Entretien avec Mohamed Saad, directeur des Systèmes d’information à la Bourse de Casablanca et président de l’Ausim

«La technologie Blockchain est le possible catalyseur d’une approche totalement disruptive de nos organisations humaines»

Mounia Senhaji,LE MATIN
10 Avril 2017
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La Blockchain est un procédé technologique dont les applications sont multiples. Son avantage réside principalement dans la possibilité de réaliser des transactions de manière rapide, sécurisée et infalsifiable ainsi que d’en garder la trace et l’historique. Pour en savoir plus sur cette technologie, voici les explications de Mohamed Saad, DSI à la Bourse de Casablanca et président de l’Association des utilisateurs des systèmes informations au Maroc (Ausim).

Le Matin : Parlez-nous de la technologie Bblockchain...
Mohamed Saad : Depuis toujours le tiers de confiance a toujours été le garant du bon déroulement des transactions entre deux parties. Le tiers de confiance peut être une banque dans le cas d’un échange d’argent, d’un intermédiaire agréé dans le cas aussi de transfert d’argent, d’un dépositaire dans le cas d’échange de valeurs mobilières (bonds, equities, produits dérivés…), d’un cadastre dans le cas de dépôts de titres fonciers…

La question qui se pose est que l’intermédiation a un coût et, dans certains cas, la falsification de documents (cas de titres foncier par exemple) peut avoir un impact néfaste sur la confiance et les échanges, surtout que l’intégrité devient faible quand le document est physiquement stocké dans un lieu central et unique.
En 2008, Satoshi Nakamoto, la mystérieuse figure derrière l’invention de Bitcoin, publie «Bitcoin : A Peer-to-Peer Electronic Cash System». Il y expose une méthode pour résoudre un problème cryptographique sur lequel butait la recherche depuis plusieurs décennies, le problème du double paiement ou problème des Généraux byzantins. Celui-ci empêchait deux agents d’échanger des actifs, comme une monnaie par exemple, sans le passage par un tiers de confiance.
À la base de cette recherche est née une technologie que l’on appelle «Blockchain» qui peut être utilisée aujourd’hui dans différents domaines d’application. L’ensemble des actifs nécessitant un bureau central pour être échangé peut a priori être disrupté par la technologie Blockchain.

Pour faire simple, une Blockchain désigne une chaine de blocs, des conteneurs numériques sur lesquels sont stockées des informations de toutes natures : transactions, contrats, titres de propriété, œuvres d’art… L’ensemble de ces blocs forme d’un grand livre comptable. Ce grand livre est décentralisé ; c’est-à-dire qu’il n’est pas hébergé par un serveur unique, mais par une partie des utilisateurs. Les informations contenues sur les blocs sont protégées par plusieurs procédés cryptographiques relevant de la PKI (Public Key Infrastructure) si bien qu’il est impossible de les modifier a posteriori. Enfin, la Blockchain est créatrice d’une crypto-monnaie qui lui permet de rémunérer certains nœuds du réseau qui supportent son infrastructure.
Paiements, transactions, contrats : la technologie Blockchain est le possible catalyseur d’une approche totalement disruptive – et non moins vertigineuse – de nos organisations humaines. Approche qui tire son potentiel d’un nouvel ordinateur géant programmé par tous ceux qui le souhaitent : le monde.
Nous énumérons ci-dessous d’une manière simple les étapes nécessaires à l’inscription d’une transaction dans une Blockchain :
1. L’actif objet de la transaction peut être : de l’argent, un contrat ou une propriété
2. Deux parties s’accordent sur une transaction.
3. Grâce à la Blockchain, la transaction est encryptée et validée par consensus.
4. Elle est ensuite inscrite puis verrouillée dans le dernier bloc de la Blockchain.
5. Enfin, la Blockchain est répliquée dans tous les nœuds du réseau.
«La conséquence […] est que, pour la première fois, il existe un moyen pour un utilisateur d’Internet de transférer de la propriété digitale à un autre utilisateur d’Internet, avec la garantie d’un transfert sans risque […], et sans que personne ne puisse contester son existence ou sa légitimité», Marc Andreessen, entrepreneur, inventeur, co-inventeur de Netscape.

Quelles sont les différentes exploitations de la Blockchain et quelle incidence sur le e-commerce ?
Il est très important de clarifier la nuance qui existe entre «La Blockchain» qui signifie la technologie de base et «Une Blockchain» qui désigne une application du type Bitcoin ou Ethereum…
Du point de vue applications, la liste ci-dessous donne un aperçu non exhaustif des domaines où une Blockchain pourrait apporter une vraie valeur ajoutée :
• La banque : Certaines banques sont déjà en train d’expérimenter la Blockchain notamment pour les applications de back-office.
• Les paiements et les transferts d’argent : Permettre le traitement de transactions plus rapides, plus fluides et, en principe, plus sûres et dont le coût de la transaction est très minime.
• L’authentification des diplômes : L’enregistrement sur un registre ouvert des diplômes, sur le même principe qu’un acte notarié.
• Le vote : La Blockchain peut être une solution de sécurisation du vote en ligne.
• La location ou vente de voitures : Des expériences existent dans ce domaine où les contrats de vente et d’assurance sont produits en ligne sur le principe «clique, signe et conduis».
• Les contrats intelligents : L’exécution automatisée d’un contrat ou d’une transaction selon des règles définies.
• La musique en ligne : Un streaming plus juste et plus transparent où les musiciens pourraient être payés directement par ceux qui écoutent leur musique.
• Le co-voiturage : L’Ubérisation d’Uber/Airbnb ou Blablacar. Les utilisateurs et prestataires sont en relation directement et sans intermédiaires et règlent leurs transactions de façon sécurisée.
• Le trading en ligne : Les transactions boursières sans intermédiaires.

Qu’en est-il de son utilisation
au Maroc ?
La technologie au Maroc, comme dans la plupart des pays, est méconnue. Aujourd’hui, certains pays où l’industrie des Technologies de l’Information est très ancrée disposent des compétences et solutions qui permettent de monter des Blockchains pour certains domaines d’application. Toutefois, certains pays dits du Sud sont en train d’expérimenter la Blockchain pour la sécurisation des titres fonciers. C’est le cas du Ghana, du Honduras et des Philippines ; ce qui est encourageant, car l’utilisation de cette technologie ne nécessite pas un haut niveau de digitalisation ou d’informatisation de l’économie.

L’environnement juridique se prête-t-il à l’utilisation de la Blockchain ?
La Blockchain ne peut être utilisée à outrance dans tous les domaines. L’aspect réglementaire doit forcément être traité afin de cerner les questions liées à l’identité des auteurs de la transaction, de la responsabilité, de la protection des données…
Nous nous trouvons au stade de l’avènement d’une technologie, comme celle d’Internet dans les années 90 où, au fil du temps, un corpus réglementaire est venu mettre de l’ordre dans l’utilisation de la toile, pour aboutir dernièrement à la déclaration de l’ONU qui fait de l’accès à Internet un droit fondamental. L’environnement suivra avec l’évaluation des risques et des opportunités et s’adaptera en conséquence, cela a toujours été le cas, et dans tous
les domaines.

Votre association s’apprête à organiser un évènement sur la thématique de la Blockchain. Dites-nous-en plus.
L’Ausim a toujours été un acteur stratégique dans la démystification des concepts, des technologies et des innovations, cela s’inscrit dans la parfaite continuité de notre mission. Nous agissons en tant qu’observatoire de veille technologique et, dans ce cadre, la conférence que nous organisons le 17 mai prochain à Casablanca verra la participation d’intervenants nationaux et internationaux qui viendront démystifier les concepts, débattre de l’aspect réglementaire et nous éclairer par rapport à certains cas pratiques expérimentés dans le monde.
Cette conférence s’adresse aux membres du gouvernement, aux autorités (Bank Al-Maghrib, Autorité marocaine du marché des capitaux, Autorité de contrôle des assurances), aux décideurs, aux directeurs des systèmes d’information, aux experts et chercheurs…

En marge de cette conférence, l’Ausim signera une Convention de recherche avec une Université afin d’encourager la recherche dans le domaine de la Blockchain. 





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