Dans un contexte marqué par l’accélération des mutations digitales et la multiplication des défis liés à la cybersécurité et à l’intelligence artificielle (IA), une initiative inédite a réuni, du 2 au 4 avril à Rabat, plus d’une centaine de jeunes autour des enjeux stratégiques du numérique.
Organisée dans le cadre du Safer Internet Day Morocco 2026, la première édition de l’EMC Youth MUN a rassemblé des lycéens et étudiants venus de différentes régions du Royaume autour d’une simulation des travaux des principales instances de l’Organisation des Nations unies. Portée par les jeunes de l’Espace Maroc Cyberconfiance, avec l’encadrement scientifique du Centre marocain de recherches polytechniques et d’innovation (CMRPI), cette initiative a permis d’aborder des thématiques majeures telles que la citoyenneté numérique, la cybersécurité et l’intelligence artificielle.
La cérémonie officielle de lancement, tenue vendredi dernier au siège de l’Organisation du monde islamique pour l’éducation, les sciences et la culture (Icesco), a réuni des représentants institutionnels et diplomatiques ainsi que des acteurs du système des Nations unies au Maroc. Une présence qui témoigne de l’importance accordée à l’implication des jeunes dans les débats liés à la transformation numérique.
Une tribune pour former des citoyens numériques engagésPour le Pʳ Youssef Bentaleb, président du CMRPI, l’objectif de cette initiative dépasse le simple cadre académique. Il rappelle que le centre n’intervient pas comme organisateur direct, mais comme garant de l’encadrement scientifique d’une expérience portée avant tout par les jeunes eux-mêmes.
Selon lui, l’ambition est claire : «Offrir aux jeunes une véritable tribune participative», en leur permettant de mieux comprendre les enjeux du numérique et les mécanismes d’élaboration des politiques publiques. À travers des débats structurés et des simulations réalistes, les participants ont également formulé des recommandations concrètes susceptibles d’éclairer les décideurs.
Le choix du format Model United Nations (MUN), inspiré du fonctionnement des Nations unies, n’est pas anodin. Il permet, souligne-t-il, de développer l’esprit critique, la capacité de négociation et le dialogue, tout en offrant aux jeunes une expérience immersive de participation citoyenne. Une manière, selon lui, de les préparer à devenir des acteurs à part entière du futur numérique.
Une collaboration public-privé au cœur des échangesL’événement s’est également distingué par la diversité de ses partenaires, réunissant institutions publiques, organisations internationales et grandes entreprises technologiques telles que Meta, TikTok et Kaspersky. Le Pʳ Bentaleb met en avant une «collaboration complémentaire» dans laquelle chaque acteur joue un rôle spécifique : les institutions apportent un cadre stratégique et réglementaire, les organisations internationales partagent leurs standards et expertises, tandis que les entreprises du numérique contribuent par leur expérience opérationnelle. La présence de responsables des politiques publiques de ces plateformes a offert aux jeunes une opportunité rare d’échanger directement avec des acteurs clés du numérique, notamment sur des sujets sensibles comme la sécurité en ligne, la responsabilité des plateformes ou encore les risques liés aux algorithmes.
Ce dialogue direct a contribué à enrichir les débats et à favoriser une réflexion collective autour de solutions concrètes, adaptées à l’évolution rapide des technologies.
Une ambition durableAu-delà de l’exercice pédagogique, cette première édition vise également des retombées concrètes. Le président du CMRPI insiste sur la nécessité de transformer les échanges en propositions utiles, capables d’alimenter la réflexion des décideurs publics. L’objectif est aussi de renforcer la sensibilisation des jeunes aux enjeux de la gouvernance numérique et de la diplomatie technologique, tout en consolidant un réseau d’acteurs engagés dans la promotion d’un usage responsable du numérique. Parmi les pistes évoquées figure la mise en place d’un groupe d’experts multi-acteurs, réunissant institutions, entreprises et société civile. Celui-ci pourrait notamment se pencher sur des questions sensibles telles que l’encadrement de l’usage des réseaux sociaux et des plateformes de jeux en ligne par les enfants.
À terme, cette initiative ambitionne de s’inscrire dans la durée. «Il s’agit d’une étape importante vers l’institutionnalisation de ce rendez-vous», souligne le Pʳ Bentaleb, avec la volonté d’en faire une plateforme annuelle de dialogue et de co-construction autour des enjeux émergents du numérique.
À travers cette simulation, les jeunes participants ont pu expérimenter, le temps de quelques jours, les mécanismes de la diplomatie internationale appliquée au numérique. Entre débats, négociations et élaboration de résolutions, ils ont surtout affirmé leur volonté de s’impliquer dans la construction d’un espace numérique plus éthique, inclusif et sécurisé. Une dynamique qui traduit un constat de plus en plus partagé : face aux mutations rapides du digital, la jeunesse n’est plus seulement spectatrice, mais bien un acteur clé du changement.
Lina El Khaiter, coordinatrice adjointe d'EMC Youth, directrice adjointe d'EMC Youth MUN 2026 : «Sur le plan relationnel et organisationnel, j’ai pu exercer mon leadership en prenant des initiatives au sein du Comité»
«Cette expérience m’a permis de développer de nombreuses compétences essentielles, tant sur le plan personnel que professionnel. J’ai notamment renforcé mon art oratoire grâce aux prises de parole en public et aux débats, tout en cultivant mon esprit critique en analysant différentes positions et en construisant des arguments solides. La simulation m’a également appris à mieux gérer le stress, en particulier face aux imprévus et aux changements de dernière minute. Sur les plans relationnel et organisationnel, j’ai pu exercer mon leadership en prenant des initiatives au sein du comité, pratiquer la diplomatie à travers la négociation et la recherche de compromis, et développer ma capacité de coopération en travaillant efficacement avec les autres délégués. Cet événement m’a aussi sensibilisée au respect d’autrui et à la valeur de la diversité des opinions. Il m’a, par ailleurs, permis de prendre conscience de certains risques liés au numérique. Le fait que l’EMC Youth MUN 2026 ait réuni à la fois des participants intéressés par la diplomatie et d’autres davantage orientés vers les enjeux numériques nous a permis de renforcer les domaines dans lesquels chacun avait le moins d’expérience. Concernant notre propre usage du numérique, l’un des principaux points abordés a porté sur les questions de confidentialité et de sécurité en ligne.»
Pʳ Youssef Bentaleb, président du CMRPI : Le principal défi n'est plus l’existence du cadre juridique, mais sa mise en œuvre effective
Quel rôle souhaitez-vous voir jouer les jeunes participants au-delà de cet événement ? Et comment garantir que leurs propositions ou «résolutions» aient un impact réel et ne restent pas symboliques ?Au-delà de l’EMC Youth MUN, nous souhaitons que les jeunes participants jouent un rôle actif et durable dans la réflexion et la promotion des politiques liées au numérique. Leur participation ne se limite pas aux trois jours de MUN : les résolutions élaborées par les jeunes seront transmises par voie diplomatique au Secrétaire général des Nations unies, afin de donner une suite concrète à leur travail et de valoriser leurs propositions au niveau international. Par ailleurs, les jeunes participants, issus de différentes universités et établissements scolaires et représentant diverses régions du Maroc, sont encouragés à dupliquer cet exercice à l’échelle locale. Cette démarche permettra de créer un véritable canal d’impact et de sensibilisation autour de l’usage responsable du numérique, en touchant davantage de jeunes et en favorisant l’implication citoyenne dans leurs communautés.
Ainsi, leurs propositions et recommandations ne resteront pas symboliques, mais constitueront un levier concret de contribution à l’élaboration de politiques publiques et à la sensibilisation locale, tout en renforçant leur rôle de citoyens engagés et d’acteurs de changement dans le domaine du numérique.
Selon vous, quels sont aujourd’hui les principaux risques auxquels les jeunes marocains sont exposés dans l’espace numérique ?Aujourd’hui, parmi les principaux risques auxquels les jeunes marocains sont exposés dans l’espace numérique figurent notamment ceux liés aux algorithmes de l’intelligence artificielle, à l’exploitation en ligne et aux jeux numériques. D’abord, les algorithmes de l’intelligence artificielle, utilisés par les réseaux sociaux et les plateformes numériques, peuvent exposer les jeunes à des contenus de plus en plus ciblés et parfois inappropriés. Ces systèmes, conçus pour maximiser l’engagement, peuvent favoriser une consommation excessive de contenus, renforcer certaines influences négatives ou encore exposer les jeunes à la désinformation, à des défis dangereux ou à des contenus violents ou inadaptés à leur âge. Cela peut également contribuer à l’isolement, à la dépendance numérique et à l’altération du bien-être psychologique.
Ensuite, la question de l’exploitation en ligne constitue un risque croissant. Les jeunes peuvent être ciblés par des pratiques manipulatoires, du chantage, de l’extorsion ou encore des tentatives de recrutement à travers les plateformes numériques. L’utilisation de l’intelligence artificielle facilite également la création de faux profils, de contenus manipulés ou de Deepfakes, rendant les tentatives d’exploitation plus difficiles à détecter.
Enfin, les jeux en ligne représentent également un enjeu important. Au-delà du temps excessif passé devant les écrans, certains jeux intègrent aujourd’hui des mécanismes algorithmiques conçus pour encourager l’addiction, tels que les récompenses aléatoires, les achats intégrés ou la pression sociale entre joueurs. Ces pratiques peuvent entraîner une dépendance, des dépenses non contrôlées ainsi qu’une exposition à des interactions inappropriées avec d’autres joueurs, parfois adultes, dans des espaces de discussion non modérés.
Face à ces risques, il devient essentiel de renforcer la sensibilisation, l’éducation au numérique et l’encadrement afin de garantir un environnement numérique plus sûr et mieux adapté aux jeunes.
La question de la gouvernance éthique du numérique revient souvent : concrètement, que recouvre-t-elle dans le contexte marocain ?La gouvernance éthique du numérique, dans le contexte marocain, renvoie à l’encadrement des technologies afin de garantir le respect des droits fondamentaux, la protection des citoyens et une utilisation responsable de l’intelligence artificielle. Le Maroc a déjà réalisé des avancées importantes en adhérant à plusieurs conventions internationales, notamment celles du Conseil de l’Europe et de l’Organisation des Nations unies, portant sur la cybercriminalité, la protection des données personnelles et les droits numériques. Toutefois, le principal défi aujourd’hui ne réside plus dans l’existence du cadre juridique, mais dans sa mise en œuvre effective. Cela suppose une application concrète des lois, le renforcement des mécanismes de régulation, la responsabilisation des plateformes numériques ainsi que la capacité de l’État à faire respecter sa réglementation par les acteurs technologiques. Cela implique également de renforcer la sensibilisation des citoyens à leurs droits numériques et de promouvoir une culture de vigilance, notamment auprès des jeunes. Par ailleurs, la gouvernance éthique du numérique nécessite une coordination accrue entre les institutions publiques, le secteur privé, la société civile et le monde académique, afin d’assurer un usage du numérique respectueux des valeurs et des spécificités nationales. Si cette dynamique peut s’inscrire dans le cadre de la stratégie nationale de cybersécurité, elle demeure encore un défi majeur pour les enjeux liés à l’intelligence artificielle, en l’absence, à ce stade, d’une stratégie nationale dédiée à ce domaine.
Abir Mouhtami, membre d'EMC Youth, chargée de communication EMC Youth MUN : Informer et éduquer dès le plus jeune âge permet de développer des comportements responsables et conscients
« Ce type d’événement revêt une importance particulière, car il contribue à sensibiliser les jeunes à des enjeux dont ils ne mesurent pas toujours l’ampleur. Le besoin d’éducation et de prévention demeure réel, notamment face aux risques liés à la protection de la vie privée, à la cybersécurité et à l’usage responsable des plateformes numériques. Dans cette perspective, EMC et EMC Youth poursuivront leurs initiatives de sensibilisation afin de promouvoir un environnement numérique sain et sécurisé.
La sensibilisation reste, selon nous, l’approche la plus efficace. Informer et éduquer dès le plus jeune âge permet de favoriser l’adoption de comportements responsables et éclairés.
C’est d’ailleurs l’une des missions centrales de l’équipe EMC Youth, qui organise des ateliers à travers le Maroc destinés aux enfants et aux jeunes, afin de les former aux bonnes pratiques du numérique.
Aux décideurs, j’aimerais adresser ce message : il est essentiel d’investir davantage dans l’éducation numérique, de soutenir les initiatives de terrain et de mettre en place des politiques inclusives capables d’accompagner les jeunes dans un environnement digital en constante évolution.»
Chaimae Bentaleb, coordinatrice d'EMC Youth et directrice d'EMC Youth MUN 2026 : Cette simulation a mêlé rigueur académique et immersion réelle dans les discussions internationales
« L’intersection entre la diplomatie et le domaine numérique constitue un concept à la fois innovant et particulièrement intéressant. Certes, les simulations des Nations unies sont aujourd’hui très populaires auprès des jeunes, mais c’est la première fois que je participe à une simulation où l’ensemble des comités est structuré autour d’un thème unifié. Pour notre EMC Youth MUN, ce thème était la cybersécurité, ce qui a rendu l’expérience encore plus pertinente et actuelle.
Cette simulation a, par ailleurs, su conjuguer rigueur académique et immersion réelle dans les discussions internationales. D’un côté, les sessions de récapitulation et de formation constituaient un véritable exercice académique. La session animée par Ghita El Khiyari, ex-diplomate auprès de l’ONU et autrice, les panels d’experts ainsi que les ateliers organisés en collaboration avec le Conseil de l’Europe, Kaspersky et le CMRPI ont représenté un apport technique et pédagogique particulièrement enrichissant.
D’un autre côté, les débats au sein des comités offraient une immersion concrète dans les dynamiques des discussions internationales. Celle-ci a été particulièrement marquante grâce à la visite de Janice Richardson dans chaque comité et à ses échanges avec les délégués lors des caucus modérés et non modérés.
Par ailleurs, Youssef Bentaleb, directeur du CMRPI et fondateur d’EMC, a visité les six comités. Il a échangé avec les participants sur les résolutions finales, l’approche adoptée dans chaque détail et a formulé des suggestions précieuses pour améliorer les solutions proposées, en s’appuyant sur son expertise et son expérience auprès de diverses institutions internationales dans ce domaine.»