Diphtérie, rougeole… l’hésitation vaccinale fragilise la protection collective
La détection de foyers familiaux de diphtérie dans la région de Souss-Massa, après l’épidémie de rougeole qui a frappé le Maroc depuis 2023, rappelle que les maladies maîtrisées par la vaccination peuvent resurgir lorsque la protection collective se fragilise. Si la défiance envers les vaccins, nourrie notamment par la désinformation depuis la pandémie de la Covid-19, constitue un sujet de préoccupation, elle ne saurait expliquer à elle seule cette situation. Retards vaccinaux, disparités territoriales et difficultés d’accès aux soins participent aussi à la constitution de poches de vulnérabilité. Pour le Dr Tayeb Hamdi, médecin et chercheur en politiques et systèmes de santé, l’urgence est de consolider la couverture vaccinale et de restaurer durablement la confiance.
Hajjar El Haïti
05 Octobre 2026
À 11:19
Cinq décès ont déjà été enregistrés dans la région de Souss-Massa. Un autre cas mortel a été signalé dans la province de Youssoufia, où une fillette de 13 ans est décédée des suites de la diphtérie. La réapparition de cette maladie, devenue rare grâce à la vaccination, remet brutalement la question de la couverture vaccinale au premier plan.
Selon les experts, le risque d’une propagation n’est pas exclu, notamment dans les populations où des enfants ne sont pas vaccinés ou n’ont pas reçu toutes les doses prévues par le calendrier vaccinal. Cette actualité intervient après la vaste épidémie de rougeole qui a touché le Royaume à partir de septembre 2023, mettant en évidence les conséquences d’une immunisation insuffisante dans certaines populations.
Les oreillons, eux aussi évitables par la vaccination, rappellent aussi que la raréfaction d’une maladie ne signifie pas que le risque a définitivement disparu. La question dépasse donc la seule gestion des foyers signalés : elle renvoie à la capacité du système de santé à maintenir une couverture vaccinale suffisamment élevée et homogène pour empêcher la circulation de ces agents infectieux.
La rougeole, un révélateur des failles vaccinales
Pour le Dr Tayeb Hamdi, médecin, chercheur en politiques et systèmes de santé et vice-président de la Fédération nationale de la santé (FNS), il faut d’abord corriger une idée reçue : «Ces maladies n’ont pas réellement disparu. Elles ont été contrôlées grâce à la vaccination». Tant qu’une très grande majorité de la population est correctement immunisée, ce que l’on appelle l’immunité collective limite les possibilités de transmission et contribue à interrompre les chaînes de contamination. Mais lorsque s’accumulent les enfants non vaccinés, insuffisamment vaccinés ou vaccinés en retard, des poches de vulnérabilité se constituent. Il suffit alors que le virus ou la bactérie soit réintroduit ou recommence à circuler pour provoquer des foyers, voire une épidémie. La rougeole est particulièrement révélatrice de ces fragilités en raison de son extrême contagiosité. Elle figure souvent parmi les premières maladies à signaler les insuffisances de couverture vaccinale. La diphtérie, dont la réapparition après plusieurs décennies de quasi-absence constitue un nouveau signal d’alerte, rappelle à son tour que les acquis de la prévention ne sont jamais définitivement garantis.
Les conséquences de ces infections peuvent être graves. La rougeole peut entraîner des pneumonies, des complications neurologiques comme l’encéphalite et, dans certains cas, le décès. La diphtérie peut provoquer une obstruction des voies respiratoires, mais aussi des atteintes cardiaques, notamment des myocardites, et des complications neurologiques. Les oreillons, souvent d’évolution favorable, peuvent aussi entraîner des méningites, des encéphalites ou des atteintes auditives. Les enfants non vaccinés ou insuffisamment vaccinés sont les plus exposés, mais le risque ne se limite pas à leur santé individuelle.
Lorsque plusieurs personnes vulnérables se concentrent dans une même communauté, la transmission devient plus facile, y compris au détriment de personnes qui ne peuvent pas être vaccinées ou dont la réponse immunitaire reste insuffisante. «Le vaccin constitue donc à la fois une protection individuelle et un rempart collectif», souligne le Dr Hamdi.
Des poches de vulnérabilité derrière les moyennes nationales
La résurgence de ces maladies ne peut être attribuée à un facteur unique. Le spécialiste cite plusieurs phénomènes susceptibles de se conjuguer : les interruptions ou retards de vaccination, les difficultés d’accès aux soins dans certaines zones, la mobilité des populations, le relâchement de la vigilance et l’hésitation vaccinale. Il met surtout en garde contre une lecture exclusivement nationale des taux de couverture. Une moyenne satisfaisante peut masquer des disparités importantes entre provinces, communes, quartiers ou groupes de population. Certaines communautés peuvent ainsi compter une proportion beaucoup plus élevée d’enfants non vaccinés ou dont le calendrier vaccinal est incomplet.Or, rappelle-t-il, «les microbes ne regardent pas les moyennes nationales». Ce sont les personnes effectivement protégées ou vulnérables, et leur répartition sur le territoire, qui déterminent les conditions de circulation d’un agent infectieux. Les retards de vaccination méritent par ailleurs une attention particulière. Ils ne résultent pas toujours d’une opposition de principe aux vaccins. Un enfant qui a eu un rhume, une légère fièvre, des parents qui manquent de temps ou qui pensent pouvoir reporter le rendez-vous à plus tard: autant de situations qui peuvent sembler anodines à l’échelle individuelle. Mais lorsque ces reports s’accumulent, ils contribuent à laisser une partie de la population sans protection suffisante. Les difficultés d’accès aux soins dans certaines zones et les contraintes pratiques peuvent ainsi se combiner aux hésitations des familles. C’est pourquoi, selon le médecin, la priorité ne consiste pas seulement à connaître le taux de couverture vaccinale du pays, mais à déterminer précisément où se trouvent les enfants qui ont échappé au programme et pour quelles raisons. La rougeole constitue, à cet égard, une maladie sentinelle : sa circulation peut révéler des failles plus générales dans le respect du calendrier vaccinal. La détection de foyers de diphtérie invite donc à examiner ces vulnérabilités sans attendre l’apparition de nouvelles flambées.
Le paradoxe du succès vaccinal
Comment expliquer que des maladies devenues rares puissent de nouveau inquiéter les autorités sanitaires ? Pour le Dr Hamdi, un paradoxe se trouve au cœur du problème : le succès même de la vaccination a progressivement éloigné ces maladies de l’expérience quotidienne des familles. Les nouvelles générations de parents en voient moins directement les conséquences, ce qui peut diminuer leur perception du danger.
À mesure que le risque infectieux semble s’éloigner, la crainte d’éventuels effets indésirables des vaccins peut prendre une place disproportionnée dans la décision parentale. Une question revient alors : pourquoi vacciner son enfant contre une maladie que l’on ne voit presque plus ? La réponse tient précisément à l’efficacité de la prévention. Si certaines infections sont devenues rares, c’est en grande partie parce que la vaccination a permis de limiter leur circulation. Cette perte de perception du risque peut se conjuguer à une hésitation vaccinale plus marquée chez certaines familles.
Le spécialiste tient toutefois à nuancer le constat concernant le Maroc : «Nous ne sommes pas confrontés à un refus massif de la vaccination. La grande majorité des familles restent attachées au Programme national d’immunisation». Ce qui est davantage observé, selon lui, relève d’interrogations plus nombreuses, d’une hésitation plus ciblée et parfois de retards dans la décision de vacciner. La distinction est importante. Assimiler toutes les familles qui s’interrogent à des opposants à la vaccination reviendrait à ignorer la diversité des situations et les raisons concrètes qui peuvent retarder le recours aux vaccins.
Depuis la Covid-19,
la désinformation nourrit les hésitations
La pandémie de la Covid-19 a amplifié un phénomène qui existait déjà. Les controverses autour des vaccins contre la Covid ont laissé des traces et une partie de la méfiance s’est, selon le Dr Hamdi, reportée sur les vaccins pédiatriques utilisés depuis plusieurs décennies. Les inquiétudes exprimées par certains parents portent notamment sur la sécurité à long terme des vaccins, avec la crainte d’effets qui pourraient apparaître plusieurs années après l’injection. D’autres redoutent une prétendue «surcharge immunitaire» chez le nourrisson lorsque plusieurs vaccins sont administrés ensemble ou à intervalles rapprochés. Les composants des vaccins, notamment les adjuvants et certains conservateurs, suscitent aussi des interrogations.
À ces préoccupations s’ajoutent les théories du complot et les contenus trompeurs qui circulent sur les réseaux sociaux. Le médecin souligne que les témoignages émotionnels, les vidéos alarmistes ou les récits de parents attribuant un problème de santé à un vaccin, sans lien médical démontré, peuvent avoir un impact psychologique supérieur à celui d’une donnée scientifique. Cette désinformation se nourrit parfois d’une apparence de scientificité : des affirmations fausses sont présentées dans des infographies soignées ou relayées par des personnes qui se présentent comme des experts.
Pour des parents de bonne foi, qui cherchent avant tout à protéger leurs enfants, la distinction entre une information étayée et une affirmation sans preuve peut devenir difficile. Les conséquences ne se limitent pas au refus pur et simple de la vaccination. La désinformation peut transformer un acte de prévention habituel en une décision anxiogène. Certains parents finissent par faire vacciner leur enfant, mais après des semaines d’hésitation, de peur ou de culpabilité. C’est pourquoi l’enjeu ne consiste pas uniquement à convaincre les personnes opposées aux vaccins, mais aussi à répondre aux interrogations de celles qui hésitent encore.
Rétablir la confiance sans culpabiliser les familles
Pour le Dr Hamdi, une erreur serait de considérer tout parent qui pose une question comme un opposant à la vaccination. Beaucoup cherchent simplement à prendre ce qu’ils pensent être la meilleure décision pour leur enfant. La réponse doit donc commencer par l’écoute, et non par la culpabilisation. Il s’agit d’apporter des explications précises sur les bénéfices attendus des vaccins, les effets indésirables connus, leur fréquence, la possibilité d’administrer plusieurs vaccins au cours d’une même période et le rôle des différents composants. Une communication générale ou injonctive ne suffit pas toujours à lever des inquiétudes qui peuvent être profondément ancrées. Les professionnels de santé ont ici un rôle central. Une recommandation claire, personnalisée et argumentée peut contribuer à rétablir la confiance, à condition que les soignants disposent eux-mêmes des connaissances nécessaires et soient convaincus de l’intérêt de la vaccination. La relation directe entre le médecin et les familles demeure un levier essentiel pour répondre aux doutes et éviter que des retards ne s’installent. Les autorités sanitaires, de leur côté, doivent communiquer de manière continue, et non uniquement lorsqu’une épidémie apparaît. La transparence est fondamentale : publier les données disponibles, expliquer les décisions, répondre rapidement aux interrogations et aux rumeurs, tout en reconnaissant ce qui est établi et ce qui demeure incertain. Les médias ont par ailleurs une responsabilité considérable. Donner le même poids à une affirmation sans preuve et à des résultats scientifiques établis peut créer une fausse impression de controverse. Pour le spécialiste, la lutte contre la désinformation suppose aussi d’investir les réseaux sociaux avec des messages simples, pédagogiques, visuels et réactifs. Une information scientifique exacte, mais incompréhensible pour le grand public, peine à rivaliser avec une fausse information racontée de manière simple et émotionnelle. L’enjeu est donc de trouver un équilibre : informer sans mépriser, rassurer sans minimiser les risques et reconnaître les inquiétudes sans valider les fausses informations.
Identifier les enfants non protégés et renforcer le rattrapage
Au-delà de la communication, la prévention exige des mesures concrètes. Le Dr Hamdi plaide d’abord pour une cartographie plus fine de la couverture vaccinale, permettant d’identifier les provinces, communes, centres de santé et groupes de population où des enfants n’ont pas été vaccinés ou n’ont pas reçu toutes les doses recommandées. Le rattrapage vaccinal constitue une deuxième priorité. Il s’agit d’aller activement vers les enfants concernés et leurs familles, plutôt que d’attendre qu’ils reviennent spontanément dans le système de soins. Les centres de santé, les écoles, les équipes mobiles et les actions de proximité peuvent contribuer à atteindre les populations les moins bien couvertes.
Il recommande en outre de renforcer les dispositifs permettant de repérer les vaccinations manquées et de rappeler les familles. Beaucoup de retards ne relèvent pas d’un refus idéologique, mais d’un oubli, d’un report ou de contraintes pratiques. Ces situations peuvent être corrigées si les familles sont identifiées et accompagnées suffisamment tôt. La surveillance épidémiologique doit, elle aussi, rester réactive. Lorsqu’une maladie devenue rare réapparaît, les professionnels de santé doivent pouvoir envisager rapidement ce diagnostic, signaler les cas suspects et déclencher sans délai les investigations nécessaires ainsi que la prise en charge des contacts. Enfin, la communication sur la vaccination doit devenir une composante permanente de la politique de prévention, et non une réponse ponctuelle aux épisodes épidémiques. Il ne faut pas attendre une flambée de rougeole ou un foyer de diphtérie pour rappeler l’intérêt de la vaccination et vérifier que les enfants sont à jour de leurs vaccins. La rougeole a déjà mis en évidence des failles dans la protection de certaines populations. Les foyers de diphtérie signalés à Souss-Massa constituent une nouvelle alerte, sans pour autant signifier que ces maladies connaissent une résurgence uniforme sur l’ensemble du territoire.
Ils rappellent surtout la nécessité d’une vigilance constante, d’un meilleur repérage des enfants insuffisamment vaccinés et d’un effort durable pour restaurer la confiance. Car, comme le souligne le Dr Tayeb Hamdi, «les succès de la vaccination ne sont jamais définitivement acquis». Le paradoxe est là : c’est précisément lorsque les maladies deviennent rares que le risque de les oublier augmente. Maintenir la vaccination, c’est empêcher que leur absence apparente ne prépare leur retour.