Société

Montée du célibat au Maroc : faut-il s’inquiéter ?

Au Maroc, le célibat n’est plus considéré comme un « retard » dans le parcours matrimonial. Il s’apparente désormais à un choix assumé, parfois valorisé, surtout chez les jeunes adultes. Mais, il est une vérité qui ne peut être voilée : la montée du célibat s’explique aussi par un précarité économique grandissante et des difficultés accrues à accéder au logement et au travail. Focus sur un phénomène appelé à s’amplifier et dont les conséquences -d’ordre social, professionnel et sanitaire – « sont loin d’être négligeables » de l’avis même de l’Observatoire national du développement humain.

02 Avril 2026 À 18:20

«Le mariage est une mauvaise affaire, mieux vaut rester seul que mal accompagné !», «Aujourd’hui, je préfère attendre la bonne personne plutôt que de me précipiter». Ces phrases, de plus en plus entendues chez les jeunes Marocains, traduisent un changement profond dans le rapport au mariage. Certains retardent l’âge du mariage, préférant «profiter le plus possible avant de tenter l’expérience», tandis que d’autres rejettent catégoriquement l’idée du mariage.



Les résultats du Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH 2024) du Haut-Commissariat au Plan (HCP) confirment ce constat. Le taux de célibat à 50 ans a augmenté pour atteindre 9,7% chez les hommes et 12,4% chez les femmes, une évolution souvent qualifiée de «célibat endurci». Sur les réseaux sociaux, les avis divergent : certains y voient un changement naturel guidé par des critères exigeants de compatibilité, de respect mutuel et de sécurité affective, tandis que d’autres s’inquiètent des conséquences pour le noyau familial, vecteur de stabilité et de transmission des valeurs. Cette transformation n’est pas que perceptuelle. Dans son Policy Brief «Mutations démographiques : préparer le Maroc de demain», l’Observatoire national du développement humain (ONDH) analyse la montée du célibat et ses implications. Le document souligne que ce statut, qui «affecte les femmes plus que les hommes», est certes de plus en plus accepté socialement et culturellement, précisant toutefois que les risques qui y sont liés «sont loin d’être négligeables».

Entre contraintes et choix personnels

Joint par Le Matin, Mohammed Houbib, psychologue social et spécialiste des dynamiques familiales, nuance la perception d’une «augmentation» du célibat : «Ce que nous observons, c’est un recul du mariage précoce, un allongement de la durée du célibat et une progression du célibat tardif ou définitif». D’un point de vue psychosocial, précise-t-il, cela traduit «un passage d’un mariage-institution, fortement normatif et socialement encadré, vers un mariage-relation, fondé davantage sur des attentes subjectives : compatibilité psychologique, respect mutuel, stabilité émotionnelle et sécurité économique». Selon lui, les causes sont multidimensionnelles et systémiques :

• Dimension économique : la précarité de l’emploi, le chômage élevé chez les jeunes et le coût du logement pèsent fortement sur les projets de mise en couple. Dans un contexte où le mariage reste associé à une stabilité matérielle, beaucoup de jeunes préfèrent attendre de disposer des ressources nécessaires avant de s’engager. Cette pression financière peut aussi générer un sentiment d’insécurité, faisant du célibat un choix rationnel pour certains.

• Dimension culturelle : les transformations socioculturelles modifient profondément la perception du mariage. L’allongement de la scolarité, l’urbanisation croissante et l’exposition à des modèles de vie diversifiés, notamment via les réseaux sociaux et les médias, conduisent les jeunes à envisager le mariage comme un choix personnel et réfléchi, plutôt qu’un passage obligé ou un simple devoir social.

• Dimension psychologique : les jeunes recherchent aujourd’hui des relations équilibrées et sécurisantes, où le respect mutuel et la stabilité émotionnelle sont prioritaires. L’observation des conflits conjugaux, des divorces et des inégalités dans les relations renforce la prudence. Dans ce contexte, le célibat peut devenir une stratégie de protection, permettant de préserver son bien-être et de ne pas se précipiter dans une union potentiellement déséquilibrée.

Mohammed Houbib tient à répondre à certaines idées qui circulent sur l’influence de l’autonomisation économique des femmes sur le mariage et le célibat. Pour lui, l’autonomisation économique ne «cause» pas le célibat, mais elle transforme profondément les conditions du choix matrimonial. «Lorsqu’une femme dispose de ressources économiques, d’un niveau d’instruction élevé et d’une capacité de projection personnelle, elle devient moins dépendante du mariage comme mécanisme de sécurité. Cela ne diminue pas nécessairement son désir de couple, mais augmente son niveau d’exigence», précise-t-il.

Comment accompagner ces transformations ?

Pour Mohammed Houbib, il est essentiel d’éviter deux excès : la panique morale et la banalisation excessive. «Ce que nous observons est une transformation structurelle liée à l’évolution de l’éducation, du travail, des normes de genre et des attentes affectives. Toutes les sociétés en transition connaissent ce type de recomposition». L’expert souligne toutefois que certains effets doivent être pris en compte : «montée du sentiment de solitude, tensions intergénérationnelles, reconfiguration des solidarités familiales, et parfois crise des repères chez les jeunes». Ainsi, la question centrale n’est pas de juger le célibat comme «bon» ou «mauvais», mais de comprendre dans quelles conditions il se produit. «Un célibat choisi, dans un contexte stable et protecteur, n’a pas la même signification qu’un célibat subi, lié à la précarité ou à l’exclusion», précise notre interlocuteur.

Pour gérer l’évolution des trajectoires conjugales et du célibat prolongé, Houbib estime que plusieurs leviers doivent être activés de manière complémentaire :

- Éducation relationnelle : préparer les jeunes à la vie conjugale en développant leurs compétences en communication, en gestion des conflits et en compréhension des attentes mutuelles. Apprendre à négocier les rôles au sein du couple et à construire des relations équilibrées permet de réduire les tensions et d’assurer des bases solides pour un mariage durable.

- Levier socio-économique : le mariage et la stabilité familiale dépendent aussi de conditions matérielles adéquates. L’accès à l’emploi, au logement et à des conditions de vie dignes est déterminant pour permettre aux jeunes de concrétiser leurs projets conjugaux sans précarité, limitant ainsi les situations de célibat subi.

- Médiation sociale et familiale : créer des espaces de dialogue avant et pendant le mariage pour expliciter les attentes de chacun, qu’il s’agisse du rôle de la femme, de l’organisation familiale ou des relations avec les familles élargies. La médiation doit être préventive et non seulement corrective, afin d’éviter les conflits et les déséquilibres.

- Représentations sociales : promouvoir une culture de la réciprocité, où le mariage n’est ni une contrainte ni un rapport de domination, mais une alliance entre deux individus autonomes et responsables, capables de construire une relation harmonieuse et respectueuse.
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