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Le divorce silencieux : sauver le foyer et l’image, mais à quel prix ?

Derrière des foyers en apparence stables, un phénomène discret gagne du terrain au Maroc : le divorce silencieux. Dans cette séparation sans procédure ni conflit ouvert, le couple continue de cohabiter malgré la disparition de tout lien affectif. Par devoir, par peur du regard social, par contraintes financières ou au nom des enfants, ces couples maintiennent les apparences, au prix d’une souffrance souvent invisible. Loin des jugements et des raccourcis, ce dossier s’attache à comprendre les mécanismes de ce phénomène, à en analyser les causes et à en mesurer les impacts, à partir de récits vécus et d’analyses professionnelles.

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Amina et Youssef sont mariés depuis une dizaine d’années. Aux yeux de leur entourage, tout semble normal : la routine est bien réglée, les enfants sont pris en charge et le couple partage encore des moments de complicité lors des fêtes familiales. Pourtant, derrière cette façade, une réalité différente s’est installée depuis plusieurs années. Bien qu’ils vivent sous le même toit, Amina et Youssef sont devenus étrangers l’un à l’autre. Les échanges se limitent au strict nécessaire, les confidences et les projets communs ont disparu, et la proximité qui liait autrefois leurs regards s’est peu à peu effacée. Cette situation, longtemps restée sans nom, correspond aujourd’hui à ce que les spécialistes désignent comme le divorce silencieux, également appelé «séparation émotionnelle».
Un phénomène discret, mais de plus en plus présent dans la société marocaine, selon Bouchra Abdou, directrice exécutive de l’Association Tahadi pour l’égalité et la citoyenneté (ATEC). À travers ses actions et ses échanges avec les familles, l’association constate une augmentation des situations liées à ce phénomène. Un constat que partage également Dr Mohamed Kahlaoui, médecin psychiatre, psychologue et addictologue. Avec son expérience dans l’accompagnement des couples, le spécialiste confirme que de nombreux Marocains vivent aujourd’hui dans cette configuration, sans que l’entourage ne s’en rende compte, tant les apparences sont soigneusement préservées.

Malheureusement, la progression du phénomène reste difficile à quantifier puisqu’aucun chiffre officiel ne permet d’en mesurer précisément l’ampleur, explique Bouchra Abdou. Et pour cause, le divorce silencieux ne donne lieu ni à une procédure judiciaire ni à une séparation formelle. «C’est un divorce vécu au quotidien derrière les portes closes, dont les conséquences restent non négligeables, aussi bien pour le couple que pour les enfants», précise Dr Kahlaoui, qui regrette profondément le fait que de nombreux couples marocains en arrivent à ce stade.
Mais comment expliquer ce phénomène ? Pourquoi certains couples choisissent-ils de rester ensemble malgré l’absence de lien conjugal ? Quelles conséquences cela entraîne-t-il pour le couple, pour les enfants et plus largement pour la société ? Et surtout, quelles solutions permettent de restaurer la communication et la proximité au sein du couple ? Ces questions s’imposent, mais avant d’y répondre, il convient de préciser que l’objectif de ce dossier n’est pas d’encourager la séparation, mais de lever le voile sur un phénomène qui prend de l’ampleur en silence, afin d’en comprendre les mécanismes, les causes et les impacts. Comme le souligne Bouchra Abdou, «l’ignorer, c’est passer à côté d’une réalité que vivent de nombreuses familles en silence, croyant bien faire».

Les raisons d’un non-choix

«Le divorce silencieux ne survient pas du jour au lendemain. Il s’installe lentement, presque imperceptiblement, à force de non-dits, de frustrations accumulées et de rancunes jamais exprimées», explique Dr Mohamed Kahlaoui. En effet, précise-t-il, ce phénomène existe partout dans le monde créant une situation où le couple reste uni par devoir, par peur ou simplement par habitude, plutôt que par un lien actif et conscient. Dans le contexte marocain, souligne Dr Kahlaoui, le divorce silencieux s’explique par plusieurs facteurs, notamment :

• La pression sociale, culturelle et familiale : au Maroc, la séparation est souvent perçue comme un échec ou un affront à l’honneur familial. Dans ce contexte, de nombreux couples choisissent de rester ensemble, même en l’absence de lien conjugal, pour préserver l’image de la famille, respecter les traditions et honorer les engagements pris devant les proches. Cette préoccupation est encore plus forte lorsqu’il y a des enfants, car l’opinion du voisinage ou de la famille élargie peut parfois peser davantage que le bien-être réel des partenaires.

• Le souci du bien-être des enfants : de nombreux couples estiment qu’il vaut mieux rester ensemble, surtout lorsque les enfants sont encore très jeunes, pour préserver leur équilibre et éviter d’éventuelles répercussions psychologiques. Cette préoccupation pour le bien-être des enfants est fortement ancrée et largement encouragée dans notre société, renforçant le choix de maintenir l’unité familiale malgré l’absence de lien conjugal.

• Les contraintes économiques : la situation financière joue un rôle déterminant dans le maintien du couple, malgré l’absence de lien affectif. La dépendance économique, la peur de la précarité ou la gestion des biens communs poussent certains partenaires à cohabiter, même lorsque la relation est émotionnellement vide. Dans de nombreux cas, le mariage représente un abri sécurisant face à l’incertitude financière, notamment pour les femmes qui peuvent se retrouver dans une situation plus fragile après une séparation.

• Les facteurs psychologiques et émotionnels : certains couples restent ensemble par peur de la solitude, par attachement à la routine, par l’illusion d’une relation encore vivante ou en raison de traumatismes passés, comme des expériences de rupture, d’abandon ou de trahison. Ces éléments renforcent l'hésitation à se séparer et conduisent souvent les partenaires à cohabiter sans véritable échange ni projets communs, vivant côte à côte plutôt qu’ensemble.

Protéger les enfants et l’image... à quel prix ?

Pour Youssef, rester ensemble malgré la séparation émotionnelle répond surtout au souci du bien-être de leurs enfants. «Ce qui compte le plus pour moi, c’est que mes enfants grandissent dans un cadre stable et sans bouleversements. À leur jeune âge, une séparation légale risquerait de fragiliser cet équilibre», souligne-t-il. Mais derrière cette volonté de stabilité se cache, en effet, une inquiétude plus profonde : Youssef redoute que ses enfants soient confrontés à une nouvelle configuration familiale avant d’être prêts. «J’ai peur que le quotidien des enfants change si leur mère se remarie ou s’installe avec sa grande famille après notre divorce, raison pour laquelle je préfère qu’on reste sous le même toit», confie-t-il, révélant la pression et l’angoisse qui pèsent néanmoins sur la cohabitation silencieuse du couple.
Du côté d’Amina, les préoccupations relèvent à la fois du social et du matériel. «Le divorce expose la femme à des jugements particulièrement sévères, surtout lorsqu’elle a des enfants. Elle est souvent perçue comme quelqu’un qui manque de patience, accusée de vouloir refaire sa vie au détriment de sa famille et de ses enfants», déplore-t-elle. Mais au-delà du regard social, ce sont surtout les difficultés économiques qui fragilisent les femmes divorcées, souligne Amina, s’appuyant sur les expériences de son entourage. «La pension alimentaire ne suffit pas toujours à couvrir l’ensemble des besoins des enfants, qu’il s’agisse de la scolarité, des déplacements ou de l’habillement», souligne-t-elle, précisant que le poids de ces contraintes financières, ajouté à la pression sociale, rend la séparation encore plus éprouvante. On constate donc clairement que dans la majorité des cas, le bien-être des enfants tant sur le plan psychologique que financier, se retrouve au centre de tous les calculs. Mais rester ensemble dans une relation vide d’affection est-il réellement dans l’intérêt des enfants ?
Pour Bouchra Abdou, directrice exécutive de l’Association Tahadi pour l’égalité et la citoyenneté, les enfants sont généralement plus équilibrés lorsqu’ils grandissent dans un climat de respect et de communication, même en cas de séparation légale. Elle souligne en effet que «le couple est le noyau de la cellule familiale. Lorsqu’il cesse d’être un espace de dialogue et de stabilité émotionnelle, les enfants le ressentent». Forte de son expérience sur le terrain, elle met également en garde contre l’un des dangers majeurs du divorce silencieux : le modèle relationnel qu’il transmet aux enfants, fondé sur la distance, le silence et le devoir, plutôt que sur l’échange et l’attention.
Dans le même sens, Dr Mohamed Kahlaoui met en garde contre les effets souvent sous-estimés, voire ignorés, de ce type de relation au sein de la famille. Selon lui, les enfants peuvent développer une instabilité émotionnelle, des troubles anxieux, des difficultés scolaires ou un repli sur soi, conséquences directes de l’épuisement affectif de leurs parents. Pire encore, précise-t-il, les enfants cherchent souvent à combler le vide d’un cadre sécurisant, par exemple par une dépendance aux écrans, une quête excessive de reconnaissance auprès des pairs, des comportements à risque ou un attachement affectif déséquilibré (ce point est détaillé dans l’entretien avec Dr Kahlaoui). Le spécialiste tient également à rappeler que les enfants n’ont pas besoin de parents parfaits ou simplement soucieux de remplir leurs devoirs, mais de parents apaisés et épanouis. D’où l’importance, selon lui, pour le couple de rétablir le dialogue et d’oser parler de ses difficultés afin de préserver l’équilibre familial et de répondre aux besoins de chaque membre de la famille.

La médiation et l’accompagnement, des pistes à explorer

Les spécialistes insistent sur un point essentiel : lorsque le dialogue est rompu ou devenu impossible au sein du couple, le recours à un tiers devient souvent nécessaire. C’est dans ce cadre que la médiation familiale prend toute son importance, souligne Mohammed Houbib, psychologue spécialisé dans les questions de justice et de droits de la famille et des enfants. Selon lui, «la médiation familiale peut offrir un cadre sécurisé pour remettre des mots sur les non-dits, apaiser les tensions et clarifier les attentes de chacun». Cependant, lorsque la souffrance émotionnelle dépasse ce que la médiation peut résoudre, les spécialistes recommandent également l’accompagnement psychologique ou la thérapie de couple. «Ces interventions permettent aux partenaires de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre, de sortir du silence et, le cas échéant, de prendre des décisions plus conscientes et apaisées, qu’il s’agisse de reconstruire le lien ou d’envisager une séparation», ajoute Dr Kahlaoui.
Par ailleurs, il convient de souligner que cette dimension individuelle de traitement des problèmes de couple est directement reliée à la société dans son ensemble, comme le rappelle Bouchra Abdou. En effet, précise-t-elle, la société est le reflet de ses familles et le fait de fermer les yeux sur des réalités comme le divorce silencieux ne fragilise pas seulement le couple, mais aussi l’équilibre collectif. Bouchra Abdou met l’accent sur l’importance de dépasser les apparences et les discours rassurants pour mieux comprendre la réalité quotidienne de nombreuses familles marocaines. Autant dire que le fait de reconnaître le divorce silencieux devient alors un enjeu central, non pour banaliser la séparation, mais pour rappeler que l’équilibre familial repose avant tout sur la qualité du lien parental, le dialogue et le respect. Car c’est à travers ces relations familiales que se construit l’avenir du pays, avec des générations dont l’équilibre émotionnel dépend largement de leurs parents, qu’ils choisissent de rester ensemble ou de se séparer officiellement.

Mohammed Houbib, psychologue spécialisé dans le domaine de la justice et des droits de la famille et des enfants : «Le divorce judiciaire est l’ultime manifestation du divorce émotionnel silencieux»

Le divorce silencieux : sauver le foyer et l’image, mais à quel prix ?



«Le divorce silencieux n’est ni marginal ni nouveau. Il traverse la société marocaine depuis longtemps, souvent sans être nommé. De nombreux couples continuent de vivre sous le même toit alors que le lien affectif s’est progressivement éteint. Certains s’installent durablement dans cette configuration, d’autres finissent par franchir le pas du divorce officiel. Fort d’une quinzaine d’années d’expérience au sein des tribunaux de la famille, je peux affirmer que le divorce judiciaire est rarement un acte soudain. Il constitue, dans la majorité des cas, l’aboutissement visible d’un processus lent et invisible, marqué par le silence conjugal, l’éloignement progressif et l’usure émotionnelle. Ce qui apparaît devant le juge n’est que la phase finale d’une dégradation affective ancienne, déjà lourde de conséquences pour le couple comme pour les enfants. C’est précisément à ce stade que la médiation judiciaire prend tout son sens. Loin d’être une simple formalité, elle représente souvent la dernière tentative pour préserver l’humain avant que la relation ne se réduise à un dossier contentieux. Mobilisée suffisamment tôt, elle peut permettre de rouvrir le dialogue, d’apaiser les tensions et, dans certains cas, d’éviter une rupture conflictuelle. Chaque dossier raconte avant tout une souffrance silencieuse. Notre rôle est d’y répondre par l’écoute, l’accompagnement psychologique, la médiation sociale et la guidance parentale, afin que la justice ne soit pas uniquement l’espace où l’on entérine une rupture, mais aussi celui où l’on tente, lorsque cela reste possible, de réparer avant de rompre. À mon avis, intervenir uniquement au moment de la procédure revient à agir après l’effondrement du lien. En revanche, reconnaître et prendre en charge le divorce silencieux en amont permettrait, au contraire, de renforcer la prévention et de redonner à l’accompagnement humain sa place centrale.»

Dr Mohammed Kahlaoui, médecin psychiatre, psychothérapeute et addictologue : «La patience dans le couple est une valeur importante, mais pas plus que le bien-être émotionnel et physique»

Le divorce silencieux : sauver le foyer et l’image, mais à quel prix ?



Le Matin : Quels effets, positifs ou négatifs, le divorce silencieux peut-il avoir sur les enfants et les parents ?

Dr Mohammed Kahlaoui :
Les impacts du divorce silencieux sont multiples et souvent invisibles au début. Pour les enfants, grandir dans un couple émotionnellement détaché peut influencer leur perception des relations amoureuses, leur confiance en eux et leur capacité à exprimer leurs émotions. Ils peuvent développer des comportements d’isolement, de timidité excessive ou, au contraire, des réactions de colère. Même en l’absence de disputes ouvertes, ils perçoivent très bien les tensions, l’indifférence ou la froideur, ce qui peut générer un sentiment d’insécurité durable. Pour les parents, vivre dans un couple vide d’affection entraîne souvent stress chronique, frustration, sentiment d’échec et parfois symptômes dépressifs. Le quotidien devient une routine sans échange véritable, où chacun cohabite sans véritable lien. Ce climat de détachement prolongé peut également se manifester sur le plan physique : troubles du sommeil, tensions musculaires ou autres symptômes psychosomatiques. Dans certains cas, les partenaires ressentent qu’ils vivent dans une «comédie», qu’ils mentent à eux-mêmes et aux autres pour préserver les apparences. Pour compenser ce vide affectif, certains cherchent à vivre ailleurs : rentrer tard le soir, multiplier les sorties avec des amis, voire entretenir des relations intimes en dehors du cadre du mariage. Ces comportements, s’ils permettent de soulager temporairement l’ennui ou la frustration, peuvent accentuer le déséquilibre émotionnel et relationnel, entraînant une véritable perte de repères pour tous les membres du foyer.



Le divorce silencieux peut-il laisser des cicatrices invisibles, mais durables chez les enfants et les adultes ?

Oui, absolument. Chez les enfants, ces cicatrices peuvent se manifester par des difficultés relationnelles, des problèmes d’attachement, des troubles de l’anxiété ou une méfiance vis-à-vis de l’amour et de l’engagement. Chez les adultes, les partenaires peuvent ressentir un sentiment d’échec, de solitude ou de culpabilité. Cette situation peut également créer des schémas répétitifs dans les relations futures, où la peur de l’abandon ou le détachement émotionnel deviennent des mécanismes de défense. Ces cicatrices sont souvent invisibles pour l’entourage, mais elles peuvent persister pendant des années si aucune prise de conscience ou accompagnement psychologique n’est effectué.


Certains couples vivant un divorce silencieux choisissent d’attendre que leurs enfants grandissent avant de divorcer officiellement, par crainte de les traumatiser. Qu’en pensez-vous ?
Effectivement, beaucoup de couples choisissent de rester ensemble pendant l’enfance des enfants, pensant qu’une séparation pourrait les traumatiser. Une fois que les enfants deviennent adolescents ou adultes et acquièrent leur autonomie, certains couples réalisent que le lien affectif est irrémédiablement rompu. À ce moment-là, la décision de divorcer devient plus facile à envisager. Ce phénomène explique en partie l’augmentation des divorces tardifs dans certaines familles marocaines. Malheureusement, cette attente peut également rendre la séparation plus douloureuse émotionnellement, car le couple a accumulé des années de ressentiment, de distance et de non-dits. Cela-dit, je recommande aux parents de discuter et de communiquer sur leur situation, tout en prenant en considération l’importance de la communication et la clarification des non-dits.


Que conseillez-vous aux couples qui se trouvent dans une situation de divorce silencieux ? Faut-il privilégier la patience ou envisager la séparation ?
Je ne recommande pas le divorce systématiquement, mais je ne recommande pas non plus de rester dans une situation où l’on se sent mal à l’aise, où la relation est vide et où la communication est rompue. La «patience» dans le couple est une valeur importante, mais lorsqu’elle est pratiquée au détriment du bien-être émotionnel et physique, elle peut devenir dangereuse. J’ai reçu de nombreux patients qui ont développé ou aggravé des maladies physiques graves – hypertension, diabète, troubles cardiaques – parce qu’ils vivaient dans un stress chronique prolongé au sein de couples détachés émotionnellement. L’important est de trouver un équilibre : maintenir l’unité familiale et protéger les enfants, si possible, tout en préservant sa santé psychologique et physique. Il est essentiel de chercher un accompagnement psychologique, d’ouvrir le dialogue et de ne pas rester prisonnier d’une situation qui épuise ou fait souffrir. La décision doit être réfléchie, mais jamais au détriment de la santé et du respect de soi.
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