Nabila Bakkass
05 Mars 2026
À 11:00
Le Matin : Le Ramadan favorise-t-il réellement une «élimination des toxines» comme on l’entend souvent ?
Dr Hamza Hajbaoui : L’idée selon laquelle le corps «stocke des toxines» qu’il faudrait éliminer pendant le Ramadan est très répandue, mais elle ne repose pas sur une base scientifique solide. L’organisme possède déjà des systèmes d’élimination extrêmement performants : le foie transforme les substances potentiellement nocives, les reins filtrent le sang en permanence, les poumons éliminent le dioxyde de carbone, et l’intestin ainsi que la peau participent, également, à ce travail. Ce processus fonctionne 24 heures sur 24, indépendamment du Ramadan. Le jeûne n’a donc rien d’un dissolvant magique de toxines, et le Ramadan n’est pas une «détox» au sens où l’entendent les campagnes commerciales. Il est important de distinguer le discours marketing de la réalité physiologique.
Le mois du Ramadan est souvent perçu comme une opportunité naturelle pour perdre du poids. Moins de repas, moins de grignotage en journée, une discipline alimentaire renforcée… En théorie, tout semble favorable. Pourtant, en consultation, le constat est plus nuancé. Certaines personnes perdent du poids, d’autres en prennent, et beaucoup restent stables. Dans cet entretien, Dre Nouhaïla Kharrat, nutritionniste-diététicienne, décrypte les mécanismes métaboliques du jeûne, les erreurs alimentaires les plus fréquentes et les clés pour traverser le mois sacré sans déséquilibrer son poids ni sa santé.
Beaucoup boivent des infusions «détox» pour purifier l’organisme : est-ce réellement efficace, ou le corps suit-il déjà ses propres mécanismes pendant le jeûne ?Les thés et infusions dits «détox» agissent surtout comme diurétiques ou laxatifs. On urine davantage, on va plus souvent à la selle – ce qui peut donner une impression de «nettoyage» –, mais il s’agit principalement d’une perte d’eau et d’électrolytes. Dans certains cas, ces produits peuvent même irriter l’intestin ou perturber l’équilibre digestif.
Le jeûne entraîne, cependant, des adaptations métaboliques intéressantes. Après plusieurs heures sans apport alimentaire, le corps passe progressivement d’une utilisation prioritaire du glucose à une mobilisation accrue des graisses comme source d’énergie. Chez certaines personnes, cela peut s’accompagner d’une meilleure régulation de l’appétit et, parfois, d’une amélioration de certains paramètres métaboliques, comme la glycémie ou le profil lipidique. Mais ces bénéfices ne sont ni automatiques ni universels. Ils dépendent fortement de la qualité des repas au F’tour et au S’hour. Si la nuit devient un moment d’excès systématiques – fritures, desserts très sucrés, surconsommation calorique –, l’effet métabolique positif peut être totalement annulé.
Après des excès alimentaires pendant le Ramadan, faut-il vraiment recourir à des cures radicales pour «réparer» le corps, ou existe-t-il des solutions plus simples et efficaces ?La tentation est grande de compenser un excès par une mesure radicale. Pourtant, le corps n’a pas besoin d’être «puni» ou «réinitialisé» par des régimes extrêmes. Après un repas trop copieux ou une période d’excès, la stratégie la plus efficace reste, étonnamment, simple : boire suffisamment d’eau, revenir à une alimentation équilibrée, dormir correctement et bouger régulièrement.
Les cures restrictives très hypocaloriques peuvent donner une impression de légèreté rapide, mais elles ne corrigent pas les déséquilibres de fond et peuvent même accentuer la fatigue pendant le jeûne. La régularité vaut toujours mieux que la radicalité.
Il est aussi important de comprendre que la perte de poids rapide observée lors de certaines «détox» est souvent mal interprétée. Elle correspond principalement à une perte d’eau et à une diminution des réserves de glycogène – la forme de stockage du glucose dans l’organisme. Cela ne signifie pas que l’on a éliminé des toxines ni perdu durablement de la masse grasse. De plus, les régimes très restrictifs favorisent l’effet «yoyo» : reprise rapide du poids, parfois au-delà du poids initial, ce qui peut être accentué pendant le Ramadan en raison du rythme alimentaire particulier.
Existe-t-il des risques liés aux cures détox pendant le jeûne ?Oui, les risques sont réels, en particulier pendant le Ramadan. Les diurétiques et laxatifs peuvent provoquer déshydratation et déséquilibres électrolytiques, entraînant fatigue intense, vertiges ou palpitations. Les restrictions sévères peuvent favoriser l’hypoglycémie, surtout chez les personnes diabétiques ou sous traitement. De même, certaines plantes ou compléments peuvent interagir avec des médicaments, notamment les anticoagulants ou certains traitements cardiovasculaires.
Un principe simple à retenir : si un produit entraîne des effets inhabituels – diarrhée persistante, malaise, urines excessives –, ce n’est pas forcément un bénéfice, mais parfois un signal d’alerte.
Quels choix alimentaires permettent réellement de soutenir le corps, au-delà des modes et des jus «détox» ?La priorité absolue pendant le Ramadan reste l’hydratation. L’eau, les soupes et les bouillons permettent de soutenir le travail des reins et de prévenir les maux de tête liés à la déshydratation. Les fibres jouent, également, un rôle clé : légumes, fruits entiers, légumineuses et céréales complètes facilitent le transit, nourrissent le microbiote et limitent les pics glycémiques. Au S’hour, les protéines sont essentielles. Œufs, yaourt, «Leben», poisson ou légumineuses contribuent à une meilleure stabilité énergétique et réduisent les fringales sucrées au moment du F’tour.
Les «bons gras» – huile d’olive, noix, amandes, poissons gras – améliorent la satiété et soutiennent l’équilibre métabolique. En revanche, l’eau citronnée, le gingembre, le curcuma ou le vinaigre de cidre peuvent avoir un intérêt culinaire ou des effets modestes, mais ils ne «nettoient» pas le foie. Quant aux jus «détox», souvent riches en sucre et pauvres en fibres, ils sont loin d’être idéaux. Il ne faut pas oublier que le Ramadan est d’abord un temps spirituel. L’objectif n’est pas la performance nutritionnelle parfaite, mais l’équilibre. Une structure simple peut suffire :
• Au F’tour : commencer par de l’eau et quelques dattes, poursuivre avec une soupe et un plat équilibré composé majoritairement de légumes, avec une portion raisonnable de protéines et de féculents.
• Au S’hour : privilégier protéines, fibres, bons gras et hydratation.
En résumé, la meilleure «détox» reste celle que le corps accomplit naturellement – à condition de lui offrir les conditions nécessaires : eau, alimentation réelle, sommeil et modération.