Opinions & débats

Politique des prix : Sommeil d’or

,LE MATIN
28 Aout 2013
Sommeil-dor.jpg La récente chute du prix de l'or n'a pas vraiment changé la nécessité d'investir dans un sens ou dans l'autre.

Par Kenneth Rogoff
Ancien économiste en chef du FMI et professeur d'économie et de politique publique à l'Université de Harvard.

En principe, la détention d'or est une forme d'assurance contre la guerre, un Armageddon financier et une dépréciation massive de la monnaie. Ainsi, dès le début de la crise financière mondiale, le prix de l'or a souvent été dépeint comme un baromètre de l'insécurité économique mondiale. Dès lors, doit-on voir dans l'effondrement du prix de l'or – d’un pic à 1 900 $ l'once en août 2011 à moins de 1 250 $ début juillet 2013 - un vote de confiance dans l'économie mondiale ?
Dire que le marché de l'or affiche toutes les caractéristiques classiques d'une bulle qui a éclaté serait simplificateur. Il ne fait aucun doute que l’escalade grisante de l'or jusqu’à son sommet, en partant d’environ 350 $ l’once en juillet 2003, a fait saliver les investisseurs.
Le prix augmentait aujourd'hui parce que tout le monde avait acquis la conviction qu’il continuerait à augmenter demain.

Des médecins et des dentistes se sont mis à vendre leurs stocks pour acheter des pièces d’or. La demande pour les bijoux en or en Inde et en Chine a grimpé. Les banques centrales des marchés émergents ont commencé à diversifier leurs réserves en vendant des dollars pour de l’or. L’argument en faveur de l'achat d'or avait plusieurs composants solides. Il y a dix ans, l'or se vendait bien en dessous de sa moyenne de long terme corrigée pour l'inflation, et l'intégration dans l'économie mondiale de trois milliards d'habitants issus des marchés émergents ne pouvait que signifier un coup de pouce géant et durable à la demande.
Cet élément de l'histoire, d'ailleurs, reste valable. La crise financière mondiale a ajouté à l'attrait de l'or, en raison d'abord de la crainte d'une deuxième Grande dépression. Plus tard, certains investisseurs ont craint que les gouvernements ne génèrent de l'inflation pour alléger le fardeau de la flambée des dettes publiques et lutter contre le chômage persistant.

Quand les banques centrales ont progressivement amené les taux d'intérêt directeurs à zéro, personne ne s’est soucié du fait que l'or ne procure aucun intérêt. Il est donc absurde de dire que la hausse du prix de l'or n’était qu’une bulle. Mais il est aussi vrai que l’augmentation du prix a poussé un nombre croissant d'investisseurs naïfs à acheter. Ces derniers temps, bien sûr, les fondamentaux se sont quelque peu inversés et la frénésie spéculative s'est inversée encore plus. L'économie chinoise continue à ralentir ; le taux de croissance de l'Inde est en forte baisse par rapport à il y a quelques années. En revanche, en dépit de la séquestration budgétaire malavisée, l'économie américaine semble être en voie de guérison. Les taux d'intérêt mondiaux ont augmenté de 100 points de base depuis que la Réserve fédérale américaine a commencé à suggérer – de manière assez prématurée, selon mon point de vue – que sa politique d'assouplissement quantitatif pourrait tirer à sa fin. Puisque la Fed a mis en évidence son parti pris important contre l’inflation, il est plus difficile de faire valoir que les investisseurs ont besoin de l'or en tant que couverture contre une inflation élevée.

Et, alors que les médecins et dentistes qui avaient acheté des pièces d'or il y a maintenant deux ans commencent à les revendre, il est difficile de prédire à ce stade où se situera la fin de la spirale de baisse du prix de l’or. Certains ciblent la barrière convaincante sur le plan psychologique de 1 000 $.
En fait, l’argument pour ou contre l'or n'a pas changé tant que ça depuis 2010, quand j'ai écrit pour la dernière fois à ce sujet. En octobre de cette année-là, le prix de l'or – l'actif spéculatif basé sur la confiance par excellence – commençait à monter, ayant juste atteint la barre des 1 300 $. Mais le véritable argument en sa faveur, hier comme aujourd'hui, n'a jamais été spéculatif. Au contraire, l'or est une couverture. Si vous êtes un investisseur avec une valeur nette élevée, ou un fonds souverain, il est parfaitement logique de détenir un petit pourcentage de vos actifs en or comme couverture contre les événements extrêmes. La détention d'or peut aussi avoir du sens pour les ménages de la classe moyenne et pauvre dans les pays – par exemple, la Chine et l'Inde – qui limitent considérablement l'accès à d'autres investissements financiers. Pour la plupart des autres personnes, l'or n’est tout simplement qu’un autre pari que l'on peut faire.

Et, comme tous les paris, il n'est pas nécessairement gagnant. À moins que les gouvernements ne fixent son prix de manière solide, comme ils l’ont fait avant la Première Guerre mondiale, le marché de l’or sera inévitablement risqué et volatile. Dans une étude publiée en janvier, les économistes Claude Erb et Campbell Harvey considèrent plusieurs modèles possibles pour déterminer le prix fondamental de l'or et concluent qu’ils sont tous au mieux seulement faiblement associés à l’évolution réelle du prix de l’or. Au lieu de cela, le prix de l'or semble souvent à la dérive loin au-dessus ou bien en dessous de sa valeur fondamentale de long terme durant des périodes prolongées. (Ce comportement, bien sûr, n'est pas sans rappeler celui de nombreux autres actifs financiers, comme les taux de change ou le cours des actions, bien que les fluctuations des prix de l'or peuvent être plus extrêmes.) Les fanas de l’or citent parfois des données historiques isolées qui suggèrent que la valeur de long terme de l'or est restée stable au cours de millénaires.

Par exemple, l'étude souvent citée de Stephen Harmston en 1998 évoque des preuves anecdotiques selon lesquelles l'once d'or s’achetait 350 miches de pain à l'époque de Nabuchodonosor, roi de Babylone, qui est mort en 562 av. J.-C.. Ignorant le fait que le pain à Babylone était probablement meilleur à la santé que le produit hautement raffiné d'aujourd'hui, le prix de l'or aujourd'hui n'est pas si différent, peut-être équivalent à 600 miches de pain. Évidemment, nous ne disposons pas de données annuelles sur le prix de l'or babylonien. Nous ne pouvons que supposer, compte tenu des guerres et d'autres incertitudes, que les vrais prix du marché à l'époque, comme aujourd'hui, étaient très volatiles. Ainsi, la récente chute du prix de l'or n'a pas vraiment changé la nécessité d'investir dans un sens ou dans l'autre. Oui, les prix pourraient facilement tomber en dessous de 1 000 $, mais, là encore, ils pourraient recommencer à augmenter. Entretemps, les décideurs doivent faire preuve de prudence dans l'interprétation de la chute des prix de l'or en tant que vote de confiance en leur performance.

Copyright : Project Syndicate, 2013.
www.project-syndicate.org





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