Saloua Islah
09 Septembre 2026
À 11:10
« Si même la rentrée scolaire ne réanime plus les librairies, qu’allons-nous faire le reste de l’année ? » Lundi 7 septembre, jour de rentrée scolaire, l’interrogation lancée par
un libraire casablancais tranche avec ce que l’on pourrait attendre d’une telle journée. Plus de
8,2 millions d’élèves reprennent les cours à travers le Royaume et, à Casablanca, les listes de fournitures sont de retour sur les comptoirs. Pourtant, dans cette librairie visitée par Le Matin, le rush espéré n’est pas vraiment au rendez-vous.
Des parents entrent, demandent un ouvrage, complètent quelques achats puis repartent. Le mouvement existe, mais le gérant assure qu’il n’a plus l’ampleur des rentrées qu’il a connues. « Il y a des clients, mais
l’affluence n’est plus comme avant », constate-t-il. Il pointe notamment certains
établissements scolaires privés qui, au-delà de la remise des listes, proposent directement aux familles les
livres et parfois les
fournitures demandés aux
élèves.
La situation devient particulièrement lourde lorsqu’il s’agit
des
écoles de mission, fait remarquer le libraire. Les ouvrages qui y sont prescrits sont souvent coûteux et doivent être commandés en amont par les
libraires. « Nous pouvons acheter un seul livre à 400 ou 500 dirhams et nous retrouver ensuite sans acheteur parce que les
parents l’ont déjà pris auprès de
l’école », explique-t-il.
Septembre reste pourtant la période sur laquelle repose une grande partie de leur activité. Le libraire parle de
« saison », quelques semaines décisives avant que les ventes ne retombent durant le reste de l’année. «Quand je fais mes comptes, il ne me reste parfois presque rien. À force,
je me demande moi aussi s’il ne vaut pas mieux changer de métier, comme beaucoup de
libraires l’ont déjà fait », confie-t-il.
Cette pression ne l’amène pas pour autant à imposer aux familles
l’achat des fournitures en même temps que les
manuels, une pratique à laquelle certains libraires auraient recours pour préserver leurs marges, les manuels scolaires leur rapportant peu alors qu’une partie des familles préfère se tourner vers des vendeurs moins chers pour compléter la liste.« Je ne fais pas ça et, pour moi, ce n’est pas une vraie solution. Celui qui entre chez moi achète ce qu’il veut, même s’il ne prend que ses livres. À vouloir imposer trop de choses aux clients, on finit surtout par les faire fuir ».
Car si les libraires font leurs comptes, les parents font également les leurs, surtout lorsqu’il faut équiper deux ou trois enfants et cumuler les dépenses en manuels, cahiers et autres fournitures. Le commerçant reconnaît que
la facture est particulièrement lourde cette année, mais rappelle que cette hausse ne dépend pas uniquement des
librairies et qu’elle reflète aussi les coûts supportés en amont. « Oui, c’est cher, surtout quand on a plusieurs enfants. Mais il y a les fournisseurs, la logistique, le transport... Nous aussi, nous achetons plus cher », fait-il valoir.
Des librairies qui baissent déjà le rideau !
Quelques kilomètres plus loin, Le Matin pousse la porte d’une deuxième librairie où, cette fois, l’affluence est bien au rendez-vous. Les clients se succèdent, les achats s’enchaînent, mais la propriétaire nuance ce tableau en assurant que
la fréquentation reste en deçà des grandes rentrées d’autrefois. Elle dénonce néanmoins le même problème que son confrère, celui de la vente directe de
fournitures scolaires par des
écoles privées à partir de listes qu’elles établissent elles-mêmes.
La libraire refuse toutefois de faire porter la responsabilité de cette situation aux
parents. « Moi-même, je suis maman. Si on me dit que je peux récupérer toutes les fournitures de mon enfant déjà préparées, quitte à payer 200 ou 300 dirhams de plus, mais sans devoir faire le tour des librairies, je ne vais pas forcément dire non ».
À ses yeux, le déséquilibre apparaît surtout lorsque l’établissement choisit les fournitures demandées aux élèves et les commercialise ensuite lui-même. « Une école est là pour enseigner. Quand elle commence aussi à vendre les fournitures qu’elle demande elle-même aux élèves, cela devient une
concurrence déloyale », tranche-t-elle.
La propriétaire estime que les conséquences sont déjà visibles sur le terrain. « Des
librairies ont déjà fermé. Est-ce qu’on va attendre que les autres ferment aussi pour commencer à voir le danger ? », lance-t-elle, avant d’élargir son constat au-delà de Casablanca.
« Si déjà ici, à Casablanca et en plein centre-ville, nous n’arrivons plus à gagner correctement pendant la rentrée scolaire, qu’est-ce que cela doit être dans les petites villes ou dans le monde rural ? », s’interroge-t-elle, renouvelant son appel à une intervention urgente pour éviter que la fragilisation du secteur ne s’accentue davantage.