Culture

« Bnat Lalla Mennana 3 » fait redécouvrir la Hadra chefchaounia aux Marocains

Sans doute la série la plus colorée et la plus chargée de patrimoine marocain de ce Ramadan, Bnat Lalla Mennana 3 dépasse largement le simple succès d’audience. Suivie chaque soir par plus de 12 millions de téléspectateurs sur 2M, la fiction réussit là où beaucoup de productions échouent : faire voyager une culture. En mettant ses héroïnes dans l’univers des hadarat et de la Hadra Chefchaounia, la série a propulsé un chant du nord au cœur des réseaux sociaux marocains. Résultat, sur TikTok ou Instagram, des Marocains de toutes les régions reprennent les refrains comme si Chefchaouen venait soudain chanter dans tout le pays.

Bnat Lalla Mennana 3

15 Mars 2026 À 11:05

Avec son retour à l’écran après treize ans d’interruption, Bnat Lalla Mennana amorce dans sa troisième saison un virage narratif assez malin. Dès les premières scènes, les héroïnes se retrouvent au cœur d’un groupe de "hadarat", faisant entrer la Hadra Chefchaounia dans la dynamique même de la série.

Plusieurs séquences les montrent ainsi intégrées à ces ensembles féminins, vêtues de costumes fidèles à ceux portés traditionnellement. Elles y interprètent des morceaux issus du répertoire du nord, notamment "Kawyani Mekouiya”, chanson jeblie bien ancrée dans la mémoire collective, mais aussi "Al Ansor Essafi” du chanteur Lahcen Laâroussi, figure incontournable de la musique chamalie.

Et très vite, ces chants sortent de l’écran. Sur les réseaux sociaux marocains, les refrains jeblis circulent, sont repris, chantés, parfois remixés. Certains internautes cherchent le sens de mots qu’ils découvrent, pendant que d’autres, souvent originaires du nord, en expliquent les expressions. Ce qui n’était qu’une scène dans la série devient alors une vraie tendance en ligne, remettant sous les projecteurs un art longtemps resté discret hors de sa région d’origine : la Hadra Chefchaounia.

La Hadra Chefchaounia, de Chefchaouen aux écrans marocains

Loin d’être un simple folklore, la Hadra Chefchaounia est un chant soufi féminin profondément ancré dans l’histoire de Chefchaouen. Héritée des pratiques du samaâ soufi apparues au Maghreb dès le VIIᵉ siècle de l’Hégire, la hadra désigne un moment de présence spirituelle où la voix et le rythme accompagnent le dhikr et l’invocation du divin. À Chefchaouen, cette pratique s’est progressivement transformée en une forme musicale singulière portée par des ensembles de femmes appelées hadarat, qui interprètent des poèmes mystiques célébrant Dieu et louant le prophète Mohammed, soutenus par les percussions du bendir, de la taârija ou de la derbouka.

Longtemps, cet art a vécu à l’écart des projecteurs. Il se chantait dans les maisons, dans les cercles spirituels ou lors des célébrations du Mawlid. Une tradition vivante mais discrète, transmise de génération en génération par les femmes de la ville. Ce n’est qu’au début des années 2000 que certaines musiciennes ont commencé à l’emmener vers la scène, amorçant le passage de cet héritage vers l’espace public.C’est précisément cette mémoire que Bnat Lalla Mennana 3 remet aujourd’hui en mouvement.

Treize ans après les deux premières saisons diffusées en 2012 et 2013, la série revient avec un saut dans le temps d’une vingtaine d’années. Les filles de Mennana ne sont plus les jeunes femmes que le public suivait autrefois. Elles apparaissent désormais comme des mères confrontées à une réalité plus dure.

La narration s’aventure ainsi sur des terrains que les séries populaires abordent rarement. Terrorisme, dérives sociales ou tensions familiales entrent dans l’histoire, et certaines scènes ont d’ailleurs suscité critiques et débats. Comme si la série avait décidé, cette fois, de pousser la caméra un peu plus loin que là où les fictions ramadanesques s’arrêtent habituellement.

Mais voilà que la musique entre en scène et, elle calme le jeu. Là où certaines séquences ont suscité débats et critiques pour avoir frôlé des sujets sensibles, la série trouve dans la musique une manière inattendue de déplacer le regard. Le geste le plus intéressant de cette saison se situe précisément là, dans la grammaire musicale de la mise en scène.

Car depuis l’origine même de l’œuvre, bien avant la série télévisée, dans la pièce de théâtre dont elle est issue, les héroïnes entretiennent un rapport instinctif au chant. Les mariages, les moments festifs ou les retrouvailles familiales faisaient déjà surgir des fragments du folklore chamali. Introduire aujourd’hui la Hadra Chefchaounia ne relève donc pas d’un simple décor folklorique posé sur l’image. Cela prolonge une logique narrative déjà installée, fidèle à l’ADN de l’œuvre et à l’univers musical de ses personnages, une cohérence d’écriture qui doit beaucoup aux scénaristes Nora Skalli, Samia Akariou et Jawad Lahlou.

Oui, elles ont réussi à faire parler le Nord !

Dans un paysage ramadanesque où beaucoup de séries semblent filmer le Maroc dans des tons ternes et interchangeables, Bnat Lalla Mennana 3 emprunte une voie différente. La série revendique une esthétique plus colorée et un ancrage culturel précis, où les chants, le dialecte du nord et les références locales structurent l’univers du récit. Cette attention aux détails se retrouve aussi dans les costumes, au point que les jellabas portées par les héroïnes du feuilleton sont devenues l’une des tendances les plus commentées de ce Ramadan.

La série n’est pas parfaite, mais elle accomplit un geste que la fiction marocaine réussit rarement : faire circuler une culture régionale à l’échelle nationale. Trop souvent, la télévision marocaine tourne en rond, prisonnière des mêmes décors et des mêmes références, comme si le pays se résumait à quelques villes et à quelques histoires déjà recyclées. Bnat Lalla Mennana 3 rappelle pourtant une évidence : lorsqu’une fiction ose raconter une région avec ses propres codes, sa langue et sa culture, elle peut parler à tout un pays. Le succès de la série en est la preuve. Reste alors une question qui dérange : combien de temps encore les autres régions du Maroc resteront-elles absentes de l’écran ?
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