Société

Près de 3 millions de jeunes Marocains ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation (CAESD)

Au Maroc, près de trois millions de jeunes âgés de 15 à 29 ans étaient encore en marge de l’emploi, des études et de la formation selon les dernières données disponibles, datant de 2023. Dans une note rendue publique mercredi, le Centre africain des études stratégiques et numériques alerte sur une fracture sociale que la croissance de 4,9% enregistrée en 2025 n’a pas résorbée. Cette exclusion, particulièrement marquée chez les femmes, retarde l’autonomie de toute une génération et prolonge sa dépendance envers les familles. Le Centre pointe le manque de premières expériences professionnelles, le décalage des compétences et la dispersion des dispositifs d’accompagnement. Il appelle à une politique nationale capable de convertir la croissance économique en véritables parcours d’insertion.

06 Août 2026 À 12:31

À l’heure où l’économie marocaine affiche une croissance de 4,9% en 2025, la situation d’une large partie de la jeunesse révèle un décalage persistant entre la solidité des indicateurs macroéconomiques et leur traduction dans les parcours individuels. Dans une note consacrée à la jeunesse marocaine et aux réponses que réclame sa situation, rendue publique mercredi, le Centre africain des études stratégiques et numériques (CAESD) indique que 2,94 millions de jeunes âgés de 15 à 29 ans n’étaient, selon les dernières données disponibles datant de 2023, ni en emploi, ni en études, ni en formation, soit 33,6% de cette tranche d’âge.

La catégorie dite « NEET », acronyme anglais désignant les personnes qui ne travaillent pas et ne suivent ni études ni formation, recouvre une réalité plus large que celle du chômage. Elle englobe des jeunes ayant quitté prématurément le système scolaire, des diplômés qui ne parviennent pas à accéder à une première expérience professionnelle, des demandeurs d’emploi découragés, mais aussi des femmes éloignées du marché du travail par les responsabilités familiales, les contraintes de mobilité ou l’absence de services adaptés.

L’ampleur de l’écart entre les femmes et les hommes montre que cette exclusion dépasse la seule conjoncture économique, puisque le taux de jeunes NEET atteint 49,1% chez les femmes, contre 18,5% chez les hommes. Cette différence s’explique par la faiblesse des débouchés professionnels, mais aussi par des obstacles sociaux persistants, notamment le travail domestique non rémunéré, la prise en charge des proches, le manque de solutions de garde, l’éloignement des bassins d’emploi et les difficultés d’accès à un transport sûr, relève le rapport.

Une croissance qui progresse dans les chiffres, mais peine à entrer dans les foyers

La croissance enregistrée en 2025 n’a pas suffi à dissiper le malaise social, ses effets restant encore insuffisamment perceptibles dans le quotidien des ménages. Alors que l’inflation a été ramenée à 0,8%, que le déficit budgétaire s’est établi à 3,5% du PIB et que l’investissement fixe a progressé de 14,4%, la consommation privée n’a augmenté que de 1,2%.

Ce contraste constitue l’un des principaux constats de la note : les grands équilibres économiques s’améliorent et l’investissement progresse, mais cette dynamique ne se traduit pas au même rythme par une hausse des revenus, une amélioration du pouvoir d’achat ou un élargissement suffisant des perspectives d’emploi.

Pour un jeune sans activité, la croissance ne se mesure pas uniquement à travers l’évolution du produit intérieur brut, souligne le CAESD. Elle devient concrète lorsqu’elle lui permet d’accéder à un revenu régulier, de se déplacer, de financer un logement, de gagner en autonomie et de construire un projet de vie. Une performance économique qui n’améliore pas suffisamment ces dimensions peut ainsi coexister avec un sentiment d’immobilité sociale et l’impression que les possibilités d’insertion restent réservées à ceux qui disposent déjà d’un diplôme valorisé, d’une expérience professionnelle ou d’un réseau.

Les 193.000 emplois nets créés en 2025 constituent une évolution positive, mais restent insuffisants au regard des besoins accumulés sur le marché du travail. Selon les données de la Banque mondiale reprises par le CAESD, l’écart entre le nombre d’emplois créés et celui nécessaire pour stabiliser le taux d’emploi aurait atteint environ 370.000 postes par an entre 2020 et 2024. L’enjeu ne réside donc pas dans une absence totale de créations d’emplois, mais dans un rythme encore trop faible face à l’augmentation de la population en âge de travailler et au nombre de personnes déjà en attente d’insertion, estiment les auteurs de l’étude.

Dans la continuité des chiffres présentés par l’étude, la faiblesse du taux d’activité montre que le chômage officiel ne suffit pas à mesurer l’ampleur du problème. Au premier trimestre 2026, seuls 41,8% des Marocains en âge de travailler participaient au marché du travail, contre une moyenne mondiale d’environ 61%. Chez les femmes, ce taux ne dépassait pas 17,5%, contre près de 51% à l’échelle internationale. Une partie importante de la population échappe ainsi aux statistiques du chômage, soit parce qu’elle a renoncé à chercher un emploi, soit parce qu’elle n’est pas en mesure d’en occuper un.

Cette sous-utilisation de la main-d’œuvre apparaît encore plus nettement à travers un indicateur plus large que le chômage classique, qui atteint 22,5% au niveau national et 45,3% chez les jeunes âgés de 15 à 24 ans. Il englobe les chômeurs, les personnes disponibles sans recherche active d’emploi et celles qui souhaitent travailler davantage. Autrement dit, près d’un jeune marocain sur deux reste en marge d’une activité professionnelle suffisante.

Entre le diplôme et l’emploi, une génération enfermée dans la « boucle de l’expérience »

L’entrée dans la vie professionnelle reste bloquée par ce que le CAESD qualifie de « boucle de l’expérience manquante ». Les entreprises exigent souvent une première expérience que les jeunes ne peuvent acquérir sans avoir préalablement été recrutés.

Selon les données citées dans la note, 56% des jeunes âgés de 18 à 35 ans disposent d’un niveau d’enseignement postsecondaire. Cette progression éducative ne garantit toutefois pas leur insertion professionnelle. Environ 34% considèrent l’inadéquation entre la formation et les exigences du marché comme le principal obstacle à l’emploi, tandis que 18,8% évoquent le manque d’expérience professionnelle.

Le diplôme ne suffit donc plus, à lui seul, à assurer le passage vers le marché du travail, comme cherche à le démontrer l’étude. Les stages, les apprentissages et les dispositifs d’accompagnement ne débouchent pas toujours sur une expérience reconnue par les employeurs ni sur un véritable parcours professionnel.

Ainsi, 76,9% des jeunes âgés de 15 à 34 ans utilisent Internet, mais cet accès massif ne se traduit pas nécessairement par l’acquisition de compétences utiles sur le marché du travail, comme la maîtrise des outils professionnels, l’analyse de données, la programmation, la gestion de projets ou les langues.

L’analyse des offres d’emploi numériques montre notamment que les employeurs recherchent de plus en plus des compétences techniques et transversales associant maîtrise des outils, capacité d’analyse, communication et gestion de projets. Le défi n’est donc plus seulement de permettre aux jeunes d’accéder au numérique, mais de transformer cet accès en compétences concrètes ouvrant la voie à l’emploi et à l’autonomie.

Autre point majeur soulevé par l’étude : l’exclusion durable de l’emploi et de la formation ne prive pas seulement les jeunes de revenus, elle retarde aussi leur passage vers l’indépendance. Sans première expérience reconnue, sans salaire stable et sans possibilité d’évolution, une partie d’entre eux reste dépendante de sa famille bien au-delà de la fin des études.

Le coût de cette insertion manquée est alors transféré aux ménages, qui continuent à prendre en charge financièrement de jeunes adultes alors même que leur propre pouvoir d’achat demeure sous pression.

Cette situation intervient alors que la fenêtre démographique marocaine se réduit progressivement. Selon les chiffres repris dans la note, la part des moins de 15 ans dans la population est passée de 28,2% en 2014 à 26,5% en 2024, tandis que celle des personnes âgées de 60 ans et plus est passée de 9,4 à 13,8%.

La volonté de partir à l’étranger apparaît, dans ce contexte, comme un indicateur de la difficulté à se projeter dans un parcours professionnel stable. Les données citées dans la note montrent que 55% des jeunes âgés de 18 à 29 ans avaient envisagé l’émigration en 2023-2024.

Une telle proportion ne signifie pas que tous passeront à l’acte, mais elle traduit une comparaison souvent défavorable entre les possibilités disponibles localement et celles attribuées à l’étranger. Le départ apparaît moins comme un rejet du pays que comme la recherche d’un parcours plus lisible, dans lequel la formation, l’effort et les compétences pourraient déboucher sur une reconnaissance professionnelle.

Sortir des programmes dispersés pour bâtir une véritable politique d’insertion

Face à cette situation, le CAESD recommande la mise en place d’un contrat national de cinq ans fondé sur des objectifs limités, mesurables et évaluables, plutôt que sur l’accumulation de programmes dispersés.

Cette démarche viserait notamment à réduire la durée passée en situation de NEET, à renforcer la participation économique des femmes, à garantir une première expérience professionnelle rémunérée et à améliorer l’adéquation entre les compétences acquises et les besoins du marché du travail.

L’accompagnement proposé ne s’arrêterait pas à la simple inscription d’un jeune dans un programme. Son efficacité serait évaluée à travers son maintien dans un emploi, une formation ou un apprentissage après six, douze et vingt-quatre mois.

La note préconise également la mise en place de contrats de première expérience d’une durée de neuf à douze mois, associant soutien salarial, formation, acquisition de compétences et accompagnement dans la durée. L’objectif serait de faire du premier recrutement le début effectif d’un parcours professionnel, et non une expérience provisoire sans reconnaissance ni perspectives.

Le CAESD propose aussi la création de plateformes locales réunissant les communes, l’ANAPEC, l’OFPPT, les entreprises et les associations. Un jeune quittant le système scolaire ou perdant son emploi disposerait ainsi d’un point d’entrée unique vers une formation, un apprentissage ou une opportunité professionnelle, au lieu de circuler entre plusieurs organismes sans accompagnement continu ni partage des informations.

Le document recommande par ailleurs de mieux reconnaître les compétences acquises en dehors des parcours scolaires classiques, de renforcer l’apprentissage et la formation en situation de travail et de rapprocher davantage les programmes de formation des besoins réels des entreprises et des territoires.

Pour le CAESD, la réponse ne consiste donc pas à ajouter un nouveau dispositif à ceux qui existent déjà, mais à construire une chaîne de responsabilité claire, dotée d’objectifs précis, de financements identifiables, de données régulièrement publiées et d’une évaluation indépendante.
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