Économie

La pénurie de main-d’œuvre met les prix de l'huile d’olive sous tension, malgré la récolte record

Production record, prix en baisse, mais récolte ralentie : la campagne oléicole 2025-2026 révèle un paradoxe majeur. La pénurie de main-d’œuvre, aggravée par des conditions climatiques difficiles et la concurrence d’autres secteurs, fragilise la filière et interroge sur l’impact réel de cette saison exceptionnelle sur les prix.

11 Janvier 2026 À 17:12

Annoncée comme l’une des meilleures de ces dernières années, la campagne oléicole 2025-2026 confirme la forte reprise de la production au Maroc, avec des volumes dépassant 2 millions de tonnes, soit une hausse de 111%. Cette abondance a entraîné une baisse sensible des prix, le litre d’huile d’olive reculant à près de 70 dirhams voire moins, contre parfois 120 dirhams auparavant. Mais sur le terrain, cette performance se heurte à une autre réalité, partagée par l’ensemble des régions oléicoles : le manque de main-d’œuvre. En effet, dans plusieurs régions oléicoles, la récolte peine à suivre le rythme à cause de la pénurie aiguë de main-d’œuvre, qui transforme cette année record en véritable casse-tête pour les agriculteurs.

«On a les olives, mais pas les bras»

Dans la région de Taounate, agriculteurs et agricultrices tirent la sonnette d’alarme. Tous décrivent la même situation : malgré une production abondante, trouver des travailleurs journaliers est devenu extrêmement difficile. «Avant, on payait entre 100 et 150 dirhams la journée. Cette année, on nous demande 250 à 300 dirhams, parfois plus, en plus de devoir nourrir et loger les ouvriers pendant toute la période de récolte», confie un agriculteur de la région. Et même à ces conditions, rien n’est garanti. Selon plusieurs témoignages, les travailleurs se font rares, imposent leurs conditions et travaillent à leur guise. « On est obligé de supporter leurs caprices. Certains refusent de sortir quand il fait trop froid, d’autres ne viennent tout simplement pas », explique une agricultrice. Résultat : la récolte prend beaucoup plus de temps que prévu, avec le risque de voir une partie de la production se détériorer.



Certains producteurs évoquent également un facteur inattendu : les compétitions de football. « Il y a des jours où les ouvriers ne viennent pas parce qu’ils préfèrent regarder les matchs de l’équipe du Maroc, avant pendant la Coupe arabe, et maintenant avec la CAN 2025 », raconte un exploitant, désemparé.

Le froid qui fait mal

Du côté des travailleurs journaliers, le discours est tout autre, mais tout aussi révélateur de la crise. Plusieurs d’entre eux reconnaissent le besoin d’argent et l’importance de la saison de récolte pour améliorer leurs revenus. Mais ils dénoncent des conditions de travail extrêmement difficiles cet hiver.

«Travailler dans le froid, parfois sous la pluie, ce n’est pas facile. On a des blessures graves aux mains, des engourdissements, on n’arrive pas à tenir longtemps», explique un ouvrier agricole. D’autres évoquent l’impossibilité de travailler plusieurs jours d’affilée dans des conditions climatiques extrêmes, malgré la volonté de profiter de la saison.

Ces témoignages mettent en lumière une réalité complexe, où ni les agriculteurs ni les ouvriers ne sortent réellement gagnants, malgré l’apparente embellie de la filière.

Une pénurie structurelle qui dépasse l’olivier

Pour Rachid Benali, président de l’Interprofession marocaine de l’olive (Interprolive), la situation actuelle va bien au-delà des conditions climatiques. «Effectivement, il y a une grande pénurie aujourd’hui sur la main-d’œuvre, pas uniquement sur la récolte de l’olivier. On ressent la même chose au niveau des agrumes, des fruits rouges, de toute l’agriculture en général».

Selon lui, plusieurs facteurs se cumulent cette saison. La campagne oléicole, qui s’étale habituellement sur trois mois, a été fortement perturbée par plus d’un mois de pluie, réduisant considérablement la période effective de récolte. «La campagne est devenue très courte. Il y a une très forte pression sur la demande de main-d’œuvre pendant les deux mois qui restent. Tout le monde veut récolter au même moment».

À cela s’ajoute une récolte exceptionnellement abondante, qui nécessite un volume de main-d’œuvre difficile à mobiliser. Mais le problème est aussi structurel. Après six à sept années de sécheresse, le travail agricole s’est raréfié dans les campagnes, poussant de nombreux ouvriers à partir vers les villes. Parallèlement, les grands chantiers nationaux comme la construction des stades, autoroutes, infrastructures, ont créé une forte demande de main-d’œuvre à des conditions très attractives. «Aujourd’hui, on ne parle plus du SMAG ni du SMIG. On est à des prix deux à trois fois plus élevés. On parle de 250 à 400 dirhams par jour, et même avec ça, on peine à trouver des ouvriers», affirme M. Benali.

Quand la récolte se fait «à moitié»

Cette flambée des coûts a un impact direct sur la rentabilité des exploitations. Rachid Benali rappelle que le prix de l’olive a fortement baissé cette année en raison de l’abondance de l’offre. «L’olive se vend entre 4 et 6 dirhams le kilo. Or, la main-d’œuvre de récolte coûte entre 1,5 et 2 dirhams le kilo. Dans certains cas, 50% du chiffre d’affaires de l’agriculteur part uniquement dans la récolte.»

Dans certaines régions, une pratique de plus en plus répandue illustre l’ampleur du problème : la récolte «à moitié». L’ouvrier récolte 100 kilos d’olives et en conserve 50, laissant le reste au producteur. «L’agriculteur paie ses charges toute l’année et a souffert pendant des années de sécheresse. Maintenant qu’il a une bonne récolte, il laisse parfois 25 à 50% de sa production uniquement pour la récolte. C’est un sérieux problème», insiste le président d’Interprolive.

La question se pose désormais : quelles seront les conséquences de cette pénurie sur la campagne en cours et sur les prix à moyen terme ? Si les olives ne sont pas récoltées à temps, une partie de la production risque d’être perdue, ce qui pourrait, à terme, peser sur l’offre et les prix.

Conscient de l’urgence, le président d’Interprolive indique que des discussions sont en cours avec l’ANAPEC et le ministère de l’Emploi pour tenter de trouver des solutions durables.

«On va devenir comme les pays européens : sans ouvriers, ou avec une main-d’œuvre très chère. Ce qui était un avantage compétitif pour l’agriculture marocaine ne l’est plus aujourd’hui. Il faut s’adapter, mais ce n’est pas facile.»

Entre abondance de production, pénurie de bras et explosion des coûts, la campagne oléicole 2025-2026 illustre un paradoxe profond : une filière qui produit plus que jamais, mais qui peine à récolter sa propre richesse.
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