Plus de 840.000 décès prématurés par an sont associés aux conditions de travail, d’après un rapport publié récemment par l’Organisation internationale du travail, agence spécialisée de l’Organisation des Nations unies, à l’occasion de la Journée mondiale de la sécurité et de la santé au travail. L’analyse relie cette mortalité à des risques dits psychosociaux, parmi lesquels les longues heures de travail, une pression élevée sans réelle autonomie, le déséquilibre entre les efforts fournis et la reconnaissance obtenue, l’insécurité de l’emploi, ainsi que le harcèlement et les violences au travail.
Ce que met en évidence le document, c’est un lien direct entre ces expositions et l’apparition de maladies graves. Les travaux scientifiques mobilisés montrent qu’une activation durable des mécanismes de réponse au stress entraîne des effets physiologiques mesurables. La pression artérielle se maintient à un niveau élevé, le métabolisme se dérègle, le sommeil est perturbé et des processus inflammatoires s’installent dans la durée. Ces dérèglements sont associés à une augmentation des maladies cardiovasculaires, notamment les infarctus et les accidents vasculaires cérébraux.
Dans le même mouvement, la santé mentale se dégrade. L’étude établit une progression des troubles anxieux, des épisodes dépressifs et, dans certaines situations, du risque suicidaire. Elle met ainsi en lumière un enchaînement clair entre des contraintes professionnelles durables et l’apparition de pathologies physiques et psychiques, loin de toute perception subjective.
La manière dont le travail est structuré apparaît alors comme un élément central. Trois niveaux sont décrits et leur interaction détermine l’exposition aux risques. Le premier concerne ce qui est demandé au salarié, c’est-à-dire la charge de travail, la complexité des tâches et leur adéquation avec ses compétences. Le deuxième porte sur l’organisation du travail, incluant le rythme, le niveau d’autonomie, la supervision et le soutien. Le troisième renvoie aux règles mises en place par l’entreprise, notamment les horaires, les modes d’évaluation, la prévention du harcèlement et la possibilité pour les salariés de s’exprimer. Lorsque ces éléments sont déséquilibrés, la contrainte devient continue et finit par produire des effets sur la santé.
À cette réalité individuelle s’ajoute une dimension collective, puisque ces conditions de travail font perdre, à l’échelle mondiale, tous pays confondus, environ 45 millions d’années de vie en bonne santé chaque année. Ce chiffre correspond à des personnes qui vivent plus longtemps avec des maladies, développent plus tôt des troubles chroniques ou meurent prématurément en lien avec ces conditions. Il traduit une dégradation progressive de l’état de santé et une baisse de la qualité de vie. Cette charge sanitaire se répercute directement sur l’économie, avec une diminution de la capacité de travail, une hausse des coûts de santé et des arrêts maladie, pour un impact estimé à 1,37 % du produit intérieur brut mondial.
Dans ce contexte, la place de l’intelligence artificielle et de la digitalisation s’impose dans le débat. Le rapport apporte des éléments de réponse à une question désormais centrale, celle de savoir si ces transformations peuvent réellement alléger la pression sur les travailleurs. Leur effet n’est pas uniforme, souligne-t-il. Elles peuvent simplifier certaines tâches, réduire la répétitivité et améliorer l’organisation. Mais elles peuvent aussi, en l’absence de cadre, intensifier le travail, allonger les horaires et installer une disponibilité continue. Leur impact dépend donc directement de la manière dont elles sont intégrées dans l’organisation du travail.
Ce constat débouche sur une série de recommandations, l’ONU appelant à leur mise en œuvre, notamment dans les pays en développement comme le Maroc, où les travailleurs sont les plus exposés. Une part importante de ces décès peut être évitée si les causes sont traitées en amont, ajoute-t-elle.
Le rapport précise que limiter les journées de travail permet de rétablir des temps de récupération, indispensables pour que l’organisme sorte de l’état d’alerte provoqué par le stress. Il indique également que la réduction des charges de travail diminue l’exposition prolongée à cette pression, tandis que la clarification des rôles et des responsabilités contribue à réduire l’incertitude, identifiée comme un facteur majeur de stress chronique.
Il souligne par ailleurs que la prévention du harcèlement et des violences vise à limiter des formes de pression répétées qui affectent directement la santé mentale. L’intégration des risques psychosociaux dans les politiques de santé au travail est présentée comme nécessaire pour les traiter au même niveau que les risques physiques. Le dialogue au sein des entreprises est enfin considéré comme essentiel pour repérer les situations à risque et agir avant que leurs effets ne s’installent.
