Économie

Les crues intenses après sécheresse résultent du réchauffement climatique, non d’un basculement hydrologique (Expert)

Au Maroc, l’alternance de longues sécheresses et de crues violentes s’explique surtout par le réchauffement climatique, qui renforce les «rivières atmosphériques» chargées d’humidité. Ces pluies intenses, plus rares mais plus brutales, touchent surtout les zones montagneuses, provoquant inondations, glissements de terrain et débordements des oueds. Malgré les barrages et aménagements hydrauliques, les infrastructures restent vulnérables face à ces épisodes extrêmes. Paradoxalement, l’eau devient plus rare sur le long terme, car les précipitations torrentielles s’écoulent trop vite pour recharger durablement les ressources hydriques. Plus de détails avec Driss Sadkaoui, enseignant-chercheur de géologie à l’Université Abdelmalek Essaadi (Faculté des sciences de Tétouan).

27 Février 2026 À 15:47

Le Matin : Le Maroc connaît des épisodes de crues intenses après des périodes prolongées de sécheresse : s’agit-il d’un simple effet de variabilité climatique ou d’un basculement structurel du régime hydrologique ?



Driss Sadkaoui :
Après plusieurs années de sécheresse sévère et de stress hydrique généralisé, le Maroc fait face à l’autre versant d’un climat de plus en plus instable. Il s’agit de précipitations intenses (200 mm/jour) et localement destructrices. Ce phénomène est cyclique, avec une période de 8ᵉ à 10ᵉ ans, comme l’ont démontré les études dendrologiques effectuées à la demande de feu Sa Majesté le Roi Hassan II. Cette cyclicité serait contrôlée par ce que les climatologues appellent les «rivières atmosphériques», c’est-à-dire une circulation rapide d’air chaud et humide sous forme de couloir assez étroit (200 à 400 km en moyenne), depuis les latitudes tropicales vers les régions tempérées. L’air tropical, qui contient beaucoup d’humidité, se retrouve propulsé par un puissant courant-jet d’altitude faisant la jonction entre la zone tempérée et la zone froide. Le courant-jet joue un rôle crucial dans la formation des dépressions et influence leur trajectoire. Il peut aussi amplifier ou atténuer la force des tempêtes.

En se heurtant à de l’air plus frais, une dépression se creuse et provoque un système perturbé actif qui déverse alors de fortes et durables précipitations sur une zone continentale assez restreinte géographiquement. Ce terme fait surtout référence au contenu de vapeur d’eau dans la masse d’air, c’est-à-dire, de façon concrète, aux perturbations pluvieuses.



À cause de l’augmentation de la température moyenne du bassin méditerranéen, ces rivières atmosphériques engendreraient des intempéries plus ou moins sévères avec de fortes pluies ou chutes de neige, des crues et inondations, des vents violents, entraînant des dommages aux biens et aux personnes, comme c’est le cas en Afrique du Nord et dans la péninsule Ibérique ces dernières semaines.

Ce constat permet de conclure que ces épisodes de crues intenses après des périodes prolongées de sécheresse n’auraient pas de relation avec un basculement structurel du régime hydrologique ; ils sont les conséquences du réchauffement climatique.

Les modèles climatiques régionaux confirment-ils une augmentation de la fréquence des pluies extrêmes, courtes et violentes au Maroc, et dans quelles zones le risque est-il le plus critique ?

Avec les changements climatiques et l’augmentation de la température moyenne de la Terre, surtout dans la région méditerranéenne, le trajet de la rivière atmosphérique (Équateur nord de la Grande-Bretagne) pourrait changer et même se charger davantage en eau issue de l’évaporation au niveau de la mer Méditerranée. Ce phénomène serait à l’origine des précipitations sévères au niveau des plus hautes montagnes marocaines. Les zones montagneuses reçoivent les précipitations critiques dont la partie liquide emprunte immédiatement le réseau hydrique vers les barrages et vers la mer. Une fois que les barrages sont pleins d’eau, on doit ouvrir, de façon contrôlée, les vannes pour éviter leur rupture. Une fois les vannes ouvertes, le débit des oueds augmente et les cours d’eau débordent sur leur lit majeur, ce qui conduit à des inondations dans les plaines (comme le Gharb). Dans les zones enneigées, la neige dépasse 1 m d’épaisseur ; on doit donc briser l’isolement des villages en déneigeant les routes. À ceci s’ajoute le problème des glissements de terrain dans les zones pentues à substratum marneux ou argileux, comme c’est le cas dans certaines régions du Nord marocain où des maisons et des routes ont été endommagées.

Est-ce que les infrastructures hydrauliques actuelles sont capables de résister à de nouveaux scénarios climatiques ?

Le Maroc ne connaissait les crues exceptionnelles que récemment ; c’est pourquoi on ne peut pas parler d’un réseau d’assainissement adapté à ces crues. Cependant, notre pays a commencé la construction des barrages depuis longtemps dans le but de protéger les villes des inondations, de fournir de l’eau potable aux habitants et d’irriguer les cultures. Aussi, dans les villes et villages traversés par des oueds, on observe des systèmes d’endiguement et des ouvrages de déviation du cours d’eau. Ces infrastructures hydrauliques étaient suffisantes pour protéger les habitants des inondations dues à la charge hydrique des oueds, mais quand on ouvre les vannes des barrages, le débit des cours d’eau se multiplie par trois ou quatre, et l’infrastructure ne peut plus supporter cet excès d’eau. Dans ce cas, on doit évacuer les habitants pour éviter les pertes humaines.



Comment expliquez-vous le paradoxe hydrique marocain qui se traduit par davantage d’épisodes pluvieux extrêmes, mais une baisse tendancielle des ressources en eau mobilisables ?

Le paradoxe hydrique marocain s’explique par le changement climatique, qui intensifie les extrêmes : une baisse structurelle des précipitations moyennes, cumulée à des températures plus élevées (évaporation accrue), réduit les ressources, tandis que les pluies restantes, plus rares, mais torrentielles, s’évacuent trop vite pour recharger efficacement les nappes phréatiques et les barrages ; une grande partie termine le cycle de l’eau et atteint l’océan. En raison de sa situation géographique en zone semi-aride, le Maroc subit fortement les effets négatifs du changement climatique. Ces derniers se traduisent, sur le plan hydrologique, par des périodes de sécheresse intenses et de plus en plus fréquentes, ainsi que par la baisse et l’irrégularité des précipitations. Ces phénomènes ralentissent le renouvellement de l’eau disponible et aggravent la vulnérabilité hydrique du pays. Cette inégalité entre les apports de précipitations et les dépenses dans les domaines agricole, industriel et domestique conduit à un stress hydrique et à une situation de rareté hydrique à l’échelle du Maroc. Ce phénomène a entraîné une réduction des réserves en eau aussi bien dans les retenues que dans les nappes, mais soudain les barrages ont fait le trop-plein en quelques jours.

À votre avis, quels sont les outils d’anticipation qui devraient être priorisés aujourd’hui ?

Pour protéger les infrastructures et les populations face aux aléas climatiques exceptionnels, plusieurs outils d’anticipation peuvent être utilisés, sans priorisation d’un outil par rapport aux autres. De nombreux organismes doivent donc être engagés dans cette tâche. Les alertes hydrométéorologiques ont pour objectif la prévention des inondations et des crues soudaines en évaluant les risques. Ceci se fait grâce au modèle de prévision numérique marocain «Al Bachir», souvent couplé aux modèles «Arome» et «Aladin», outil opérationnel utilisé par la Direction de la météorologie nationale pour produire des prévisions précises de l’état de l’atmosphère en intégrant des données de modélisation numérique. Ces alertes ont sauvé la vie des habitants des régions inondées en les évacuant avant les inondations. Pour éviter la récurrence de ce fléau, on est obligé de cartographier les zones à risque d’inondation en se basant sur les images satellitaires traitées par des outils informatiques et des algorithmes d’intelligence artificielle. Les cartes issues de ce travail permettent d’identifier les zones vulnérables aux inondations et d’interdire toute construction dans les lits majeurs des oueds, dans les anciens lacs et dans les zones en subsidence comme le bassin du Gharb. L’interconnexion entre les différents barrages est devenue impérative pour éviter l’ouverture des vannes et le rejet de l’excès d’eau dans la mer.
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