Quelques jours après le début du
Ramadan, les
services d’urgence commencent déjà à recevoir des
personnes âgées victimes de malaises, de déséquilibres glycémiques ou de décompensations de maladies chroniques. Si le jeûne est un pilier spirituel important, il peut aussi représenter une véritable épreuve physiologique pour les seniors fragiles.
Pour Dr
Khadija Moussayer, spécialiste en médecine interne et en gériatrie, le constat est clair : «Le Ramadan est une période à haut risque pour les personnes âgées, en particulier celles qui sont fragiles, atteintes de maladies chroniques ou sous plusieurs traitements».
Des risques métaboliques et cardiovasculaires majeursChez les personnes âgées souffrant de diabète mal contrôlé, le jeûne expose à des complications potentiellement graves. L’absence prolongée d’alimentation peut entraîner des hypoglycémies sévères, parfois responsables de pertes de connaissance. À l’inverse, des hyperglycémies importantes peuvent survenir en raison d’une mauvaise adaptation des traitements ou d’excès alimentaires lors de la rupture du jeûne. Dans les cas extrêmes, une acidocétose diabétique peut se développer, engageant le pronostic vital.
Mais les risques ne se limitent pas au
diabète. Le jeûne peut également provoquer la décompensation d’une
insuffisance cardiaque ou rénale préexistante. La restriction hydrique prolongée favorise la déshydratation, qui épaissit le sang et augmente le risque de formation de caillots. Ces derniers peuvent obstruer une artère cérébrale et provoquer un accident vasculaire cérébral (AVC) ou atteindre une artère coronaire et entraîner un infarctus du myocarde.
Selon Dr Moussayer, les services d’urgence connaissent effectivement un engorgement notable durant le mois sacré. De nombreuses personnes âgées y sont admises pour des crises d’hypoglycémie ou d’hyperglycémie, mais aussi pour la déstabilisation de pathologies chroniques jusque-là relativement contrôlées.
Des malaises à ne jamais banaliserLes
malaises constituent un autre motif fréquent de consultation. Avec l’avancée en âge, le flux sanguin cérébral diminue et les mécanismes d’adaptation cardiovasculaire deviennent moins efficaces. Les personnes âgées sont ainsi plus exposées aux étourdissements, à la fatigue soudaine, aux troubles visuels et aux chutes.
La cause la plus fréquente reste l’hypotension orthostatique, c’est-à-dire une chute de la tension artérielle lors du passage de la position couchée ou assise à la station debout. La pression artérielle ne s’ajuste pas suffisamment rapidement, provoquant vertiges et sensation de tête légère.
Toutefois, insiste la spécialiste, ces malaises ne doivent jamais être systématiquement attribués au jeûne ni minimisés. Ils peuvent révéler une déshydratation sévère, un trouble du rythme cardiaque ou une autre affection cardiovasculaire nécessitant une prise en charge urgente.
La déshydratation, un danger insidieux chez le seniorParmi les principaux risques encourus par les personnes âgées figurent
la déshydratation, l’hypoglycémie et le déséquilibre des maladies chroniques tels que le diabète, l’hypertension artérielle, l’insuffisance cardiaque ou rénale.
La déshydratation est sans doute l’un des dangers les plus sournois. Avec l’âge, la sensation de soif s’émousse, entraînant une diminution spontanée des apports en eau. Par ailleurs, les reins deviennent plus résistants à l’action de l’hormone antidiurétique, ce qui augmente les pertes hydriques. Les mécanismes de régulation sont globalement moins performants et l’élimination d’un excès de sucre ou de sodium s’accompagne d’une perte d’eau plus importante.
Certains traitements aggravent encore cette fragilité, notamment les diurétiques ou certains psychotropes. Chez la personne âgée, l’équilibre hydrique est donc particulièrement précaire.
Les signes de déshydratation peuvent être trompeurs : somnolence inhabituelle, troubles neuromusculaires, constipation, accélération du rythme cardiaque, voire confusion. Ces symptômes sont parfois attribués à l’âge ou à la fatigue, retardant le diagnostic.
Traitements : attention aux adaptations improviséesLe mois du
Ramadan soulève également la question délicate de l’adaptation des
traitements médicamenteux. Dr Moussayer rappelle que certains médicaments sont incompatibles avec le jeûne, notamment les diurétiques à fortes doses ou les sulfamides hypoglycémiants, qui exposent à un risque élevé d’hypoglycémie.
Modifier seul les horaires de prise peut s’avérer dangereux. Transposer les prises diurnes vers la nuit expose au risque de concentrer plusieurs
médicaments sur une courte période, sans respecter les intervalles réguliers exigés par la prescription. Or toute médication nécessitant plusieurs doses quotidiennes repose sur un rythme précis pour maintenir une concentration stable dans le sang. Supprimer une dose ou modifier son horaire peut diminuer l’efficacité thérapeutique et entraîner une déstabilisation rapide de la maladie.
La situation est d’autant plus délicate chez la personne âgée que l’élimination rénale est ralentie. Les médicaments s’accumulent plus facilement dans l’organisme et dans les tissus graisseux, avec un passage plus marqué au niveau cérébral. Cette vulnérabilité pharmacologique, associée à la polymédication fréquente à cet âge, majore considérablement le risque d’effets indésirables graves lorsque les traitements sont mal adaptés.
Questions à la spécialiste en Médecine interne et en gériatrie
Dr Khadija Moussayer : «Travailler sur les mentalités, pour faire accepter à la PA le fait de ne pas pouvoir jeûner, est essentiel»
Le Matin : Rencontrez-vous des patients âgés qui refusent catégoriquement votre avis médical ?
Dr Khadija Moussayer : Malheureusement oui, et ce comportement peut mettre en péril non seulement leur santé, mais également leur vie. Des pathologies stabilisées peuvent se décompenser avec la survenue de complications très graves telles qu’un accident vasculaire cérébral, un infarctus du myocarde ou une insuffisance rénale.
Par ailleurs, un symptôme banal, qui concerne 25% des personnes âgées (PA), à savoir la sécheresse buccale, secondaire à la régression des glandes salivaires et à la prise de nombreux médicaments, peut être aggravé par le jeûne et l’absence de consommation d’eau pendant la journée. En effet, la sécheresse buccale favorise le développement de mycoses buccales pouvant atteindre l’œsophage et engendrer des brûlures compromettant la déglutition.
Comment expliquez-vous cette détermination malgré les risques ? Certains seniors vivent-ils l’arrêt du jeûne comme une perte de dignité ou d’identité ?Cette détermination s’explique par l’importance spirituelle et sociale du jeûne du Ramadan, perçu comme un acte de foi non négociable. Cette pratique collective renforce chez la PA le sentiment d’appartenance et lui permet de se sentir pleinement intégrée à la communauté. Et si elle déroge à cette pratique, elle ressentira un sentiment d’exclusion.
Malgré cette détermination, le médecin doit rappeler à la PA ses fragilités face au jeûne et évaluer les risques encourus. Des indications claires quant aux critères de rupture du jeûne doivent aussi être énoncées. En cas de jeûne contre l’avis du médecin, un accompagnement est indispensable afin de contrôler l’état du patient et de négocier une éventuelle rupture du jeûne en cas de péjoration.
Quel rôle doivent jouer les enfants et les proches dans ces situations ? Et quels signes doivent alerter immédiatement la famille ?Il est très important que les enfants discutent du sujet avec leurs parents afin qu’ils adoptent des règles propres à préserver leur santé et leur sécurité. Il faut, également, lutter contre certains comportements, notamment l’idée que les malades seraient prêts à sacrifier leur santé, voire leur vie, pour jeûner. Travailler sur les mentalités, pour faire accepter à la PA le fait de ne pas pouvoir jeûner, est essentiel afin de faire baisser la pression sociale et culturelle ressentie par les PA. En effet, les PA ne pouvant accomplir ce devoir religieux se sentent dévalorisées et en portent un lourd fardeau psychologique et social.
Aussi, il ne faut pas attendre la survenue de symptômes pour s’alarmer : leur anticipation s’impose en contrôlant régulièrement l’état d’hydratation de la PA et en évaluant les risques que comportent la pratique du jeûne et la prise de certains médicaments quant à la genèse d’une déshydratation.
Les risques d’hypoglycémie sont multipliés en cas de diabète. Il faut accentuer les contrôles et l’entourage doit apprendre à percevoir les premiers signes d’hypoglycémie : tremblements, vertiges, troubles de l’équilibre, nausées, vomissements, maux de tête et troubles de la vigilance.
Enfin, quels conseils donneriez-vous aux personnes âgées qui souhaitent jeûner ?Les PA souhaitant observer le jeûne du Ramadan doivent prendre conseil auprès de leur médecin quelques semaines avant le début du jeûne, afin de recevoir des recommandations adaptées à leur situation, minimiser le risque de complications et garantir une bonne tolérance du jeûne.
Il faut non seulement une mise au point médicale, mais également nutritionnelle. La PA a la particularité de pouvoir subir une dénutrition même si elle dispose des moyens financiers et logistiques pour bien s’alimenter, du fait des altérations de l’appétit. En effet, le manque d’appétit est un problème très fréquent chez la personne âgée, en partie dû à l’altération des perceptions des odeurs et du goût ainsi qu’à la sécheresse buccale. À cause de cette dernière, les aliments n’étant plus correctement imbibés, les molécules porteuses de saveurs appétissantes sont moins actives et stimulent ainsi moins l’appétit.
Ce manque d’appétit n’est pas anodin chez la PA : il peut être à l’origine d’une diminution du capital musculaire appelée sarcopénie, pouvant entraîner des troubles nutritionnels et de l’hydratation. En effet, 73% de l’eau totale du corps sont stockés dans les muscles ; une baisse des réserves en eau est ainsi corrélative à cette diminution de la masse musculaire.
Un phénomène qui provoque également des risques infectieux, par baisse des réserves protéiques nécessaires aux défenses immunitaires, ainsi que des chutes et fractures éventuelles compromettant l’autonomie de la personne âgée.