Société

Réseaux sociaux et IA : comment les algorithmes impactent nos pensées et notre psychisme

À force de scroller sans fin, de zapper d’une vidéo à l’autre et de consommer des contenus générés à la chaîne, notre cerveau s’épuise. Sur les réseaux sociaux, un mot revient de plus en plus souvent : le «brain rot». Derrière cette expression, élue mot de l'année 2024 par Oxford University Press, se cache une inquiétude bien réelle : l’impact de la surconsommation numérique – et désormais de l’intelligence artificielle – sur notre santé mentale et notre esprit critique. Dans cet entretien, Hatim Boumhaouad, enseignant-chercheur à l’Institut supérieur de l'information et de la communication (ISIC) et chercheur associé au Centre de recherche sur les médiations (CREM), Université de Lorraine, analyse les mécanismes psychologiques et technologiques à l’œuvre, décrypte le rôle des algorithmes dans la captation de l’attention et examine les enjeux d’une délégation croissante du raisonnement aux outils d’intelligence artificielle, tout en proposant des pistes pour préserver une autonomie intellectuelle dans un environnement numérique devenu omniprésent. Pour cet expert, «ni le numérique ni l’IA ne sont intrinsèquement négatifs. Utilisés de manière consciente et active, ils peuvent au contraire soutenir l’apprentissage, l’accès au savoir et même la réflexion. L’enjeu principal réside dans la manière de les utiliser : soit comme des outils qui accompagnent la pensée, soit comme des substituts à la pensée».

09 Février 2026 À 16:25



Le Matin : La surconsommation numérique et désormais le recours accru à l’IA ont-ils des conséquences sur notre santé mentale et notre esprit critique ?

Hatim Boumhaouad :
La surconsommation numérique est aujourd’hui associée à de nombreux effets sur la santé mentale. L’exposition constante aux écrans, aux notifications et aux flux d’informations maintient le cerveau dans un état d’alerte quasi permanent. Cette surstimulation favorise la fatigue cognitive, les troubles d’attention et une augmentation du stress, voire de l’anxiété. L’usage intensif des réseaux sociaux est corrélé à des symptômes dépressifs, à un sentiment d’isolement et à des perturbations du sommeil, notamment chez les adolescents et les jeunes adultes, qui sont particulièrement vulnérables à la comparaison sociale et à la recherche de validation en ligne.

Sur le plan psychologique, les plateformes numériques encouragent souvent des comportements de dépendance. Les mécanismes de récompense rapide, comme les «likes», le scroll infini ou les recommandations personnalisées, renforcent des habitudes compulsives. À long terme, cela peut réduire la capacité à se concentrer sur des tâches longues et profondes, et favoriser un rapport plus passif au monde. Le numérique n’est donc pas neutre : son usage intensif, surtout lorsqu’il est automatique et non réfléchi, peut fragiliser l’équilibre émotionnel et le sentiment de contrôle de soi.

Le recours croissant à l’intelligence artificielle soulève également des enjeux pour l’esprit critique. Lorsqu’on délègue à l’IA des tâches comme résumer, argumenter ou décider, on risque de réduire l’effort cognitif personnel. Or la pensée critique repose sur l’analyse, le doute et la confrontation des idées. L’utilisation systématique d’outils d’IA pour produire des textes ou résoudre des problèmes peut diminuer l’engagement intellectuel et la capacité à formuler des idées originales. Le danger n’est pas l’IA en elle-même, mais le fait de lui confier le raisonnement à notre place. L'IA générative risque de provoquer une «atrophie cognitive» en réduisant l'effort réflexif. Ses usagers externalisent leur raisonnement, affaiblissant mémorisation et analyse.

En somme, la surconsommation d'écrans et de contenus numériques favorise l'anxiété, le stress, la dépression et l'isolement social. Les notifications incessantes perturbent le sommeil et la concentration, tandis que les réseaux sociaux amplifient les troubles de l'humeur via la comparaison sociale et l'addiction. La dépendance au numérique crée un effet similaire aux addictions classiques, avec une hyperstimulation et une attention réactive au détriment de la réflexion introspective. L'IA aggrave cela en fournissant des réponses immédiates, décourageant la résolution autonome de problèmes.

«Brain rot» (pourrissement du cerveau) a été désigné mot de l'année 2024 par Oxford University Press. Le terme traduit la dégénérescence mentale liée à l’usage immodéré des réseaux sociaux. Les choses sont-elles aussi graves qu’on les présente ?

L’expression «Brain rot» est de plus en plus utilisée pour désigner une supposée dégénérescence mentale liée à l’usage intensif des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle. Ce terme, très médiatisé, suggère une détérioration profonde des capacités cognitives. Il s’agit des modifications dans nos habitudes cognitives, notamment en matière d’attention, de mémoire et de rapport à l’information. À titre d’exemple, avec l’avènement de la téléphonie mobile, les usagers ont perdu une partie des compétences nécessaires à la mémorisation : ils ne se rappellent plus des numéros de téléphones ou des événements à venir. Désormais, les smartphones gèrent le répertoire de contacts et l’agenda de l’individu. Avant cela, les compétences en calcul ont également été perdues de manière partielle avec l’avènement des calculatrices. Ce qui m’inquiète ces derniers temps, c’est le fait d’observer des étudiants qui ne tiennent pas correctement leur stylo et qui écrivent majoritairement de manière quasi illisible. Il s’agit d’une autre compétence humaine qui est en voie de dégradation. En corrigeant les copies des étudiants, j’ai l’impression que certains sont atteints d’une dysorthographie ! Ils se sont tellement habitués à écrire par machine (qui corrige d’ailleurs les fautes d’orthographe), qu’ils sont passés à côté des règles grammaticales et de la qualité d’écriture.

En outre, les inquiétudes autour du «Brain rot» reposent surtout sur l’idée d’un affaiblissement de la concentration et de la pensée profonde. L’exposition prolongée à des contenus courts, fragmentés et émotionnellement chargés peut favoriser une consommation rapide de l’information au détriment de l’analyse. Cette tendance implique une perte des capacités intellectuelles, étant donné qu’on sollicite davantage la réactivité que la réflexion lente. Autrement dit, le cerveau ne dégénère pas, mais il s’adapte à un environnement numérique qui valorise la vitesse, la stimulation et l’immédiateté.

Le recours croissant à l’IA alimente également ces craintes. En automatisant certaines tâches cognitives (résumer, rédiger, organiser, décider...), l’IA peut entraîner une forme de dépendance cognitive si l’individu ne mobilise plus ses propres capacités d’analyse et de synthèse. Là encore, il s’agit d’une destruction graduelle de l’intelligence. Le cerveau humain est comme un muscle : peu sollicité, certaines compétences peuvent s’affaiblir si elles ne sont plus exercées.

Il convient néanmoins de nuancer fortement les discours alarmistes. Les technologies numériques et l’IA peuvent aussi renforcer les capacités intellectuelles lorsqu’elles sont utilisées comme des outils d’appui et non comme des substituts à la pensée. Elles facilitent l’accès à l’information, soutiennent l’apprentissage et permettent de traiter des données complexes. Les effets observés dépendent donc moins des technologies elles-mêmes que des usages que l’on en fait, de leur intensité et de leur finalité.


Comment justement les algorithmes favorisent-ils notre appétence pour les réseaux sociaux ?

Les algorithmes des réseaux sociaux jouent un rôle central dans le développement de notre appétence pour ces plateformes en optimisant en permanence la captation de l’attention. Leur objectif principal est de maximiser le temps passé en ligne, car celui-ci est directement lié aux revenus publicitaires. Pour y parvenir, ils analysent de grandes quantités de données issues des comportements des utilisateurs (clics, likes, partages, temps de visionnage...) afin d’identifier ce qui suscite le plus d’engagement émotionnel. Les contenus proposés ne sont donc pas neutres : ils sont sélectionnés pour provoquer de la curiosité, de la surprise, de l’indignation ou du plaisir, autant d’émotions qui incitent à rester connecté.

Cette personnalisation algorithmique crée un environnement hautement stimulant. En adaptant les flux d’information aux préférences individuelles, les plateformes donnent à chaque utilisateur l’impression que le contenu est «fait pour lui. Cette adéquation renforce le sentiment de pertinence et de gratification immédiate. Plus l’algorithme apprend à connaître les goûts et les réactions d’un individu, plus il est capable de proposer des contenus susceptibles de déclencher une réponse rapide, ce qui alimente une boucle de rétroaction entre l’utilisateur et la plateforme : l’usage nourrit l’algorithme, et l’algorithme renforce l’usage. Les algorithmes exploitent également des mécanismes psychologiques proches de ceux impliqués dans les comportements addictifs. Le défilement presque infini, les notifications et les recommandations automatiques fonctionnent comme des récompenses variables, imprévisibles, qui entretiennent l’anticipation et le désir de continuer. Cette incertitude quant au prochain contenu intéressant stimule la dopamine (qui agit ici comme un neurotransmetteur du système de récompense cérébral, impliqué dans la motivation, le plaisir et l’anticipation d’une récompense), ce qui rend l’expérience à la fois plaisante et difficile à interrompre. L’utilisateur est alors encouragé à prolonger sa session sans intention claire, simplement parce qu’il «pourrait» tomber sur quelque chose de pertinent ou de gratifiant.

Par ailleurs, les algorithmes renforcent la comparaison sociale. En mettant en avant des contenus populaires ou valorisés, ils exposent l’utilisateur à des modèles de réussite, de beauté ou de performance souvent idéalisés. Cette exposition répétée peut générer un besoin de reconnaissance et de validation, qui pousse à publier, interagir et consulter davantage pour obtenir des signes d’approbation sociale. L’appétence pour les réseaux sociaux ne repose donc pas uniquement sur l’information, mais aussi sur une quête symbolique de visibilité et d’estime.

Enfin, en filtrant l’information selon les préférences de chacun, les algorithmes construisent des environnements cognitifs confortables, où l’on rencontre principalement des idées proches des siennes. Cette familiarité réduit l’effort critique et rend l’expérience plus agréable, ce qui renforce encore l’envie d’y revenir. Ainsi, par la personnalisation, la stimulation émotionnelle, la récompense variable et la comparaison sociale, les algorithmes favorisent une forme d’attachement durable aux réseaux sociaux, qui dépasse le simple usage fonctionnel pour devenir une habitude profondément ancrée dans les pratiques quotidiennes.
Comment l’IA a-t-elle aggravé notre dépendance aux réseaux numériques et quels risques courons-nous à moyen et long terme ?

L’intelligence artificielle a profondément transformé notre rapport aux réseaux numériques en rendant les plateformes plus personnalisées, plus réactives et plus immersives. Grâce aux algorithmes de recommandation, l’IA analyse en permanence nos comportements – clics, temps de lecture, réactions émotionnelles – afin de proposer des contenus toujours plus adaptés à nos préférences. Cette personnalisation accroît l’engagement, mais elle renforce aussi la dépendance, car l’usager est continuellement exposé à des stimuli qui maximisent son intérêt immédiat. Le numérique devient alors un environnement difficile à quitter, structuré pour maintenir l’attention le plus longtemps possible. Cette logique algorithmique favorise des mécanismes de gratification rapide. Les notifications, les suggestions automatiques et les flux continus reposent sur des systèmes de récompense proches de ceux observés dans les comportements addictifs. L’IA optimise ces dispositifs en identifiant ce qui provoque le plus de réactions émotionnelles, qu’elles soient positives ou négatives. À court terme, cela peut procurer un sentiment de plaisir ou de connexion sociale, mais à moyen terme, cela encourage un usage compulsif et une tolérance croissante à la stimulation, obligeant l’individu à se connecter de plus en plus souvent pour ressentir le même niveau de satisfaction.

Les risques à moyen terme concernent d’abord la santé mentale et cognitive. L’exposition prolongée à des environnements numériques pilotés par l’IA est associée à une augmentation du stress, de l’anxiété et des troubles de l’attention. La fragmentation de l’information et le multitâche constant nuisent à la concentration et à la mémoire de travail. Par ailleurs, la comparaison sociale amplifiée par les réseaux peut fragiliser l’estime de soi, en particulier chez les jeunes adultes, et renforcer le sentiment d’insatisfaction ou de décalage par rapport aux normes idéalisées véhiculées en ligne. À plus long terme, les effets peuvent devenir structurels. Une dépendance durable aux environnements numériques risque d’affaiblir les capacités d’autonomie, de réflexion critique et de prise de décision. Lorsque l’IA anticipe nos choix, filtre nos informations et oriente nos interactions, l’individu peut progressivement perdre l’habitude de sélectionner, d’évaluer et de hiérarchiser par lui-même. Cette délégation cognitive pose un enjeu majeur pour la formation de l’esprit critique, indispensable dans les sociétés démocratiques et dans le monde académique.

Enfin, l’IA contribue à renforcer les bulles informationnelles. En privilégiant les contenus conformes aux préférences de l’utilisateur, les algorithmes limitent l’exposition à des points de vue divergents. À long terme, cela peut accentuer la polarisation des opinions, réduire la tolérance à la complexité et affaiblir le débat rationnel. Ainsi, si l’IA a permis un accès sans précédent à l’information, elle a aussi amplifié notre dépendance aux environnements numériques, au prix de risques psychologiques, cognitifs et sociaux qu’il devient urgent de prendre en compte dans la réflexion universitaire et citoyenne.


Comment préserver et développer notre esprit critique alors ? faut-il restreindre le recours à l’IA ?

Limiter les effets négatifs du numérique sur la santé mentale suppose d’abord une prise de conscience des logiques qui structurent nos usages. De nombreux comportements numériques relèvent de mécanismes automatiques, activés par l’ennui, le stress ou la recherche de stimulation. L’analyse réflexive de ses propres pratiques constitue ainsi une première étape vers une reprise de contrôle. Comprendre dans quels contextes et pour quelles raisons on se connecte permet de passer d’un usage subi à un usage intentionnel. La réduction de la surstimulation cognitive est un levier central. L’exposition continue aux notifications, aux flux d’informations et au multitâche numérique maintient l’individu dans un état d’alerte permanent, peu compatible avec la concentration profonde et la régulation émotionnelle. La mise en place de périodes sans écran, en particulier en début et en fin de journée, ainsi que la désactivation des sollicitations non essentielles, contribuent à restaurer des rythmes attentionnels plus sains et à améliorer la qualité du sommeil. Les usagers peuvent utiliser les outils intégrés aux smartphones comme «temps d'écran» ou Family Link (Google) pour des pauses programmées, et instaurer des routines «sans téléphone» lors des repas ou devoirs.

Une autre stratégie consiste à transformer la nature même de la consommation numérique. Un usage passif, centré sur le défilement et la comparaison sociale, est associé à une augmentation de l’anxiété et à une fragilisation de l’estime de soi. À l’inverse, un usage actif, orienté vers la production, l’apprentissage et l’échange signifiant, tend à renforcer le sentiment d’efficacité personnelle et le bien-être psychologique. L’enjeu n’est donc pas seulement quantitatif, mais aussi qualitatif. En outre, le maintien d’interactions sociales hors ligne demeure un facteur de protection majeur. Les relations en présentiel favorisent l’empathie, la reconnaissance mutuelle et la régulation émotionnelle, dimensions que les interactions médiatisées par écran ne remplacent que partiellement. L’intégration d’activités physiques, culturelles et relationnelles sans support numérique contribue ainsi à rééquilibrer la place des technologies dans la vie quotidienne.

Enfin, le développement d’une culture numérique critique est indispensable. Les plateformes reposent sur des modèles économiques fondés sur la captation de l’attention, ce qui encourage la comparaison sociale et l’exposition à des contenus idéalisés. Comprendre ces mécanismes permet de prendre ses distances avec les normes implicites véhiculées en ligne et de limiter leurs effets sur l’estime de soi et la santé mentale. L’usager de l’IA doit avoir l’habitude de poser des questions systématiques : «Quelle est la source ?», «Y a-t-il des biais ?», ou «Quels contre-arguments existent ?» Cela renforce la vigilance et évite l'acceptation passive.

En bref, ni le numérique ni l’IA ne sont intrinsèquement négatifs. Utilisés de manière consciente et active, ils peuvent au contraire soutenir l’apprentissage, l’accès au savoir et même la réflexion. L’enjeu principal réside dans la manière de les utiliser : soit comme des outils qui accompagnent la pensée, soit comme des substituts à la pensée. Protéger sa santé mentale et son esprit critique passe donc par une éducation au numérique, par le développement du doute, de la vérification des sources et par la capacité à penser avant de demander à une machine de penser pour nous. Il ne s’agit pas de rejeter le numérique, mais de construire un rapport réfléchi, autonome et régulé aux technologies. Cet équilibre entre connexion et déconnexion constitue une condition essentielle d’un usage compatible avec le bien-être psychologique et les exigences de la vie académique, professionnelle ou personnelle.
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