Société

Entre soins et économie, la pharmacie d’officine à bout de souffle

Premier recours pour des millions de Marocains, la pharmacie d’officine est aujourd’hui menacée par un modèle économique fragilisé, alors même que ses missions dans le parcours de soins ne cessent de s’élargir. À l’occasion de la 26ᵉ Journée pharmaceutique internationale de Casablanca, la profession a appelé à des réformes urgentes pour garantir sa pérennité.

19 Janvier 2026 À 16:55

À l’heure où le système de santé marocain est soumis à de profondes mutations, la pharmacie d’officine se retrouve à la croisée des chemins. Entre missions de santé publique élargies, contraintes économiques croissantes et débats sensibles sur l’avenir du modèle officinal, la 26ᵉ Journée pharmaceutique internationale de Casablanca (JPIC 2026) a sonné comme un moment de vérité. Organisée samedi 17 janvier par le Syndicat des Pharmaciens d’Officine de Casablanca, cette rencontre a réuni des professionnels nationaux et internationaux autour d’un thème sans détour : «La pharmacie d’officine entre service de santé et pression économique».

Une profession essentielle, mais fragilisée

Ilham Lahlou Khaldi, présidente du Syndicat des pharmaciens d’officine de Casablanca, a posé le diagnostic avec lucidité. Si le rôle du pharmacien dans le parcours de soins est aujourd’hui incontestable, son exercice est de plus en plus fragilisé par des défis économiques et structurels lourds, menaçant l’équilibre même des officines.

Pour la présidente du syndicat, il est urgent de redonner de la clarté, de la reconnaissance et du sens à un métier qui constitue l’un des piliers du système de santé. «La reconnaissance de l’art pharmaceutique n’est plus une option, c’est une nécessité», a-t-elle martelé, rappelant que la pérennité du système de santé repose à la fois sur une économie officielle saine et sur un pharmacien respecté dans son rôle de soignant.

Elle a également évoqué la question de la libéralisation du capital des pharmacies suscite de vives inquiétudes au sein de la profession. Abordée récemment lors de réunions institutionnelles, cette possibilité soulève, selon Ilham Lahlou Khaldi, un enjeu fondamental : la préservation de l’indépendance professionnelle du pharmacien et de l’équilibre économique des officines.

La position du Syndicat des pharmaciens d’officine de Casablanca est sans ambiguïté : la pharmacie doit rester aux pharmaciens. Toute tentative de transformer les officines en actifs financiers est fermement rejetée. «Le médicament n’est pas une marchandise comme les autres», a insisté la présidente, soulignant que l’indépendance du pharmacien demeure la seule garantie d’une véritable éthique de santé publique. Un appel clair à la vigilance, à l’unité et à la mobilisation de toute la profession.

La pharmacie, premier refuge du patient marocain

De son côté, Oualid Amri, vice-président du Syndicat des pharmaciens du Grand Casablanca, a rappelé que la pharmacie d’officine ne peut être réduite à un simple espace commercial. Elle constitue avant tout un lieu de santé de proximité, géré par des docteurs en pharmacie, formés pour accompagner, conseiller et orienter les patients.

Accessible sans rendez-vous, souvent à toute heure et gratuitement, la pharmacie représente le premier espace de confiance du patient marocain. Dans de nombreuses régions reculées, où les structures sanitaires sont inexistantes, l’officine reste parfois le seul point d’accès aux soins. Un rôle social majeur, encore insuffisamment reconnu sur le plan économique.

Pour Oualid Amri, la question de la rémunération de l’acte pharmaceutique est devenue urgente. Il a appelé les pouvoirs publics, en particulier les ministères de la Santé et des Finances, à écouter un secteur en difficulté. Autoriser des actes pharmaceutiques rémunérés permettrait non seulement de sauver économiquement les officines, mais aussi d’améliorer l’accès aux soins, de désengorger les hôpitaux et de réaliser des économies sur les soins primaires.

L’expérience française comme signal d’alerte

Invité de marque de cette édition, le Dr Pierre Olivier Variot, pharmacien et président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO) en France, a apporté un éclairage riche d’enseignements. En France, le marché officinal représente près de 47,7 milliards d’euros, avec une croissance de 4,7%, confirmant le poids économique et sanitaire de la pharmacie.

Mais derrière ces chiffres, une menace persiste : la financiarisation de la pharmacie. Identifiée depuis 2024 par les pouvoirs publics français, cette tendance fait peser des risques sérieux sur l’indépendance du pharmacien, l’accès aux soins et, à terme, sur les coûts du système de santé. Face à cela, la profession française se mobilise pour défendre un modèle de pharmacie indépendante, responsable et centrée sur le patient.
Le Dr Variot a également mis en avant l’évolution des missions du pharmacien en France : vaccination, dépistage, accompagnement des patients chroniques, adaptation des traitements en cas de rupture et lutte contre la désertification médicale, notamment grâce aux tests rapides d’orientation diagnostique (TROD) d’angine, de cystites.... Autant de pistes qui nourrissent la réflexion marocaine.

Prenant la parole au nom de l’industrie, Yasmine Lahlou Filali, présidente de la Fédération marocaine de l’industrie et de l’innovation pharmaceutiques (FMIIP), a rappelé le rôle central du pharmacien d’officine dans un Maroc confronté à un vieillissement rapide de sa population.

En 45 ans, le Royaume a gagné 32 années d’espérance de vie, et d’ici 2030, la proportion des personnes de plus de 70 ans devrait augmenter de 70%. Une évolution qui s’accompagne inévitablement d’une explosion des maladies chroniques et de la polymédication. Dans ce contexte, le pharmacien devient le gardien du traitement et l’interlocuteur quotidien du patient.

Pour Yasmine Lahlou Filali, faire évoluer la profession est indispensable. Cela passe par la formation, l’élargissement des missions, notamment en prévention et en vaccination, mais aussi par une sécurisation financière durable. Le modèle basé uniquement sur la marge du médicament montre aujourd’hui ses limites, d’autant plus que certains segments du marché échappent au monopole officinal.

Au fil des interventions, un constat s’est imposé : la pharmacie d’officine demeure un pilier irremplaçable du système de santé marocain, mais son modèle économique est fragilisé. Entre pression financière, reconnaissance insuffisante et mutations profondes du secteur, la JPIC 2026 a fait office de tribune pour un appel clair à la réforme afin de préserver l’indépendance du pharmacien, reconnaître pleinement ses missions de santé publique et repenser son mode de rémunération.
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