Société

Ce qu’il faut savoir sur l’hydrocéphalie chez l'enfant

Les vidéos de Jihane, largement relayées sur les réseaux sociaux, ont suscité une vive émotion et une importante vague de sympathie parmi les internautes. Au fil des séquences partagées, son histoire a touché de nombreux Marocains, qui ont exprimé leur affection, leur soutien et leur inquiétude face à l’évolution de son état de santé. Dans plusieurs vidéos, sa maman explique que sa fille souffre d’une «accumulation d’eau dans la tête», une expression imagée couramment utilisée pour évoquer l’hydrocéphalie alors qu’il s’agit en fait d’une accumulation excessive de liquide cérébrospinal. Sans préjuger de la situation médicale précise de Jihane, ni de la nature ou de l’évolution de son affection, le journal «Le Matin» saisit l’émoi suscité par ces vidéos pour apporter un éclairage sur une pathologie encore méconnue du grand public. L’hydrocéphalie est une affection neurologique complexe, liée à une perturbation de la circulation, de la résorption ou de l’écoulement du liquide cérébrospinal. Ses manifestations et ses conséquences peuvent varier considérablement, notamment chez l’enfant. Quelles sont les causes de l’hydrocéphalie ? Quels signes doivent alerter ? Quelles complications peut-elle entraîner et comment est-elle prise en charge ? «Le Matin» fait le point avec la docteure Hala Harifi, spécialiste en physiologie, toxicologie et santé.

Dr Hala Harifi, spécialiste en physiologie et toxicologie

03 Septembre 2026 À 16:50

Le Matin : Qu’est-ce que l’hydrocéphalie exactement ? Que se passe-t-il dans le cerveau lorsqu’une personne en souffre ?
Hala Harifi : L’hydrocéphalie est une affection liée à un déséquilibre dans la circulation et la résorption du liquide cérébrospinal (LCR), le liquide qui protège et accompagne le cerveau et la moelle épinière. Ce liquide est produit en continu dans les ventricules cérébraux et circule autour du cerveau et de la moelle épinière. Le liquide est normalement résorbé, mais lorsque cet équilibre est perturbé, le LCR peut s’accumuler et entraîner une dilatation des ventricules cérébraux. Cette dilatation peut exercer des contraintes sur le tissu cérébral et, dans certaines situations, provoquer une augmentation de la pression à l’intérieur du crâne. Il est toutefois réducteur de présenter l’hydrocéphalie comme une simple «obstruction» qui empêcherait le liquide de circuler. Les mécanismes sont plus complexes et peuvent impliquer à la fois la circulation et la résorption du LCR, les variations de pression et de pulsations intracrâniennes, ainsi que les propriétés mécaniques du cerveau. On parle ainsi plus largement d’une perturbation de l’équilibre du liquide cérébrospinal, entraînant une expansion des ventricules cérébraux. Chez le nourrisson, cette dilatation peut notamment se manifester par une augmentation progressive du périmètre crânien, car les os du crâne ne sont pas encore complètement soudés.


Quelles sont les principales causes de l’hydrocéphalie ? Est-elle nécessairement présente dès la naissance ?
L’hydrocéphalie peut être congénitale, c’est-à-dire présente dès la naissance, mais elle peut également apparaître plus tard au cours de la vie. Les formes congénitales peuvent être liées à différentes anomalies du développement du cerveau, notamment certaines malformations, une sténose de l’aqueduc de Sylvius, un canal qui permet au liquide cérébrospinal de circuler entre les ventricules. Elle peut aussi être due à des anomalies du tube neural ou encore à certaines causes génétiques. Chez l’enfant ou l’adulte, l’hydrocéphalie peut également être acquise, notamment à la suite d’une hémorragie cérébrale, d’une infection du système nerveux central ou d’une tumeur. Ces situations peuvent perturber la circulation ou la résorption du liquide cérébrospinal et entraîner son accumulation. Chez l’enfant, l’identification de la cause est particulièrement importante, car l’hydrocéphalie et la maladie qui en est à l’origine peuvent toutes deux avoir des conséquences sur le développement neurologique.
Quels sont les principaux signes et symptômes qui doivent alerter les parents ?
Les manifestations dépendent notamment de l’âge de l’enfant et de la rapidité de l’évolution. Chez le nourrisson, l’un des signes les plus visibles est une augmentation anormale ou trop rapide du périmètre crânien. Une fontanelle bombée, des vomissements, une irritabilité, une somnolence inhabituelle ou certains troubles oculomoteurs peuvent également être observés. Chez l’enfant plus âgé, les manifestations peuvent davantage prendre la forme de céphalées, vomissements, troubles visuels, somnolence ou autres signes neurologiques. Le diagnostic repose sur l’examen clinique et neurologique associé à l’imagerie. Chez le nourrisson, l’échographie transfontanellaire peut être utilisée lorsque la fontanelle est encore ouverte. L’IRM permet ensuite une étude plus détaillée du cerveau et de la circulation du LCR.
Quelles complications peuvent être associées à l’hydrocéphalie et à sa prise en charge, notamment chez l’enfant ?
Les complications peuvent être liées à l’hydrocéphalie elle-même, mais également aux traitements utilisés pour contrôler la circulation du LCR. Sur le plan neurologique, une hydrocéphalie importante peut être associée à des troubles du développement, de la motricité, de la vision ou des fonctions cognitives. Les conséquences varient toutefois beaucoup selon la cause et la sévérité de la maladie. Lorsque l’enfant bénéficie d’un dispositif de dérivation, des complications peuvent également survenir, notamment des infections, des obstructions ou dysfonctionnements du dispositif, des fuites de LCR et certaines complications au niveau de la plaie chirurgicale. Les complications liées aux dérivations constituent un élément important du suivi des enfants atteints d’hydrocéphalie. Une désunion de la plaie, une fuite de LCR ou, dans des situations plus rares, une exposition du matériel à travers la peau doivent être considérées comme des situations anormales nécessitant une évaluation médicale rapide. Il est donc important de distinguer les manifestations de la maladie elle-même des complications postopératoires ou liées au matériel de dérivation.
Quelle est la prise en charge générale de l’hydrocéphalie et quelle place la rééducation peut-elle occuper dans le parcours de l’enfant ?
La prise en charge dépend de la cause, de l’âge de l’enfant, de la forme d’hydrocéphalie et de son évolution clinique et radiologique. Les traitements visant à restaurer ou contrôler la circulation du LCR sont principalement neurochirurgicaux, notamment les systèmes de dérivation ou, dans certaines situations, les techniques endoscopiques. Le choix de la stratégie appartient à l’équipe spécialisée qui suit l’enfant. Mais la prise en charge ne devrait pas être limitée au traitement de l’hydrocéphalie. Lorsqu’il existe des difficultés motrices, cognitives, langagières ou développementales, la rééducation et l’accompagnement précoce peuvent avoir une place importante. Selon les besoins de l’enfant, cela peut inclure la kinésithérapie, l’ergothérapie, l’orthophonie, l’accompagnement neuropsychologique ou encore un soutien adapté à la scolarité. Les études montrent que les enfants atteints d’hydrocéphalie peuvent présenter des retards moteurs et développementaux nécessitant une rééducation prolongée. Une approche multidisciplinaire permet donc de travailler non seulement sur les déficits présents, mais également sur l’autonomie et la qualité de vie de l’enfant. La rééducation ne «guérit» pas l’hydrocéphalie, mais elle peut aider l’enfant à exploiter au mieux ses capacités et à acquérir progressivement davantage d’autonomie.
Quelle est aujourd’hui la situation de l’hydrocéphalie au Maroc ? Dispose-t-on de données permettant d’estimer le nombre d’enfants ou de personnes concernés ?
Au Maroc, nous disposons de données hospitalières et régionales, mais nous ne disposons pas encore d’un registre national permettant d’estimer précisément le nombre de personnes atteintes d’hydrocéphalie. Les études marocaines montrent néanmoins que cette pathologie est bien présente dans les structures pédiatriques spécialisées. Plus largement, les données nationales concernant les malformations congénitales restent encore limitées et principalement localisées, ce qui rend difficile l’établissement d’une véritable prévalence nationale. Une étude menée dans la région de Marrakech-Safi a notamment montré l’importance des anomalies du tube neural parmi les malformations congénitales observées, avec une proportion importante d’hydrocéphalie au sein de ce groupe. Nous avons donc besoin de données multicentriques et d’un système de surveillance plus structuré pour mieux mesurer l’ampleur réelle de l’hydrocéphalie au Maroc.
L’hydrocéphalie peut-elle avoir des conséquences sur le développement neurologique et cognitif de l’enfant ?
Oui, certaines formes d’hydrocéphalie peuvent avoir des conséquences sur le développement neurologique, moteur, cognitif ou comportemental de l’enfant. Mais il faut éviter toute généralisation : le devenir dépend fortement de la cause, de l’âge d’apparition, de la sévérité et des anomalies cérébrales éventuellement associées. La dilatation ventriculaire et les modifications de la pression et de la mécanique intracrâniennes peuvent affecter le cerveau en développement. Certains enfants peuvent présenter des difficultés motrices, visuelles, cognitives, du langage ou des apprentissages. Les études de suivi montrent d’ailleurs que les conséquences à long terme sont très variables d’un enfant à l’autre. Il faut aussi distinguer les conséquences liées directement à l’hydrocéphalie de celles liées à la cause qui l’a provoquée. Une malformation cérébrale ou une anomalie génétique à l’origine de l’hydrocéphalie peut elle-même influencer le développement neurologique. C’est pourquoi le suivi de l’enfant doit prendre en compte non seulement l’imagerie cérébrale, mais également son développement global, ses capacités d’apprentissage et son autonomie.


Existe-t-il un lien entre l’hydrocéphalie et certains troubles du neurodéveloppement, notamment les troubles du spectre de l’autisme ?
C’est une question qui fait encore l’objet de recherches. Certaines études suggèrent une association entre l’hydrocéphalie congénitale et les troubles du spectre de l’autisme (TSA), mais cela ne signifie pas que l’hydrocéphalie provoque l’autisme. Aucun lien de causalité direct n’est aujourd’hui établi. Les chercheurs ont observé que, dans certains sous-groupes de patients, des anomalies du développement du cerveau et des mécanismes biologiques peuvent être communs aux deux conditions. Parmi les pistes étudiées figure notamment le gène PTEN, qui joue un rôle important dans la croissance et le développement des cellules nerveuses. Certaines mutations de ce gène ont été associées à la fois à certains troubles du spectre de l’autisme et à certaines formes d’hydrocéphalie congénitale. Ces observations pourraient donc indiquer que, chez certains enfants, des mécanismes biologiques communs peuvent contribuer à la survenue des deux conditions. Mais il est essentiel de le souligner : un enfant atteint d’hydrocéphalie ne développera pas nécessairement un trouble du spectre de l’autisme.
Existe-t-il aussi un lien possible entre l’hydrocéphalie et l’exposition à certaines substances neurotoxiques, notamment les métaux lourds ?
C’est une question particulièrement pertinente du point de vue de la toxicologie. Toutefois, il faut distinguer une hypothèse scientifique, une association et une causalité démontrée. Des travaux expérimentaux, notamment sur le méthylmercure, suggèrent qu’une exposition prénatale peut perturber le développement cérébral et certains mécanismes impliqués dans la dynamique du LCR. Cela ouvre une piste intéressante concernant l’impact potentiel de certaines neurotoxines sur les cellules impliquées dans l’homéostasie du LCR. Chez l’être humain, les données restent cependant beaucoup plus limitées. Certaines études ont retrouvé des modifications de plusieurs éléments métalliques et de marqueurs du stress oxydatif chez des patients présentant une hydrocéphalie, notamment concernant le cadmium. Ces observations ne permettent pas d’affirmer que le mercure, le cadmium ou un autre métal lourd est une cause de l’hydrocéphalie. Elles suggèrent plutôt que les interactions entre exposition environnementale, stress oxydatif, développement cérébral et physiologie du LCR constituent des pistes qui méritent d’être davantage étudiées.
Quelle place faut-il accorder à la rééducation et au suivi du développement chez l’enfant atteint d’hydrocéphalie ?
L’hydrocéphalie ne doit donc pas être réduite à une simple «accumulation d’eau dans le cerveau». Il s’agit d’une perturbation complexe de la physiologie du liquide cérébrospinal, qui peut avoir des conséquences variables selon sa cause et son évolution. Chez l’enfant, le diagnostic et le suivi doivent prendre en compte le cerveau en développement dans sa globalité : fonctions neurologiques, motricité, vision, cognition, langage, comportement, apprentissage et autonomie. La prise en charge doit ainsi dépasser le seul traitement de la dilatation ventriculaire et intégrer, lorsque cela est nécessaire, la rééducation et l’accompagnement du développement de l’enfant. Les données disponibles montrent d’ailleurs que la rééducation peut jouer un rôle important dans l’autonomie et les capacités fonctionnelles de certains enfants atteints d’hydrocéphalie. Enfin, les recherches actuelles sur la génétique, le développement cérébral, la dynamique du LCR et les facteurs environnementaux ouvrent des perspectives intéressantes. Mais elles doivent être interprétées avec rigueur : une association scientifique ne signifie pas nécessairement une relation de cause à effet.
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