Le monde glisse vers la « famille numérique » et le Maroc, où le foyer a longtemps constitué le premier lieu de vie collective, de transmission et de régulation sociale, n’échappe pas à cette recomposition. L’étude internationale récemment publiée par Kaspersky en livre une illustration frappante : 97 % des personnes interrogées échangent avec leurs proches par voie digitale, 86 % privilégient les messageries, 58 % recourent aux appels vidéo et plus d’un répondant sur deux partagent régulièrement des contenus dans les conversations familiales. Autrement dit, l’espace où la famille se parle n’est plus le salon, mais l’écran.
Cette bascule intervient dans un pays traversé par une mutation démographique profonde et silencieuse. Le RGPH 2024 indique que la taille moyenne des ménages est passée de 4,6 personnes en 2014 à 3,9 en 2024. Derrière cet indicateur s’installe une réalité plus discrète, faite de moins de grands-parents au foyer, de fratries rarement réunies sous le même toit et de moments partagés qui ne naissent plus spontanément. La famille ne disparaît pas pour autant, mais la distance oblige désormais à faire vivre le lien.
Cette continuité produit un sentiment de proximité, mais elle transforme la nature même de la relation. « Il faut distinguer la densité interactionnelle de la profondeur relationnelle », insiste le chercheur. « On peut échanger toute la journée sans avoir un seul moment de conversation réelle ». Dans le modèle familial marocain, le lien ne se limitait pas à la circulation des nouvelles : il s’inscrivait dans la durée, autour d’un repas, dans la ritualité de la visite, dans la présence des aînés qui transmettaient sans formaliser. La communication fragmentée maintient le contact, mais elle n’en assure pas les fonctions.
Cette recomposition intervient à un moment charnière où la famille n’est plus l’unique fabrique des repères et des normes, ce qui en constitue le premier point de tension. « Les jeunes sont socialisés simultanément par plusieurs univers », observe l'expert. Les plateformes numériques imposent leurs propres récits de la réussite, leurs modèles du couple, du travail, de la foi ou de l’autonomie individuelle. La famille demeure ici un ancrage majeur, mais elle n’a plus l’exclusivité du sens.
Dans les foyers, la scène est devenue familière : on est à table, chacun absorbé par son téléphone ; un parent répond à une sollicitation professionnelle pendant que l’enfant tente de raconter sa journée ; une discussion s’amorce puis se dissout au rythme des notifications. L’outil qui maintient le lien avec les absents crée ici de la distance entre ceux qui sont présents.
Pour les personnes âgées, l’enjeu est encore plus concret. Lorsque la vie familiale se déploie dans les messageries et les appels vidéo, ne pas maîtriser ces outils revient à sortir du flux quotidien des échanges : on demeure au cœur de la famille dans le discours, mais on s’en éloigne dans la pratique. Cette question est appelée à devenir structurelle à mesure que le Maroc vieillit, les personnes âgées devant représenter 22,9 % de la population à l’horizon 2050 selon les projections du RGPH. Près d’un Marocain sur quatre sera concerné, rappelle le chercheur, ce qui fait de l’inclusion numérique des aînés non plus un simple enjeu technique mais une condition du maintien du lien intergénérationnel.
La première priorité est donc le temps passé ensemble. « Les moments sans écrans sont devenus les seuls espaces où la famille peut encore vraiment se parler ». Le repas pris en commun, la visite aux parents, la réunion familiale ou la fête ne sont plus de simples habitudes culturelles. Ce sont les moments où l’on écoute les enfants, où les aînés transmettent, où les tensions se règlent. Sans ces temps-là, la communication continue par messages, mais la relation s’appauvrit.
La deuxième priorité concerne les enfants. Pour le chercheur, interdire ne fonctionne plus parce que les jeunes vivent dans plusieurs univers à la fois. « Le rôle des parents est d’expliquer ». Expliquer pourquoi certaines vidéos apparaissent, comment fonctionnent les réseaux sociaux, ce que provoque la comparaison permanente et comment gérer le temps d’écran. C’est cela qui permet à la famille de rester un espace qui donne des repères, et pas seulement un lieu qui impose des règles.
La troisième priorité touche aux personnes âgées. « Aujourd’hui, la vie familiale passe par les groupes de messagerie et les appels vidéo et si les aînés ne savent pas les utiliser, ils ne participent plus aux échanges quotidiens ». Les y initier, même pour des usages simples, permet de maintenir pleinement leur place dans la vie familiale, de les garder au cœur des interactions de chaque jour et de préserver, dans la durée, le lien entre les générations, propose le chercheur comme solution.
Au final, rappelle Marwane Simou, une relation ne se mesure pas au nombre de messages, mais à la chaleur des instants partagés. La technologie doit donc rester un moyen, jamais le centre, car seule la présence, au sens plein du terme, fait vivre le lien familial, conclut-il.
Cette bascule intervient dans un pays traversé par une mutation démographique profonde et silencieuse. Le RGPH 2024 indique que la taille moyenne des ménages est passée de 4,6 personnes en 2014 à 3,9 en 2024. Derrière cet indicateur s’installe une réalité plus discrète, faite de moins de grands-parents au foyer, de fratries rarement réunies sous le même toit et de moments partagés qui ne naissent plus spontanément. La famille ne disparaît pas pour autant, mais la distance oblige désormais à faire vivre le lien.
Toujours en ligne, rarement vraiment ensemble
Interrogé par Le Matin, Marwane Simou, spécialiste des dynamiques sociales contemporaines au Maroc, propose une lecture qui échappe à la fois à la nostalgie et à l’enthousiasme technologique. « Nous ne sommes pas face à une disparition de la famille mais face à une mutation des régimes de coprésence », explique-t-il. Pendant des décennies, le lien familial s’est construit dans la proximité physique et la répétition des interactions ordinaires. Il repose aujourd’hui sur une présence intermittente mais techniquement continue : le message vocal matinal au groupe familial, la photo partagée dans l’instant, l’appel vidéo dominical avec celui qui vit dans une autre ville.Cette continuité produit un sentiment de proximité, mais elle transforme la nature même de la relation. « Il faut distinguer la densité interactionnelle de la profondeur relationnelle », insiste le chercheur. « On peut échanger toute la journée sans avoir un seul moment de conversation réelle ». Dans le modèle familial marocain, le lien ne se limitait pas à la circulation des nouvelles : il s’inscrivait dans la durée, autour d’un repas, dans la ritualité de la visite, dans la présence des aînés qui transmettaient sans formaliser. La communication fragmentée maintient le contact, mais elle n’en assure pas les fonctions.
Cette recomposition intervient à un moment charnière où la famille n’est plus l’unique fabrique des repères et des normes, ce qui en constitue le premier point de tension. « Les jeunes sont socialisés simultanément par plusieurs univers », observe l'expert. Les plateformes numériques imposent leurs propres récits de la réussite, leurs modèles du couple, du travail, de la foi ou de l’autonomie individuelle. La famille demeure ici un ancrage majeur, mais elle n’a plus l’exclusivité du sens.
Dans les foyers, la scène est devenue familière : on est à table, chacun absorbé par son téléphone ; un parent répond à une sollicitation professionnelle pendant que l’enfant tente de raconter sa journée ; une discussion s’amorce puis se dissout au rythme des notifications. L’outil qui maintient le lien avec les absents crée ici de la distance entre ceux qui sont présents.
Pour les personnes âgées, l’enjeu est encore plus concret. Lorsque la vie familiale se déploie dans les messageries et les appels vidéo, ne pas maîtriser ces outils revient à sortir du flux quotidien des échanges : on demeure au cœur de la famille dans le discours, mais on s’en éloigne dans la pratique. Cette question est appelée à devenir structurelle à mesure que le Maroc vieillit, les personnes âgées devant représenter 22,9 % de la population à l’horizon 2050 selon les projections du RGPH. Près d’un Marocain sur quatre sera concerné, rappelle le chercheur, ce qui fait de l’inclusion numérique des aînés non plus un simple enjeu technique mais une condition du maintien du lien intergénérationnel.
Faire du numérique un outil, pas un substitut
La question devient centrale, explique Marwane Simou, parce que la famille ne fonctionne plus comme avant. « Autrefois, le lien se faisait presque tout seul : on vivait ensemble, on se voyait chaque jour. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. » La relation existe toujours, mais elle doit désormais trouver sa place dans des journées prises par le travail, les déplacements et les écrans. C’est ce qui l’amène à parler d’« institutionnalisation du numérique à l’échelle familiale » : autrement dit, la famille doit décider elle-même du temps qu’elle se réserve, au lieu de le subir.La première priorité est donc le temps passé ensemble. « Les moments sans écrans sont devenus les seuls espaces où la famille peut encore vraiment se parler ». Le repas pris en commun, la visite aux parents, la réunion familiale ou la fête ne sont plus de simples habitudes culturelles. Ce sont les moments où l’on écoute les enfants, où les aînés transmettent, où les tensions se règlent. Sans ces temps-là, la communication continue par messages, mais la relation s’appauvrit.
La deuxième priorité concerne les enfants. Pour le chercheur, interdire ne fonctionne plus parce que les jeunes vivent dans plusieurs univers à la fois. « Le rôle des parents est d’expliquer ». Expliquer pourquoi certaines vidéos apparaissent, comment fonctionnent les réseaux sociaux, ce que provoque la comparaison permanente et comment gérer le temps d’écran. C’est cela qui permet à la famille de rester un espace qui donne des repères, et pas seulement un lieu qui impose des règles.
La troisième priorité touche aux personnes âgées. « Aujourd’hui, la vie familiale passe par les groupes de messagerie et les appels vidéo et si les aînés ne savent pas les utiliser, ils ne participent plus aux échanges quotidiens ». Les y initier, même pour des usages simples, permet de maintenir pleinement leur place dans la vie familiale, de les garder au cœur des interactions de chaque jour et de préserver, dans la durée, le lien entre les générations, propose le chercheur comme solution.
Au final, rappelle Marwane Simou, une relation ne se mesure pas au nombre de messages, mais à la chaleur des instants partagés. La technologie doit donc rester un moyen, jamais le centre, car seule la présence, au sens plein du terme, fait vivre le lien familial, conclut-il.
