«Je ne m’attendais pas à quelque chose d’aussi... vivant», souffle
Elena, une touriste italienne. «On ne regarde pas, on ressent. L’odeur, la chaleur, les gestes... c’est comme entrer dans une mémoire.» La
Zahria ne se visite pas. Elle se traverse.
Derrière les murs épais de la médina, les riads dévoilent un autre visage de Marrakech. Ici, la ville ralentit. Les sons s’étouffent. Les odeurs prennent le dessus. Pour
Abdellatif Aït Ben Abdallah, cette alchimie n’a rien d’un hasard : «Le riad est un espace conçu pour les sens. Quand vous y distillez la fleur d’oranger, tout s’amplifie : le parfum, l’humidité, la lumière. C’est une architecture qui dialogue avec le rituel».
À quelques mètres,
Hassan, propriétaire d’un
riad dans la médina, observe la scène avec un sourire discret : «Avant, ça se faisait uniquement dans les maisons, en famille. Aujourd’hui, on ouvre nos portes, mais on garde l’authenticité. Les visiteurs le sentent. Ils savent que ce n’est pas un spectacle.» Il marque une pause, puis ajoute : «Beaucoup repartent avec une petite bouteille d’eau de fleur d’oranger. Mais surtout, ils repartent avec une histoire.»
Des gestes transmis, une mémoire incarnée
Dans une autre pièce,
Khadija ajuste le feu sous l’alambic. À ses côtés, sa fille reproduit chaque geste avec attention. «Ma mère m’a appris, et moi j’apprends à ma fille», raconte-t-elle. «Ce n’est pas compliqué, mais il faut de la patience. Et du respect pour le produit.»
Pour
Jaâfar Kansoussi, ces scènes sont essentielles : «Ce que vous voyez ici, ce sont des gestes ordinaires pour beaucoup de familles. La Zahria les rend visibles. Elle montre que le patrimoine n’est pas dans les livres, il est dans les mains des gens».
À côté,
Yassine, étudiant venu de
Benguérir dans le cadre des activités du
moussem, découvre la distillation pour la première fois. «On parle souvent de patrimoine à l’université, mais là, c’est concret. Ça change complètement la perception», dit-elle.
Dehors, Marrakech semble enveloppée dans une brume invisible. Les bigaradiers sont en fleurs. Le parfum se glisse dans les ruelles, traverse les places, s’invite jusque dans les cafés. «C’est ça que j’aime dans cette période», confie
Amina, habitante de la médina. «Tu ouvres la fenêtre le matin, et tu sais que le printemps est là, juste à l’odeur.»
Cette année, la floraison est particulièrement intense. Les pluies abondantes ont transformé les paysages du Haouz. Les arbres ploient sous les fleurs. «Un printemps du miracle», selon les organisateurs. Face à un oranger en pleine floraison,
Jaafar Kansoussi observe : «Regardez cet arbre... il porte à la fois le passé, le présent et l’avenir. C’est exactement ce que doit être le patrimoine.»
Une fête qui s’ouvre et se partage
Si la médina reste le cœur de la Zahria, le
moussem s’étend désormais bien au-delà. Universités, écoles, villages de l’Atlas : la tradition circule. Dans une salle de classe, des élèves manipulent pour la première fois des pétales de fleur d’oranger. L’un d’eux, Mehdi, s’étonne : «Je ne pensais pas que ça demandait autant de précision. On croit que c’est simple, mais en fait, il y a toute une technique.»
«C’est exactement l’objectif», explique une encadrante. «Transmettre, faire comprendre, donner envie de préserver.» Au fil des rencontres, une même question revient : comment protéger ces traditions sans les transformer en objets figés ? Pour
Abdellatif Aït Ben Abdallah, la réponse est claire : «Il faut continuer à pratiquer. Un patrimoine vivant, c’est un patrimoine qui évolue. La Zahria ne fige pas la tradition, elle la remet en mouvement.»
Dans un riad, la distillation touche à sa fin. L’eau de fleur d’oranger commence à couler, lentement, goutte après goutte. Une jeune visiteuse, les yeux brillants, murmure : «C’est fou... on dirait que tout ce travail, toute cette patience, se résume dans ces quelques gouttes.»
À Marrakech, en ce printemps chargé de parfums, ces gouttes valent bien plus qu’un souvenir. Elles portent en elles une histoire, un geste, une transmission. Et surtout, la preuve que certaines traditions, même fragiles, continuent de vivre pleinement.
Comment se déroule la distillation de la fleur d’oranger ?
La distillation, appelée localement «
Taqtar», est un procédé ancestral qui repose sur un savoir-faire précis et minutieux :
1.La récolte : les
fleurs de bigaradier sont cueillies à la main, tôt le matin, lorsqu’elles sont les plus riches en essence.
2. Le remplissage de l’alambic : les
pétales sont déposés dans un récipient en cuivre rempli d’eau.
3. La chauffe : l’ensemble est porté à ébullition. La vapeur qui se dégage emporte avec elle les molécules odorantes.
4. La condensation : la
vapeur circule dans un conduit refroidi, où elle se transforme en liquide.
5. La récolte : le distillat obtenu est une eau de fleur d’oranger pure, utilisée en cuisine, en cosmétique ou dans les rituels traditionnels.
«Tout est dans la maîtrise du feu et du temps», résume
Khadija, distillatrice. «Si on va trop vite, on perd le parfum. Si on est trop lente, on perd la finesse.»
Zahria de Marrakech : une soirée où musique et rituel célèbrent la fleur d’oranger
Organisée dans le cadre de la
14ᵉ édition de la Zahria de Marrakech, une soirée artistique a mis à l’honneur la tradition ancestrale de la distillation de la fleur d’oranger (Taqtar Zhar). Initié par l’Association Al Muniya, l’événement s’est tenu dans un riad, offrant un cadre intimiste propice à la valorisation du patrimoine.
La soirée a été marquée par la prestation du chanteur
Mohamed Bajedoub, accompagné de l’orchestre Al-Muniya, qui a transporté le public à travers les sonorités raffinées du Tarab Al Ala et de la musique andalouse. Moment fort de la soirée : l’entrée solennelle d’un cortège dédié à la distillation de la fleur d’oranger, une séquence hautement symbolique qui a captivé une audience venue d’horizons divers.
Au-delà du spectacle, l’événement s’inscrit dans une démarche de transmission, visant à sensibiliser les jeunes générations à la richesse et à la préservation des traditions marocaines.