Menu
Search
Jeudi 26 Février 2026
S'abonner
close
Jeudi 26 Février 2026
Menu
Search

Inondations, prix, intermédiaires et spéculateurs : Rachid Benali décrypte les tensions du modèle agricole

Invité de «L’Info en Face», le président de la Comader revient sur les récentes intempéries, la volatilité des prix et le rôle controversé des intermédiaires dans la chaîne de distribution. Entre pression climatique, fragilité financière des exploitations et dérives spéculatives, il alerte sur un modèle agricole sous tension où l’agriculteur demeure, selon lui, le maillon le plus exposé.

No Image
À chaque Ramadan, la même question revient : pourquoi les prix des fruits et légumes fluctuent-ils ? Les récentes inondations vont-elles alourdir la facture du consommateur ? Et surtout, qui porte réellement le poids de ces turbulences ? Sur le plateau de «L’Info en Face», Rachid Benali, président de la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural (Comader), a livré une analyse sans détour.



Premier constat : le décalage entre le prix sortie ferme et le prix étal. «Il faut toujours différencier entre les prix chez nous, agriculteurs, et les prix consommateurs», explique M. Benali. Et de préciser : «Un produit qui sort chez nous voit son prix multiplié par 3, par 4, pour arriver chez le consommateur. Ce n’est vraiment pas de notre ressort.» Selon lui, la tomate, par exemple, quitte l’exploitation entre 1,70 et 2 dirhams le kilo, la pomme de terre autour de 2,50 à 3 dirhams, l’oignon à 3 dirhams. Pourtant, sur les marchés urbains, les prix affichés peuvent être bien supérieurs. «Nous aussi, on est des consommateurs. Et ça nous fait mal», confie-t-il. Le problème, martèle-t-il, réside dans la longueur et l’opacité du circuit de distribution. «De la sortie de la ferme jusqu’au consommateur, il y a un circuit tellement long... Un produit peut passer entre deux ou trois mains avant même d’arriver au premier marché de gros.»

Intermédiaires indispensables, spéculateurs à neutraliser

Rachid Benali ne se contente pas d’un discours simpliste. Il distingue clairement intermédiaires et spéculateurs. «On a besoin des intermédiaires», affirme-t-il. «Sans eux, la majorité des agriculteurs ne pourrait pas survivre.» Et pour clarifier ses propos, l'invité avance un chiffre frappant : «Plus de 80% des produits sortis des fermes ne sont pas vendus directement par l’agriculteur». Faute de financement, beaucoup cèdent leur production sur pied ou sur champ. «L’agriculteur commence à investir dès janvier et ne récolte qu’en octobre. S’il n’a pas les moyens financiers, d’autres interviennent.» Pour lui, près des deux tiers des exploitations dépendent de ces avances et de ces financements informels. «Sans ces avances, ils ne pourraient pas produire.»



En revanche, les spéculateurs, eux, doivent être «traqués». «Ce sont eux qu’il faut neutraliser», insiste-t-il, estimant que la spéculation nuit autant à l’agriculteur qu’au consommateur. Le président de la Comader rappelle à ce propos que la loi 37‑21 devait permettre aux agriculteurs de vendre directement aux détaillants dans le cadre de l’agrégation. Sur le papier, c'est une révolution, mais dans les faits, il s'agit d'un chantier bloqué. «Les décrets d’application sont tellement difficiles à mettre en œuvre», regrette Benali. De plus, les grandes villes, où se concentre 60 à 70% du marché des fruits et légumes, restent dominées par les marchés de gros. «Si on enlève ces villes, quelqu’un qui veut se lancer dans la vente directe ne peut pas le faire», ajoute l'invité.

Résultat : peu d’agriculteurs ont pu réellement court-circuiter les intermédiaires. Pourtant, la simplification des circuits permettrait, selon lui, de réduire les marges en cascade, d’améliorer la qualité et surtout de limiter les pertes post-récolte. Et de noter que «le gaspillage peut atteindre jusqu’à 25% sur certains produits comme la tomate. Une caisse de 30 kilos, le détaillant n’en vend parfois que 22 ou 24.»

Inondations : «Aucun impact sur les prix»

Concernant les récentes pluies torrentielles, le président de la Comader se veut rassurant : «Il n’y aura pas d’impact sur les prix. Il n’y a pas de raison.» Les zones les plus touchées concernent surtout les céréales, les légumineuses et la betterave. «Quand on parle de blé ou de sucre, ce sont des prix fixes. On importera un peu plus si nécessaire», souligne-t-il. M. Benali reconnaît néanmoins que l’agriculteur, lui, encaisse le choc. «C’est lui qui reçoit le coup. Heureusement pour le consommateur, l’impact ne doit pas se ressentir sur les étals.» Un chiffrage précis des pertes est attendu dans les prochaines semaines, mais Benali souligne la réactivité des autorités et l’aide royale annoncée. «Cette réaction rapide a apaisé la tension chez l’agriculteur.»

Au-delà des prix, le président de la Comader alerte sur une menace structurelle : la variabilité climatique. «Le petit pois, autrefois cultivé en bour, doit aujourd’hui être irrigué. L’olivier, qu’on n’irrigait pas il y a 30 ans, nécessite désormais de l’eau. Les coûts explosent.» À cela s’ajoute l’absence de subventions directes à la production, contrairement à l’Europe. «En dehors de 2024, aucun produit n’est subventionné. En Europe, un hectare de blé touche environ 400 euros. Au Maroc, c’est zéro dirham.» Le véritable péril, selon lui, est humain. «Si on perd l’humain, on perdra tout.» Les campagnes se vident, la main-d’œuvre se raréfie, et la profession devient de moins en moins attractive. «Après cinq années de sécheresse, maintenant les inondations... la pression sur les marges est énorme.»

Sur un autre volet, Benali met en garde contre une dépendance excessive aux importations. «Un jour, un pays peut fermer ses frontières, comme la Russie l’a fait pour le blé. On doit assurer un minimum de sécurité alimentaire.» Il cite l’exemple européen : «En France, 80% des fruits et légumes sur les étals sont importés. Les agriculteurs passent de 800.000 à 400.000, et bientôt 200.000.» Pendant la Covid, rappelle-t-il, «au Maroc, on a eu des légumes pendant toute la période. Les Européens non.»

Entre protection du consommateur et survie de l’agriculteur

À la question de savoir s’il faudra choisir entre protéger le consommateur ou soutenir l’agriculteur, Benali tranche : «Protéger l’agriculteur, c’est garantir qu’on produira toujours. On ne sait pas ce qui se passera demain». Quant à Aïd Al-Adha, il reste prudent mais optimiste : «En principe, il n’y a pas de raison d’avoir des prix élevés. Il y a de la quantité, il y a du pâturage. Mais il faudra veiller aux spéculateurs».

Au final, derrière le «yo-yo» des prix, le président de la Comader renvoie à une réalité plus profonde : un modèle agricole sous tension, pris entre dérèglement climatique, fragilité financière et circuits commerciaux verrouillés. Et une certitude : «L’agriculteur est le premier à subir. Le consommateur vient après».
Lisez nos e-Papers