Yousra Amrani
22 Juillet 2026
À 15:20
Le chiffre à lui seul dit l'ampleur du phénomène : en 2025, le
taux de chômage des femmes s'est établi à 20,5%, contre 10,8% pour les
hommes, selon le rapport annuel de
Bank Al-Maghrib de 2025 publié récemment. Un écart qui ne cesse de se creuser depuis la pandémie : il n'était que de 5,7 points en 2019, il atteint désormais 9,7 points. Et quand elles parviennent à décrocher un
emploi, les femmes restent moins bien payées : les dernières estimations du Haut-Commissariat au Plan (HCP), qui remontent à 2019, situaient l'écart salarial en milieu urbain à près de 23%.
Un écart d'activité de 49,5 points qui ne bouge plus
Ce déficit d'accès à l'emploi et aux
salaires s'inscrit dans un constat plus large : en dépit d'une volonté affichée au plus haut niveau de l'État et de la consécration de l'égalité de genre dans la Constitution, le Maroc se positionne au sein du dernier décile des classements mondiaux en la matière. Pire, alors que de nombreuses économies ont enregistré un relatif redressement depuis la crise pandémique, le Royaume affiche une résistance particulière à l'atténuation des écarts, notamment en matière de participation au
marché du travail.
Le chiffre le plus révélateur de cette résistance concerne le taux d'activité. Entre 2019 et 2025, celui des femmes est passé de 21,5% à 19%, celui des hommes de 71% à 68,5%. Les deux courbes ont beau reculer de concert, l'écart entre elles, lui, n'a pas varié d'un point : il reste figé à 49,5 points.
Les campagnes, principales perdantes
Ce chiffre national, toutefois, dissimule des trajectoires opposées selon le milieu de résidence. Dans les villes, une légère amélioration a été observée. Dans les campagnes, à l'inverse, les disparités se sont fortement accentuées. En cause : la succession d'années de
sécheresse, qui a pesé sur l'activité agricole, premier pourvoyeur d'emplois pour les
femmes rurales. Selon les données du Haut-Commissariat au Plan de 2024, 86,4% des femmes actives en milieu rural travaillent dans l'agriculture, contre 55,6% des hommes.
Des normes sociales qui pèsent sur les choix individuels
Les chocs conjoncturels, pandémie et sécheresses, n'expliquent cependant pas tout. Le degré et la persistance de ces inégalités sont aussi attribuables à de nombreux facteurs structurels qui caractérisent l'économie et la société marocaines. Ainsi, malgré une amélioration sensible du niveau d'éducation, les normes sociales continuent de peser lourdement sur les choix des Marocains en matière de participation au marché du travail.
Les résultats de l'enquête mondiale sur les valeurs (2017-2020) l'illustrent crûment : pour le Royaume, 64% des hommes et 48,3% des femmes estiment que les hommes devraient être priorisés lorsque les offres d'emploi se font rares. Et 69% des hommes comme 54% des femmes jugent qu'être femme au foyer est aussi gratifiant qu'occuper un emploi rémunéré.
Au-delà de ces représentations, ce poids social est amplifié par des difficultés très concrètes de conciliation entre vie professionnelle et vie familiale : flexibilité insuffisante au travail, services de garde d'enfants indisponibles ou inaccessibles. Cet obstacle est évoqué par plus de la moitié des femmes au foyer selon le HCP, et figure parmi les principales entraves à la participation des femmes au marché du travail recensées par le «Baromètre Arabe 2023-2024». À cela s'ajoutent le manque d'opportunités d'emploi et la faiblesse des rémunérations salariales.
Un manque à gagner économique, à l'échelle de toute une région
Notons que cette problématique dépasse largement les frontières du Royaume. Une étude récente de la Banque mondiale le confirme à l'échelle régionale : dans la zone Moyen-Orient, Afrique du Nord, Afghanistan et Pakistan (MENAAP), citée dans le rapport de la banque centrale, indique que la levée des obstacles à l'accès des femmes à l'emploi pourrait entraîner, dans certains pays, une hausse de 20% à 30% du produit intérieur brut (PIB) par habitant. Un potentiel considérable, mais que la région peine à exploiter : certaines évaluations indiquent qu'au rythme actuel de réduction des écarts, il faudrait plus d'un siècle pour atteindre la parité. La pandémie de la Covid-19, dont l'impact sur l'emploi a été plus important pour les femmes que pour les hommes, n'a fait qu'allonger cette échéance.