Société

Disparitions d’enfants : comment en parler aux plus jeunes ?

Les récents cas de disparitions d’enfants, notamment celui de la petite Soundous à Chefchaouen et d’un nourrisson à Zagora, retrouvés morts après de longues recherches, ont profondément bouleversé l’opinion publique. Sur les réseaux sociaux, ces affaires ont donné lieu à une vague de vidéos virales, de rumeurs alarmistes et d’interprétations hâtives, amplifiant l’inquiétude de nombreux parents, malgré les clarifications régulières apportées par la DGSN (Direction générale de la Sûreté nationale) et les autorités locales. Une forme de «peur collective» semble ainsi s’être installée, gagnant progressivement les discussions entre parents. Mais ce climat d’angoisse ne touche pas seulement les adultes: il se transmet, par la force des choses, aux enfants. Exposés quotidiennement à des contenus alarmants et à des récits répétés sur les réseaux sociaux, ces «digital natives» voient leur perception du danger évoluer et leur sentiment de sécurité se fragiliser. À cela s’ajoutent parfois les réactions de certains parents qui, sous l’effet de la peur, multiplient à outrance les mises en garde et les restrictions. Sans toujours comprendre pleinement ce qui se passe, les enfants écoutent, appliquent et obéissent, tout en intégrant un sentiment d’insécurité difficile à décrypter pour eux. En effet, les spécialistes sont formels: «le risque psychologique ne dépend pas seulement de l’événement lui-même, mais aussi de la manière dont l’information circule et est interprétée par l’enfant et par les adultes qui l’entourent». Comment, dès lors, leur parler de ces drames sans nourrir davantage l’angoisse ? Et comment concilier vigilance et équilibre émotionnel au sein des familles ? Pour analyser ce phénomène, ses effets sur les enfants et les moyens d’informer sans traumatiser, «Le Matin» a sollicité l’éclairage de Mohammed Houbib, psychologue social.

17 Mars 2026 À 14:32

Le Matin: Comment les informations alarmantes sur les disparitions d’enfants peuvent-elles influencer la perception du danger et le sentiment de sécurité chez l’enfant ?



Mohammed Houbib
: Sur le plan scientifique, l’enfant ne traite pas l’information de la même manière que l’adulte. Sa compréhension du monde et son évaluation du risque sont encore en construction, en particulier avant l’adolescence. Il peut ainsi avoir tendance à surestimer la fréquence du danger lorsqu’il est exposé de manière répétée à des contenus anxiogènes, à la télévision, sur les réseaux sociaux ou dans les conversations des adultes. Dans certains cas, il peut percevoir son environnement comme plus menaçant qu’il ne l’est réellement.

Les recherches sur l’exposition indirecte aux événements traumatiques montrent d’ailleurs que la répétition d’images ou de récits alarmants peut renforcer la peur, l’hypervigilance et certains symptômes de stress, même chez des enfants qui ne sont pas directement confrontés à la situation. L’enfant peut alors développer une inquiétude diffuse, avec l’impression que ce type d’événement peut survenir à tout moment ou à proximité.

Je tiens toutefois à préciser que la manière dont l’information circule joue un rôle déterminant dans la perception du danger. Si elle est répétée sans explication ni mise en contexte, elle peut amplifier l’angoisse et créer un sentiment de menace permanente. À l’inverse, lorsqu’elle est accompagnée par des adultes capables de rassurer, de contextualiser et de répondre calmement aux questions, elle devient mieux comprise et beaucoup moins anxiogène.

Justement, comment les parents peuvent-ils aborder ce type d’informations avec leurs enfants tout en évitant d’alimenter l’angoisse ?

Les spécialistes recommandent une médiation parentale calme, brève et adaptée à l’âge de l’enfant. Il est souvent utile de commencer par lui demander ce qu’il a entendu et compris, afin de corriger d’éventuelles rumeurs avec des mots simples.

Les recommandations de plusieurs institutions internationales – l’Association américaine de psychologie (APA), le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), l’Institut national de la santé mentale des États-Unis (NIMH) et l’Administration américaine des services de santé mentale et de lutte contre les addictions (SAMHSA) – convergent vers les mêmes principes: parler avec sérénité, éviter les détails choquants et répondre aux questions réelles de l’enfant plutôt que d’anticiper ses peurs.

Il est également conseillé de limiter la durée d’exposition aux informations anxiogènes, de choisir des moments où l’enfant est serein et de recourir au contrôle parental ou à une médiation guidée. L’objectif est de replacer les risques dans leur juste contexte afin qu’ils ne deviennent pas une menace permanente dans l’esprit de l’enfant.

Plus concrètement, comment instaurer chez l’enfant une vigilance saine, qui lui permette de comprendre certains dangers tout en préservant son sentiment de sécurité ?

Une vigilance saine repose sur l’apprentissage de compétences concrètes plutôt que sur la peur. Il est ainsi recommandé d’aider l’enfant à acquérir des repères simples: ne pas suivre un inconnu, demander l’accord d’un parent avant de partir quelque part, identifier des adultes de confiance, savoir dire non et demander de l’aide si nécessaire.

Ces règles doivent être présentées comme des habitudes de protection, et non comme la preuve que le monde est dangereux. Il est également essentiel d’encourager la confiance, le soutien social et les activités positives afin de renforcer la résilience de l’enfant.

Les effets et les stratégies diffèrent selon l’âge:

• Petite enfance: supervision constante, routines rassurantes et explications très simples, répétées calmement.

• Enfants du primaire: apprentissage de comportements de protection concrets et dialogue adapté pour corriger les idées fausses.

• Adolescents: capacité à comprendre des notions plus complexes, participation aux discussions et développement de l’esprit critique.

Par ailleurs, une inquiétude excessive peut conduire certains parents à imposer des restrictions disproportionnées (déplacements, sorties, activités sociales), au risque d’accroître l’anxiété plutôt que de protéger. Toute modification des habitudes doit être réfléchie, expliquée et guidée par une réelle nécessité de sécurité.

Au-delà des familles, quel rôle peuvent jouer l’école et les médias pour informer sur ces sujets sensibles sans renforcer l’angoisse collective ?

L’école joue un rôle fondamental dans la régulation psychologique et sociale des enfants. Un environnement stable, des adultes disponibles, des routines rassurantes et des espaces de parole adaptés contribuent à réduire la détresse et à renforcer le sentiment de sécurité.

Les médias ont, eux aussi, une influence déterminante. Une information responsable, vérifiée et contextualisée, présentée sans sensationnalisme ni répétition excessive, permet de limiter l’inquiétude. Le risque psychologique dépend en effet autant de l’événement que de la manière dont l’information circule et est interprétée.

Ce rôle se complexifie avec l’exposition constante aux contenus non vérifiés sur les réseaux sociaux. Les fausses informations, souvent motivées par la recherche de visibilité ou de gains financiers, peuvent amplifier les craintes et créer un sentiment de danger disproportionné.

Dans ce contexte, parents, enseignants et journalistes partagent une responsabilité commune: guider l’enfant, vérifier les informations et lui offrir un cadre rassurant pour développer son esprit critique.

Quels effets psychologiques peuvent ressentir les familles, même indirectement, lorsqu’une disparition d’enfant est fortement médiatisée ?

Les chercheurs parlent d’exposition indirecte, ou vicariante, au traumatisme. Même sans être directement concernés, enfants et parents peuvent ressentir une anxiété diffuse et développer une forme d’hypervigilance.

Les études montrent que l’exposition médiatique à ces événements peut avoir des effets mesurables sur la perception du danger, le niveau de stress et les comportements quotidiens. Chez les adultes, l’idée que «cela pourrait arriver aux miens» renforce la peur et modifie la communication familiale. Chez les enfants, cette anxiété peut se traduire par de l’irritabilité, des troubles du sommeil ou une inquiétude persistante.

D’où l’importance d’une information accompagnée avec discernement et proportion. Le rôle de la société civile – associations de protection de l’enfance, organismes de soutien psychosocial, initiatives communautaires – est également essentiel pour fournir des repères fiables et renforcer la résilience des familles.

En définitive, tout se joue dans la manière dont l’information est communiquée. Une communication claire, proportionnée et adaptée à l’âge de l’enfant permet de comprendre les risques sans générer de peur excessive, tandis qu’une diffusion alarmiste ou répétitive peut amplifier l’anxiété. Une approche responsable contribue ainsi à préserver la sécurité psychologique tout en maintenant la confiance et la sérénité au sein des familles.

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