au sein du couple. Mais avec le temps, ce malaise s’est installé durablement dans son quotidien, affectant progressivement son équilibre émotionnel et sa confiance en elle. Ce qui a fini par l’alerter davantage, dit-elle, c’est le comportement de son mari avec leurs enfants. «Il utilise souvent le silence comme une forme de punition, sans explication ni possibilité d’échange», ajoute-t-elle. Une attitude qui, selon elle, crée un climat lourd au sein de la maison et pousse chacun à éviter les discussions, de peur de provoquer de nouvelles tensions. Par peur d’être incomprise ou minimisée, Leïla affirme n’avoir jamais réellement osé parler de cette situation à son entourage. «Comme il n’y a ni cris ni violence physique, on finit soi-même par douter de ce que l’on ressent», confie-t-elle. C’est précisément ce type de situations que les spécialistes associent à ce qu’ils appellent la «violence silencieuse». «Une violence sans traces physiques ni blessures apparentes, mais dont les effets psychologiques peuvent être profonds et durables», explique le psychosociologue Mohammed Houbib. Ce dernier a d’ailleurs consacré plusieurs travaux d’analyse à cette problématique.

Des dynamiques relationnelles difficiles à identifier

Selon cet expert, la violence silencieuse est une réalité bien présente dans notre société, mais elle reste encore peu visible et difficile à reconnaître. «Elle se traduit par des comportements souvent banalisés, comme l’indifférence, le rejet, l’absence de communication, le silence utilisé comme moyen de punition, la dévalorisation, la comparaison constante avec les autres ou encore la remise en question permanente des besoins de la personne», souligne le psychosociologue Mohammed Houbib. De son côté, le docteur Issam Harti, psychiatre-psychothérapeute, évoque des mécanismes encore plus puissants et tout aussi invisibles : critiques répétées, humiliations déguisées en humour, culpabilisation, chantage affectif, indifférence punitive ou encore contrôle progressif. Les deux spécialistes s’accordent néanmoins sur un point : ce qui rend la violence silencieuse particulièrement destructrice, c’est sa répétition. Avec le temps, elle finit par installer un climat durable d’incertitude et d’insécurité psychologique, poussant la victime à douter d’elle-même. «La relation devient alors un espace de tension permanente, où l’autre n’est plus un repère mais une source d’instabilité», explique le docteur Issam Harti. Cette dynamique, alerte-t-il, finit par se répercuter sur le vécu intérieur de la victime, à travers une anxiété diffuse, un sentiment permanent de culpabilité, une confusion émotionnelle ou encore l’impression constante d’être toujours en faute et de devoir «marcher sur des œufs». «Malheureusement, la victime ne s’en rend souvent compte que lorsque les conséquences psychologiques sont déjà profondément installées», s’inquiète le psychosociologue Mohammed Houbib. Selon lui, l’absence de violence physique pousse fréquemment les victimes à minimiser ce qu’elles vivent, voire à douter de leur propre ressenti.

Une réalité qui dépasse le cadre du couple

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la violence silencieuse ne se limite pas à la relation de couple. Selon les spécialistes, elle peut également s’installer dans les relations familiales, amicales ou professionnelles. «Partout où existe un lien affectif, hiérarchique ou émotionnel, ce type de dynamique peut progressivement trouver un terrain favorable», précise le psychosociologue Mohammed Houbib. Dans le cadre familial, elle peut se manifester à travers un parent émotionnellement indisponible, des comparaisons répétées entre enfants ou encore une absence constante de valorisation et d’écoute. Dans le milieu professionnel, elle prend parfois des formes plus discrètes : marginalisation, dévalorisation implicite, exclusion progressive, communication passive-agressive ou remise en question systématique du travail fourni. Par ailleurs, les spécialistes tiennent à souligner que la violence silencieuse n’est pas toujours exercée de manière consciente ou intentionnelle. Dans de nombreux cas, précise-t-on, la personne à l’origine de ces comportements ne mesure pas réellement leur impact psychologique sur l’autre. Il s’agit souvent de schémas relationnels appris au fil du temps, reproduits dans le quotidien et intégrés comme des comportements «normaux», sans remise en question. Ce caractère banalisé rend cette forme de violence particulièrement difficile à identifier, aussi bien pour celui qui la subit que pour celui qui l’exerce. D’où l’importance, insistent les experts, de renforcer la sensibilisation autour de ces mécanismes relationnels encore largement sous-estimés dans la société. Comprendre ces mécanismes, insistent les experts, permet non seulement de mieux protéger les personnes qui en souffrent, mais aussi d’aider à reconnaître, chez soi, certains comportements pouvant contribuer à installer une forme de violence relationnelle. Pour les spécialistes, la prévention passe par l’éducation, le dialogue et la capacité à questionner les modes de relation, afin de réduire ces dynamiques invisibles mais délétères. La violence silencieuse interroge ainsi notre manière de lire les relations humaines. Elle rappelle une évidence souvent oubliée : ce qui ne se voit pas peut parfois faire le plus de dégâts. La nommer, c’est déjà commencer à la reconnaître et, par conséquent, ouvrir la voie à sa prévention.

Samira Belebed, présidente de l’Association Alnada pour l’accueil et l’insertion des femmes en situation difficile : «Libérer la parole autour des violences psychologiques permet de rompre l’isolement des victimes»



«La violence silencieuse existe bel et bien dans notre société. On ne peut pas ignorer sa réalité, ni penser pouvoir l’éradiquer totalement, d’autant plus que, dans de nombreux cas, ses auteurs ne sont pas pleinement conscients des mécanismes qu’ils reproduisent. Ses effets peuvent être profonds et durables sur l’équilibre psychologique et c’est une réalité à laquelle on touche dans le cadre de notre travail associatif. L’accompagnement de la victime demande alors du temps, de l’écoute et un travail progressif de reconstruction, notamment pour restaurer l’estime de soi, clarifier les repères émotionnels et se réapproprier sa parole. Il s’agit d’un processus délicat, bien qu’essentiel, pour permettre un retour à un équilibre intérieur et relationnel plus sain. C’est précisément pour cela que la prévention doit devenir une priorité, en plaçant l’éducation au cœur de l’action. Un travail collectif s’impose d’urgence, impliquant les spécialistes de la santé mentale, les médias, les acteurs de l’éducation et la société civile, afin de mieux sensibiliser à ce phénomène et d’en réduire les impacts. Une mobilisation coordonnée est essentielle pour :

• Aider les jeunes à reconnaître les signaux d’alerte et à comprendre, dès le plus jeune âge, les dynamiques relationnelles toxiques, afin de mieux se protéger et construire des relations saines.

• Leur permettre de développer des repères émotionnels solides, afin de renforcer leur estime de soi, leur capacité à poser des limites et à identifier ce qui est sain ou nocif dans une relation.

• Libérer la parole autour des violences psychologiques, encore trop souvent invisibles ou minimisées, afin d’encourager la prise de conscience et de rompre l’isolement des victimes.

• Sensibiliser et déconstruire les normes sociales qui banalisent certaines formes de domination et de contrôle, afin de favoriser des relations plus équilibrées et respectueuses.

C’est à ce prix que l’on peut espérer réduire ces violences invisibles et renforcer durablement la santé psychologique dans les relations humaines».

Dr Issam Harti, psychiatre-psychothérapeute : «Entretenir des liens amicaux, familiaux ou professionnels permet d’éviter la violence psychologique»

Violence silencieuse : comprendre ses formes, ses mécanismes et comment s’en prémunir



«Dans un contexte où les relations humaines peuvent parfois devenir sources de tension, de dépendance ou d’épuisement émotionnel, la question de la protection psychologique s’impose avec de plus en plus d’importance. Contrairement aux idées reçues, se protéger psychologiquement ne signifie pas devenir froid, méfiant ou distant vis-à-vis des autres. Il s’agit plutôt de construire une stabilité intérieure permettant de rester en contact avec ses émotions, ses besoins et ses valeurs, sans se laisser progressivement envahir ou définir par la relation à l’autre. Cette protection repose, en effet, sur un travail constant sur soi-même, articulé autour de plusieurs piliers :

• L’estime de soi : Une personne qui connaît sa valeur personnelle devient moins dépendante du regard extérieur pour se sentir légitime ou aimable. À l’inverse, lorsque l’estime de soi est fragilisée, le besoin de validation peut rendre plus vulnérable aux relations déséquilibrées, à la culpabilisation ou à l’acceptation de comportements nocifs par peur du rejet ou de l’abandon.

• Les limites : Dire non n’est ni un manque d’amour ni un acte d’égoïsme. C’est même une condition essentielle pour une relation saine et équilibrée. Les limites ne cassent pas le lien, elles permettent de le préserver dans le respect de chacun. Pouvoir exprimer un désaccord, demander du respect ou prendre de la distance lorsqu’une situation devient nocive fait partie de cet équilibre. Quand, au contraire, on n’ose plus parler librement par peur, par tension ou par culpabilité, la relation mérite d’être questionnée.

• Le soutien relationnel : L’isolement émotionnel augmente considérablement la vulnérabilité à l’emprise psychologique. Maintenir des liens amicaux, familiaux ou professionnels permet de garder un regard extérieur sur ce que l’on vit et d’éviter de banaliser certaines formes de violence psychologique.

• La régulation des émotions : Dans certaines relations, la peur de perdre l’autre, l’anxiété, la culpabilité ou la dépendance affective peuvent prendre une place envahissante, au point de brouiller le jugement. Savoir identifier ses émotions, prendre du recul et éviter de réagir dans l’urgence permet de retrouver une forme de lucidité et de clarté dans la relation.

• Le langage du corps : Fatigue chronique, troubles du sommeil, irritabilité, tensions musculaires, sensation d’oppression ou perte d’énergie peuvent parfois traduire une souffrance psychologique silencieuse. Le corps exprime souvent ce que la personne n’a pas encore réussi à formuler consciemment, et il faut être attentif aux moindres changements.»

Mohammed Houbib, psychosociologue : «Il est impératif d’intégrer la dimension psychologique de la violence dans les programmes éducatifs et les dispositifs de formation professionnelle»

Pourquoi la violence silencieuse est-elle souvent minimisée, voire niée, par les individus ou la société ?

Violence silencieuse : comprendre ses formes, ses mécanismes et comment s’en prémunir



La minimisation de la violence silencieuse s’explique par une combinaison de facteurs psychologiques, culturels et cognitifs. D’une part, l’absence de matérialité visible rend difficile son identification : ce qui ne laisse pas de traces tangibles tend à être perçu comme moins grave. D’autre part, certaines normes sociales valorisent la tolérance, la discrétion ou le sacrifice, notamment dans les relations familiales ou conjugales, ce qui contribue à banaliser des formes de souffrance pourtant réelles. À cela s’ajoute un biais cognitif fondamental : la tendance à interpréter les comportements ambigus de manière bénigne pour préserver l’équilibre relationnel. Reconnaître la violence silencieuse implique en effet une remise en question du lien lui-même, ce qui peut être psychologiquement coûteux. Ainsi, le déni apparaît parfois comme un mécanisme de protection face à une réalité difficile à accepter. Les effets de la violence silencieuse s’inscrivent dans la durée et affectent profondément les structures psychiques de l’individu. À long terme, elle peut engendrer une altération significative de l’estime de soi, une internalisation du sentiment d’infériorité, ainsi qu’une fragilisation des capacités d’affirmation personnelle. Sur le plan clinique, on observe fréquemment des manifestations anxio-dépressives, des troubles de l’attachement, voire des formes de dissociation émotionnelle. Plus grave encore, la répétition de ces expériences peut conduire à une normalisation de la violence, rendant la personne plus vulnérable à des relations ultérieures également toxiques.

Comment une personne peut-elle reconnaître qu’elle est victime, ou au contraire, qu’elle exerce une violence silencieuse sans en avoir conscience ?

La reconnaissance de la violence silencieuse repose avant tout sur une réhabilitation de l’expérience subjective. Être attentif à ses ressentis, comme le sentiment d’injustice, l’inhibition de la parole, la peur de déplaire, constitue un premier indicateur essentiel. Lorsque ces états émotionnels deviennent structurels dans une relation, ils doivent alerter. Du côté de l’auteur potentiel, la prise de conscience exige un travail réflexif sur ses propres modes d’interaction : tendance à éviter le conflit par le retrait, à contrôler indirectement l’autre ou à invalider ses émotions. Or, il est important de souligner que cette violence est souvent non intentionnelle. Elle s’inscrit dans des schémas relationnels appris, parfois reproduits sans conscience critique. D’où l’importance de dispositifs d’accompagnement, qu’ils soient thérapeutiques ou éducatifs, permettant une prise de recul et une transformation des pratiques relationnelles.

Quelles pistes d’action recommandez-vous face à la violence silencieuse, à la fois pour les individus et pour la société ?

La première étape, au niveau individuel, consiste à nommer la violence. Mettre des mots sur ce qui est vécu permet de sortir de l’indicible et de restaurer un sentiment de légitimité. Pour les personnes qui en sont victimes, il est essentiel de briser le silence en parlant à une personne de confiance, de prendre du recul pour analyser la relation et son impact sur l’équilibre émotionnel, et de ne pas hésiter à solliciter un accompagnement professionnel en santé mentale afin de se reconstruire et de retrouver progressivement un mieux-être psychologique. Il s’agit ensuite de renforcer les compétences psychosociales, notamment l’affirmation de soi, la gestion des émotions et la capacité à poser des limites claires. Sur le plan sociétal, la lutte contre la violence silencieuse nécessite une évolution des représentations collectives. Il est impératif d’intégrer la dimension psychologique de la violence dans les politiques publiques, les programmes éducatifs et les dispositifs de formation professionnelle. Les institutions doivent reconnaître que la souffrance psychique, même invisible, constitue une réalité sociale à part entière. Enfin, au-delà des dispositifs formels, il s’agit de promouvoir une éthique relationnelle fondée sur la reconnaissance, l’écoute et le respect mutuel. Car, en définitive, la violence silencieuse prospère là où le lien humain se vide de sa substance empathique. La prévenir, c’est donc réhabiliter la qualité du lien comme valeur centrale du vivre-ensemble.

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