Le Matin: Après la détection de deux foyers familiaux de diphtérie dans la région de Souss-Massa, que doit savoir la population marocaine ? S’agit-il d’un risque limité aux familles concernées ou existe-t-il des situations dans lesquelles d’autres personnes peuvent être exposées ?
Dr Hamza Hajbaoui : Il est d’abord important de rappeler qu’à ce stade, les autorités sanitaires parlent de deux foyers familiaux limités, identifiés à Agadir-Ida Outanane et à Chtouka-Aït Baha. Selon les informations communiquées le 28 septembre dernier, un cas a été confirmé en laboratoire et huit autres cas sont encore en cours d’investigation, parmi lesquels deux décès. Les enfants concernés étaient non vaccinés ou n’avaient pas reçu l’ensemble des doses recommandées. Cela ne signifie pas que toute la population marocaine est actuellement exposée au même niveau de risque. La diphtérie se transmet principalement lors de contacts rapprochés avec une personne infectée, notamment par les gouttelettes respiratoires émises lorsqu’elle tousse, éternue ou parle à proximité. Les personnes vivant dans le même foyer, celles ayant des contacts fréquents et étroits avec le malade ou celles directement exposées à ses sécrétions sont donc les plus concernées. Une personne infectée peut également, dans certains cas, transmettre la bactérie avec peu ou pas de symptômes. Le message destiné à la population doit être le suivant: il ne faut être ni alarmiste ni banaliser la situation. Pour une personne correctement vaccinée et sans contact rapproché avec un cas suspect ou confirmé, le risque reste beaucoup plus faible. En revanche, l’apparition de foyers rappelle l’importance de vérifier la vaccination des enfants, particulièrement lorsqu’elle est incomplète.
Comment reconnaître la diphtérie chez un enfant ? Quels sont les premiers symptômes, comment les distinguer d’une angine classique et à partir de quels signes faut-il se rendre aux urgences sans attendre ?
La diphtérie respiratoire peut commencer de manière assez banale, ce qui explique qu’elle puisse initialement être confondue avec une angine. Après une incubation généralement de deux à cinq jours, l’enfant peut présenter un mal de gorge, une fièvre souvent modérée, une fatigue, une diminution de l’appétit, une difficulté ou une douleur à la déglutition ainsi que des ganglions au niveau du cou. Le signe particulièrement évocateur est l’apparition dans la gorge d’une membrane épaisse blanchâtre ou grisâtre, adhérant aux amygdales ou au pharynx. Elle est différente des simples dépôts que l’on peut observer lors de certaines angines. Il ne faut surtout pas essayer de la retirer soi-même. Dans les formes plus importantes, le cou peut devenir très gonflé en raison de l’augmentation de volume des ganglions et des tissus environnants. Certains signes doivent conduire à une évaluation médicale urgente, notamment: une difficulté à respirer ; une difficulté importante à avaler ou l’impossibilité d’avaler correctement ; une voix modifiée ou un bruit inhabituel lors de la respiration ; un gonflement important du cou ; une altération marquée de l’état général, une grande faiblesse ou une somnolence inhabituelle ; des palpitations, un malaise ou des signes neurologiques. Dans le contexte actuel, un enfant non vacciné ou insuffisamment vacciné présentant un tableau d’angine inhabituel, particulièrement après un contact avec un cas suspect, doit être évalué rapidement. Il ne faut pas attendre l’apparition de tous les symptômes ni tenter d’établir soi-même le diagnostic à domicile.
Deux décès ont été signalés parmi les cas en cours d’investigation. Comment expliquer qu’une maladie évitable par la vaccination puisse évoluer aussi rapidement vers une forme grave ?
La gravité de la diphtérie ne vient pas uniquement de l’infection de la gorge. Certaines souches de Corynebacterium diphtheriae produisent une toxine extrêmement puissante. Cette toxine peut avoir deux conséquences majeures. Premièrement, les lésions et la membrane qui se forment dans la gorge peuvent progressivement gêner le passage de l’air et provoquer une obstruction des voies respiratoires. Deuxièmement, la toxine peut passer dans la circulation sanguine et atteindre d’autres organes, notamment le cœur et le système nerveux. Elle peut ainsi provoquer une myocardite, des troubles du rythme cardiaque ou des atteintes neurologiques. C’est également la raison pour laquelle la rapidité de la prise en charge est essentielle. L’antitoxine neutralise principalement la toxine qui circule encore dans l’organisme ; elle ne peut pas annuler les lésions déjà provoquées par la toxine qui s’est fixée aux tissus. Lorsqu’une diphtérie respiratoire est fortement suspectée, les recommandations internationales insistent donc sur le fait que le traitement ne doit pas être inutilement retardé en attendant tous les résultats de laboratoire. Les parents doivent considérer comme des signaux d’alarme une gêne respiratoire, un gonflement important du cou, une difficulté croissante à avaler, une grande faiblesse, des malaises, des palpitations, une altération de la conscience ou l’apparition de signes neurologiques. Une aggravation rapide de l’état général doit également conduire à consulter en urgence. Il faut également préciser que le fait qu’une maladie soit évitable par la vaccination ne signifie pas qu’elle soit bénigne lorsqu’elle survient. Chez une personne non immunisée, la diphtérie peut rester une maladie particulièrement grave. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) souligne que les jeunes enfants non vaccinés sont parmi les personnes présentant le risque le plus important de formes sévères et de décès.
Que doivent faire concrètement les parents qui ont oublié des doses ou qui ne retrouvent plus le carnet de vaccination de leur enfant ?
Une vaccination incomplète signifie que l’on ne peut pas considérer l’enfant comme bénéficiant de la protection optimale attendue. La protection contre la diphtérie se construit avec plusieurs doses et doit être entretenue par des rappels. L’Organisation mondiale de la santé recommande une primo-vaccination complète suivie de rappels au cours de l’enfance et de l’adolescence. Il est néanmoins important de rassurer les parents qui auraient oublié une dose: un retard de vaccination peut être rattrapé. Il ne faut pas conclure que «c’est trop tard». Dans la majorité des situations, il n’est pas nécessaire de recommencer toute la vaccination depuis le début ; le professionnel de santé établit un calendrier de rattrapage adapté à l’âge de l’enfant et aux doses déjà reçues. Concrètement, les parents devraient vérifier le carnet de santé ou de vaccination de leurs enfants et, en cas de doute, se rendre dans un centre de santé ou consulter un professionnel de santé afin de vérifier le statut vaccinal et de compléter les doses manquantes. Si le carnet de vaccination est perdu, il ne faut pas renoncer à la vaccination. Les parents peuvent essayer de retrouver les informations auprès de la structure dans laquelle l’enfant a été vacciné lorsque des archives sont disponibles. En l’absence de preuve fiable, le professionnel de santé déterminera la conduite de rattrapage appropriée. L’idée essentielle est donc: ne pas attendre un nouveau cas dans son entourage pour vérifier le statut vaccinal de son enfant.
En cas de contact avec une personne suspectée ou atteinte de diphtérie, quelle conduite adopter ?
Une personne ayant eu un contact étroit avec un cas suspect ou confirmé ne doit pas simplement attendre l’apparition des symptômes. Les membres du même foyer, les personnes ayant eu des contacts rapprochés répétés et celles ayant été directement exposées aux sécrétions respiratoires du malade doivent être signalées et évaluées par les équipes sanitaires. La prise en charge des contacts peut notamment comprendre une surveillance des symptômes pendant plusieurs jours, des prélèvements au niveau du nez et de la gorge, une vérification du statut vaccinal et, lorsque cela est indiqué, une vaccination ou un rattrapage vaccinal. Les recommandations internationales prévoient également une antibioprophylaxie (un antibiotique de manière préventive, avant qu’une infection ne survienne) pour les contacts proches, même dans certaines situations où ils sont vaccinés, afin d’éliminer une éventuelle bactérie portée au niveau du nez ou de la gorge et de réduire le risque de transmission. Le choix de l’antibiotique doit bien entendu être fait par les professionnels de santé selon les recommandations des autorités sanitaires et les résistances bactériennes locales. Pour une personne qui développe effectivement une diphtérie respiratoire, le traitement repose principalement sur deux éléments: l’antitoxine diphtérique, qui vise à neutraliser la toxine encore circulante, et les antibiotiques, qui permettent d’éliminer la bactérie, d’arrêter la production de toxine et de réduire la transmission. Une surveillance hospitalière peut être nécessaire, notamment pour surveiller la respiration, le cœur et les éventuelles complications neurologiques. Le message essentiel est que la diphtérie est une maladie pour laquelle le temps compte: en cas de doute, il faut consulter rapidement et suivre les consignes des autorités sanitaires plutôt que d’attendre une aggravation ou de commencer un traitement antibiotique de sa propre initiative.
En 2025, «Le Matin» avait déjà alerté
Il y a un peu plus d’un an, «Le Matin» avait déjà consacré un article à la menace de la diphtérie au Maroc. Publié le 16 juin 2025 sous le titre «Diphtérie au Maroc: la menace inquiète, mais rien n’est encore officiel», l’article revenait sur les inquiétudes exprimées alors par plusieurs professionnels de santé, dont le Dr Tayeb Hamdi. Ce dernier rappelait dans son échange avec le journal que la diphtérie était une maladie potentiellement grave, mais évitable par la vaccination, et alertait sur le risque que fait peser une couverture vaccinale insuffisante. Il expliquait également que la maladie pouvait se manifester par un mal de gorge, de la fièvre et surtout l’apparition d’une fausse membrane blanchâtre ou grisâtre dans la gorge, avec un risque d’atteinte respiratoire et de complications cardiaques ou neurologiques dans les formes sévères. Le Dr Hamdi insistait alors sur la nécessité de renforcer la surveillance, de vérifier la couverture vaccinale et de procéder au rattrapage des vaccinations lorsque cela était nécessaire, notamment chez les enfants insuffisamment ou non vaccinés. À l’époque, aucun cas n’était encore officiellement confirmé par les autorités. Plus d’un an après, la confirmation de cas dans la région de Souss-Massa redonne à cette alerte précoce toute sa pertinence et la replace au cœur de l’actualité sanitaire.
