Le Matin : Le Maroc sort de plusieurs années de sécheresse sévère, et se retrouve aujourd’hui confronté à des crues soudaines et destructrices. Comment analysez-vous ce «paradoxe hydrique» : rareté structurelle d’un côté, excès brutal de l’autre ?
Franck Galland : La variabilité climatique s’intensifie. Nous observons désormais des volumes d’eau concentrés sur des périodes très courtes, et dans des proportions particulièrement impressionnantes. Le cumul pluviométrique moyen depuis septembre 2025 a atteint 150 mm, soit une hausse de 35% par rapport à la moyenne annuelle enregistrée depuis les années 1990, et trois fois plus que l’an passé. Autrement dit, le pays se retrouve confronté à un excès d’eau en un laps de temps très court. Et paradoxalement, l’année précédente, le Maroc faisait face à une situation de sécheresse particulièrement préoccupante. L’année 2022 a d’ailleurs constitué un véritable marqueur des bouleversements climatiques. On y a enregistré des températures dépassant régulièrement les 50 degrés. Cette année-là figure parmi les quatre années consécutives les plus sèches depuis 1960. Par ailleurs, entre 2019 et 2022, le déficit moyen de pluviométrie a atteint 32% par rapport aux niveaux de référence de 1980.
Cela signifie que le Maroc doit désormais gérer simultanément deux réalités extrêmes : d’un côté, des épisodes de sécheresse et de canicule prolongées, comme ceux observés entre 2019 et 2024 ; et de l’autre, des épisodes de pluies très intenses tombant en très peu de temps, parfois sur des sols déjà saturés. Nous sommes face à ce que j’appellerais une nouvelle normalité. Il faut ainsi s’attendre, pendant la saison des pluies, à des phénomènes pluviométriques d’une intensité rare et supérieurs à ceux observés au cours des 70 dernières années. À l’inverse, il faut aussi anticiper des saisons extrêmement sèches entre le printemps et le début de l’automne, et ce sur plusieurs années consécutives. Dans ce contexte, la gestion de la ressource en eau devient un enjeu de sécurité collective et nécessite d’agir avec science. Elle exige en effet anticipation, prévision et capacité de réaction rapide. Agir en conscience face à ces extrêmes n’est plus une option : c’est une nécessité stratégique.
Que signifie concrètement cette nouvelle normalité pour le Maroc ?
Le Maroc dispose d’un atout majeur : une politique hydraulique de long terme, initiée sous le règne de Sa Majesté le Roi Hassan II et poursuivie par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui a permis au Royaume de se doter d’un réseau particulièrement dense d’ouvrages de retenue. On compte aujourd’hui plus de 150 barrages à l’échelle nationale. Mais cette nouvelle normalité climatique impose désormais une gestion beaucoup plus fine de ces infrastructures. Lors d’épisodes de fortes pluies, comme ceux observés récemment, il faut pouvoir veiller à la sécurité des ouvrages, gérer le trop-plein, ce qui implique des lâchers d’eau et le bon fonctionnement des évacuateurs de crue. Piloter un barrage en période d’inondation est complexe : c’est un métier technique nécessitant des consignes d’exploitation strictes en période de gestion des crues et des exercices de crises destinés à tester les procédures en place. La rupture d’un barrage demeure en effet un risque majeur en cas d’inondation. Tout doit être fait pour l’éviter.
Ces ouvrages de retenue hydraulique doivent ainsi être exploités avec rigueur et expertise, en suivant toujours des logiques d’anticipation. D’autant plus que la difficulté réside dans l’alternance : après des périodes de remplissage à 80% comme certains ouvrages en ce moment, il faut s’attendre à voir ces mêmes barrages n’être pleins qu’à 20 ou 30% de leur capacité pendant plusieurs années consécutives. Le ministre Nizar Baraka a récemment indiqué que le taux moyen de remplissage atteignait actuellement 69%, soit une progression de plus de 134% par rapport à l’année précédente. Cette variation spectaculaire illustre précisément la réalité à laquelle le Maroc est désormais confronté : des événements climatiques extrêmes, dans un sens comme dans l’autre. Ce sont ces contraintes des extrêmes – désormais diffuses et permanentes – qui définissent aujourd’hui le défi hydraulique du Royaume.
Comment le Maroc peut-il se préparer face à ces extrêmes ?
Pour faire face au manque d’eau, la préparation passe d’abord par la diversification des ressources. Face à la raréfaction, il faut compter sur des sources alternatives d’approvisionnement en eau. C’est précisément la trajectoire engagée par le Royaume, à travers les grands projets de dessalement annoncés par Sa Majesté le Roi Mohammed VI. On parle de stations d’une capacité de 800.000 m³ par jour à Casablanca, et d’une capacité comparable à Rabat. À titre de comparaison, 800.000 m³ par jour représentent quatre fois la capacité de la station de dessalement de Barcelone, actuellement la plus importante d’Europe. Cela montre clairement le choix stratégique du Maroc : se doter d’outils capables de faire face à plusieurs années consécutives de sécheresse grâce au dessalement.
Il s’agit, au fond, d’une véritable stratégie de résilience nationale. Gérer les extrêmes signifie à la fois bien anticiper les manques d’eau, mais également mieux maîtriser le trop-plein. Ceci suppose une gestion dynamique des ouvrages hydrauliques, mais aussi la protection des biens et des personnes à travers des systèmes d’alerte performants permettant des évacuations à temps. La technologie joue sur ce point un rôle central : alertes par SMS sortant, utilisation des réseaux sociaux, dispositifs numériques d’information en temps réel par IA. La prévention devient un levier majeur.
Mais la résilience ne concerne pas uniquement le secteur de l’eau. Elle implique l’ensemble des infrastructures critiques. Si un opérateur d’électricité est durablement affecté par une inondation, c’est toute l’activité économique qui s’en trouve paralysée. Sans électricité, rien ne fonctionne. Tous les opérateurs de réseaux essentiels – eau, énergie, télécoms, services urbains – doivent donc se préparer à faire face à des chocs multiples : inondations, sécheresses prolongées, mais également canicules inédites avec des risques multipliés de départs de feu sur leurs installations. Ces situations posent bien des défis, notamment en matière de refroidissement des locaux et des équipements, comme en prévention et en réponse aux incendies ou encore dans le maintien de l’approvisionnement en eau pour les sites industriels vitaux. Autrement dit, c’est toute la société qui doit se préparer, au Maroc comme sur la rive nord de la Méditerranée. «Gouverner, c’est prévoir», mais Lyautey disait en paraphrasant «Gouverner, c’est pleuvoir».
L’État, les collectivités territoriales et les opérateurs d’infrastructures critiques doivent ainsi aller vers davantage de résilience, à travers des stratégies d’investissement structurantes. Le dessalement en est une illustration concrète : il permet de compenser les modifications des régimes pluviométriques. Lorsque l’alimentation en eau dépend principalement des barrages et que ceux-ci ne sont remplis qu’à 20%, la pénurie hydrique devient un risque difficilement évitable. Aujourd’hui, le retour à des niveaux plus confortables des stockages d’eau de pluie offre au Maroc entre un et trois ans d’alimentation en eau potable. À court terme, la situation est donc sécurisée. Mais à l’horizon 2030, rien ne dit que les épisodes de sécheresse ne deviendront pas encore plus longs et plus intenses que ceux rencontrés sur la période 2019-2024. De même, pour répondre aux événements pluviométriques extrêmes, il faut également prévoir d’investir massivement pour une gestion plus efficiente des eaux pluviales via des bassins d’orage, des parcs éponge, des chaussées absorbantes et d’autres aménagements urbains adaptés. Les solutions techniques et technologiques existent pour limiter les apports vers les réseaux d’eaux usées.
Finalement, la réponse aux aléas climatiques repose sur trois piliers : investissement, anticipation et capacité de gestion de crise. Vous travaillez depuis longtemps sur la géopolitique de l’eau en Méditerranée. Est-ce que les chocs climatiques actuels peuvent modifier les équilibres régionaux ou renforcer certaines dépendances stratégiques ?
Les chocs climatiques ont d’abord un impact économique direct. Une sécheresse prolongée affecte immédiatement le PIB, en particulier dans les pays où l’agriculture reste un secteur structurant. Elle pèse sur l’emploi, fragilise les revenus ruraux et peut accentuer les déséquilibres sociaux. À moyen terme, ces tensions peuvent alimenter des dynamiques de migrations internes, des zones rurales vers les villes, voire des migrations climatiques transfrontalières.
À l’inverse, les pays capables de sécuriser leur approvisionnement en eau, d’anticiper les événements extrêmes et d’investir dans des infrastructures résilientes ont davantage de chances de préserver leur stabilité économique et sociale. L’accès à l’eau devient donc un facteur différenciant entre États et un enjeu de sécurité collective : certains subiront fortement les conséquences de tempêtes, de sécheresses ou d’inondations, tandis que d’autres, mieux préparés, amortiront les chocs. C’est là que se joue une recomposition des équilibres régionaux. Les pays les plus vulnérables risquent de devenir encore plus fragiles et plus dépendants financièrement, technologiquement ou politiquement, de ceux qui disposent de capacités de résilience, qu’il s’agisse du dessalement, d’une gestion optimisée des eaux pluviales et des retenues hydrauliques, de technologies d’alerte aux populations. Autrement dit, il existe aujourd’hui une véritable géopolitique de l’eau. Mais au-delà de la ressource en elle-même, se dessine aussi une géopolitique de la réponse aux événements climatiques extrêmes : la capacité à gérer ces chocs conditionnera la stabilité intérieure des États et, par ricochet, les équilibres régionaux en Méditerranée et en Afrique du Nord.
Comment le Maroc peut-il transformer cette contrainte hydrique en opportunité géopolitique ?
En langue chinoise, c’est le même idéogramme qui veut dire crise et opportunité. Je pense que le Maroc saura gérer la raréfaction de la ressource en eau grâce au dessalement et à la réutilisation des eaux usées, mais également par les bonnes pratiques de l’OCP, l’Office chérifien des phosphates, qui est très vertueux dans le domaine de la gestion de la ressource en eau. D’ici 2028, le «programme eau» de l’OCP a ainsi un objectif d’utiliser 100% des ressources en eau non conventionnelles – dessalement et réutilisation des eaux usées – dans une logique d’autosuffisance industrielle.
Ainsi la contrainte hydrique que connaît le Maroc a permis à un groupe comme l’OCP de trouver des solutions techniques à ses besoins et aujourd’hui de les mettre au service de collectivités. Par exemple, l’OCP exploite des capacités de dessalement de l’eau de mer et en transfère l’eau douce produite à des collectivités comme les villes de Safi et d’El Jadida. Ceci crée des avancés sur le territoire marocain, mais cela peut aussi créer des opportunités ailleurs. Dans ce domaine, le plus bel exemple à suivre pour moi est celui des Pays-Bas. En 1953, les Hollandais ont connu de terribles inondations faisant des milliers de morts. Suite à cela, ils ont décidé stratégiquement de composer avec l’eau à travers le plan Delta, de mieux gérer les trop d’eau ainsi que les manques d’eau. D’une expertise nationale, ils en ont ensuite fait une expertise très reconnue internationalement. Après la tempête Sandy en 2012, qui a fortement touché New York et la côte Est des États-Unis, ce sont les entreprises néerlandaises qui ont su proposer leurs services aux territoires sinistrés en matière d’ingénierie, de supervision de travaux et de transfert de technologies. Donc oui, on peut transformer un inconvénient en un avantage. Le Maroc doit faire face à une extrême variabilité pluviométrique due au changement climatique. S’il innove avec des solutions, il peut développer un savoir-faire différenciant et se créer un potentiel économique à l’étranger et en Afrique notamment.
Peut-on considérer que le Maroc est en train de devenir un modèle exemplaire en matière de gestion de la ressource en eau ?
Je trouve que la gestion du Maroc en réponse à la raréfaction de la ressource en eau est assez exemplaire. Mais le vrai sujet pour le Royaume est aujourd’hui de gérer le trop d’eau sur de courtes périodes. Cela nécessite des outils de prévision, de modélisation, des capacités d’alerte aux populations, ainsi que des infrastructures urbaines nouvelles – parcs éponges, chaussées absorbantes, bassins d’orage – pour limiter et réguler les apports hydrauliques aux réseaux de collecte et de transport d’eaux usées. De ce point de vue, le Maroc doit encore progresser. Mais en tout cas, le Maroc devient un laboratoire de la variabilité climatique. Et dans un laboratoire, on teste des solutions et on en trouve.
Franck Galland : La variabilité climatique s’intensifie. Nous observons désormais des volumes d’eau concentrés sur des périodes très courtes, et dans des proportions particulièrement impressionnantes. Le cumul pluviométrique moyen depuis septembre 2025 a atteint 150 mm, soit une hausse de 35% par rapport à la moyenne annuelle enregistrée depuis les années 1990, et trois fois plus que l’an passé. Autrement dit, le pays se retrouve confronté à un excès d’eau en un laps de temps très court. Et paradoxalement, l’année précédente, le Maroc faisait face à une situation de sécheresse particulièrement préoccupante. L’année 2022 a d’ailleurs constitué un véritable marqueur des bouleversements climatiques. On y a enregistré des températures dépassant régulièrement les 50 degrés. Cette année-là figure parmi les quatre années consécutives les plus sèches depuis 1960. Par ailleurs, entre 2019 et 2022, le déficit moyen de pluviométrie a atteint 32% par rapport aux niveaux de référence de 1980.
Cela signifie que le Maroc doit désormais gérer simultanément deux réalités extrêmes : d’un côté, des épisodes de sécheresse et de canicule prolongées, comme ceux observés entre 2019 et 2024 ; et de l’autre, des épisodes de pluies très intenses tombant en très peu de temps, parfois sur des sols déjà saturés. Nous sommes face à ce que j’appellerais une nouvelle normalité. Il faut ainsi s’attendre, pendant la saison des pluies, à des phénomènes pluviométriques d’une intensité rare et supérieurs à ceux observés au cours des 70 dernières années. À l’inverse, il faut aussi anticiper des saisons extrêmement sèches entre le printemps et le début de l’automne, et ce sur plusieurs années consécutives. Dans ce contexte, la gestion de la ressource en eau devient un enjeu de sécurité collective et nécessite d’agir avec science. Elle exige en effet anticipation, prévision et capacité de réaction rapide. Agir en conscience face à ces extrêmes n’est plus une option : c’est une nécessité stratégique.
Que signifie concrètement cette nouvelle normalité pour le Maroc ?
Le Maroc dispose d’un atout majeur : une politique hydraulique de long terme, initiée sous le règne de Sa Majesté le Roi Hassan II et poursuivie par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui a permis au Royaume de se doter d’un réseau particulièrement dense d’ouvrages de retenue. On compte aujourd’hui plus de 150 barrages à l’échelle nationale. Mais cette nouvelle normalité climatique impose désormais une gestion beaucoup plus fine de ces infrastructures. Lors d’épisodes de fortes pluies, comme ceux observés récemment, il faut pouvoir veiller à la sécurité des ouvrages, gérer le trop-plein, ce qui implique des lâchers d’eau et le bon fonctionnement des évacuateurs de crue. Piloter un barrage en période d’inondation est complexe : c’est un métier technique nécessitant des consignes d’exploitation strictes en période de gestion des crues et des exercices de crises destinés à tester les procédures en place. La rupture d’un barrage demeure en effet un risque majeur en cas d’inondation. Tout doit être fait pour l’éviter.
Ces ouvrages de retenue hydraulique doivent ainsi être exploités avec rigueur et expertise, en suivant toujours des logiques d’anticipation. D’autant plus que la difficulté réside dans l’alternance : après des périodes de remplissage à 80% comme certains ouvrages en ce moment, il faut s’attendre à voir ces mêmes barrages n’être pleins qu’à 20 ou 30% de leur capacité pendant plusieurs années consécutives. Le ministre Nizar Baraka a récemment indiqué que le taux moyen de remplissage atteignait actuellement 69%, soit une progression de plus de 134% par rapport à l’année précédente. Cette variation spectaculaire illustre précisément la réalité à laquelle le Maroc est désormais confronté : des événements climatiques extrêmes, dans un sens comme dans l’autre. Ce sont ces contraintes des extrêmes – désormais diffuses et permanentes – qui définissent aujourd’hui le défi hydraulique du Royaume.
Comment le Maroc peut-il se préparer face à ces extrêmes ?
Pour faire face au manque d’eau, la préparation passe d’abord par la diversification des ressources. Face à la raréfaction, il faut compter sur des sources alternatives d’approvisionnement en eau. C’est précisément la trajectoire engagée par le Royaume, à travers les grands projets de dessalement annoncés par Sa Majesté le Roi Mohammed VI. On parle de stations d’une capacité de 800.000 m³ par jour à Casablanca, et d’une capacité comparable à Rabat. À titre de comparaison, 800.000 m³ par jour représentent quatre fois la capacité de la station de dessalement de Barcelone, actuellement la plus importante d’Europe. Cela montre clairement le choix stratégique du Maroc : se doter d’outils capables de faire face à plusieurs années consécutives de sécheresse grâce au dessalement.
Il s’agit, au fond, d’une véritable stratégie de résilience nationale. Gérer les extrêmes signifie à la fois bien anticiper les manques d’eau, mais également mieux maîtriser le trop-plein. Ceci suppose une gestion dynamique des ouvrages hydrauliques, mais aussi la protection des biens et des personnes à travers des systèmes d’alerte performants permettant des évacuations à temps. La technologie joue sur ce point un rôle central : alertes par SMS sortant, utilisation des réseaux sociaux, dispositifs numériques d’information en temps réel par IA. La prévention devient un levier majeur.
Mais la résilience ne concerne pas uniquement le secteur de l’eau. Elle implique l’ensemble des infrastructures critiques. Si un opérateur d’électricité est durablement affecté par une inondation, c’est toute l’activité économique qui s’en trouve paralysée. Sans électricité, rien ne fonctionne. Tous les opérateurs de réseaux essentiels – eau, énergie, télécoms, services urbains – doivent donc se préparer à faire face à des chocs multiples : inondations, sécheresses prolongées, mais également canicules inédites avec des risques multipliés de départs de feu sur leurs installations. Ces situations posent bien des défis, notamment en matière de refroidissement des locaux et des équipements, comme en prévention et en réponse aux incendies ou encore dans le maintien de l’approvisionnement en eau pour les sites industriels vitaux. Autrement dit, c’est toute la société qui doit se préparer, au Maroc comme sur la rive nord de la Méditerranée. «Gouverner, c’est prévoir», mais Lyautey disait en paraphrasant «Gouverner, c’est pleuvoir».
L’État, les collectivités territoriales et les opérateurs d’infrastructures critiques doivent ainsi aller vers davantage de résilience, à travers des stratégies d’investissement structurantes. Le dessalement en est une illustration concrète : il permet de compenser les modifications des régimes pluviométriques. Lorsque l’alimentation en eau dépend principalement des barrages et que ceux-ci ne sont remplis qu’à 20%, la pénurie hydrique devient un risque difficilement évitable. Aujourd’hui, le retour à des niveaux plus confortables des stockages d’eau de pluie offre au Maroc entre un et trois ans d’alimentation en eau potable. À court terme, la situation est donc sécurisée. Mais à l’horizon 2030, rien ne dit que les épisodes de sécheresse ne deviendront pas encore plus longs et plus intenses que ceux rencontrés sur la période 2019-2024. De même, pour répondre aux événements pluviométriques extrêmes, il faut également prévoir d’investir massivement pour une gestion plus efficiente des eaux pluviales via des bassins d’orage, des parcs éponge, des chaussées absorbantes et d’autres aménagements urbains adaptés. Les solutions techniques et technologiques existent pour limiter les apports vers les réseaux d’eaux usées.
Finalement, la réponse aux aléas climatiques repose sur trois piliers : investissement, anticipation et capacité de gestion de crise. Vous travaillez depuis longtemps sur la géopolitique de l’eau en Méditerranée. Est-ce que les chocs climatiques actuels peuvent modifier les équilibres régionaux ou renforcer certaines dépendances stratégiques ?
Les chocs climatiques ont d’abord un impact économique direct. Une sécheresse prolongée affecte immédiatement le PIB, en particulier dans les pays où l’agriculture reste un secteur structurant. Elle pèse sur l’emploi, fragilise les revenus ruraux et peut accentuer les déséquilibres sociaux. À moyen terme, ces tensions peuvent alimenter des dynamiques de migrations internes, des zones rurales vers les villes, voire des migrations climatiques transfrontalières.
À l’inverse, les pays capables de sécuriser leur approvisionnement en eau, d’anticiper les événements extrêmes et d’investir dans des infrastructures résilientes ont davantage de chances de préserver leur stabilité économique et sociale. L’accès à l’eau devient donc un facteur différenciant entre États et un enjeu de sécurité collective : certains subiront fortement les conséquences de tempêtes, de sécheresses ou d’inondations, tandis que d’autres, mieux préparés, amortiront les chocs. C’est là que se joue une recomposition des équilibres régionaux. Les pays les plus vulnérables risquent de devenir encore plus fragiles et plus dépendants financièrement, technologiquement ou politiquement, de ceux qui disposent de capacités de résilience, qu’il s’agisse du dessalement, d’une gestion optimisée des eaux pluviales et des retenues hydrauliques, de technologies d’alerte aux populations. Autrement dit, il existe aujourd’hui une véritable géopolitique de l’eau. Mais au-delà de la ressource en elle-même, se dessine aussi une géopolitique de la réponse aux événements climatiques extrêmes : la capacité à gérer ces chocs conditionnera la stabilité intérieure des États et, par ricochet, les équilibres régionaux en Méditerranée et en Afrique du Nord.
Comment le Maroc peut-il transformer cette contrainte hydrique en opportunité géopolitique ?
En langue chinoise, c’est le même idéogramme qui veut dire crise et opportunité. Je pense que le Maroc saura gérer la raréfaction de la ressource en eau grâce au dessalement et à la réutilisation des eaux usées, mais également par les bonnes pratiques de l’OCP, l’Office chérifien des phosphates, qui est très vertueux dans le domaine de la gestion de la ressource en eau. D’ici 2028, le «programme eau» de l’OCP a ainsi un objectif d’utiliser 100% des ressources en eau non conventionnelles – dessalement et réutilisation des eaux usées – dans une logique d’autosuffisance industrielle.
Ainsi la contrainte hydrique que connaît le Maroc a permis à un groupe comme l’OCP de trouver des solutions techniques à ses besoins et aujourd’hui de les mettre au service de collectivités. Par exemple, l’OCP exploite des capacités de dessalement de l’eau de mer et en transfère l’eau douce produite à des collectivités comme les villes de Safi et d’El Jadida. Ceci crée des avancés sur le territoire marocain, mais cela peut aussi créer des opportunités ailleurs. Dans ce domaine, le plus bel exemple à suivre pour moi est celui des Pays-Bas. En 1953, les Hollandais ont connu de terribles inondations faisant des milliers de morts. Suite à cela, ils ont décidé stratégiquement de composer avec l’eau à travers le plan Delta, de mieux gérer les trop d’eau ainsi que les manques d’eau. D’une expertise nationale, ils en ont ensuite fait une expertise très reconnue internationalement. Après la tempête Sandy en 2012, qui a fortement touché New York et la côte Est des États-Unis, ce sont les entreprises néerlandaises qui ont su proposer leurs services aux territoires sinistrés en matière d’ingénierie, de supervision de travaux et de transfert de technologies. Donc oui, on peut transformer un inconvénient en un avantage. Le Maroc doit faire face à une extrême variabilité pluviométrique due au changement climatique. S’il innove avec des solutions, il peut développer un savoir-faire différenciant et se créer un potentiel économique à l’étranger et en Afrique notamment.
Peut-on considérer que le Maroc est en train de devenir un modèle exemplaire en matière de gestion de la ressource en eau ?
Je trouve que la gestion du Maroc en réponse à la raréfaction de la ressource en eau est assez exemplaire. Mais le vrai sujet pour le Royaume est aujourd’hui de gérer le trop d’eau sur de courtes périodes. Cela nécessite des outils de prévision, de modélisation, des capacités d’alerte aux populations, ainsi que des infrastructures urbaines nouvelles – parcs éponges, chaussées absorbantes, bassins d’orage – pour limiter et réguler les apports hydrauliques aux réseaux de collecte et de transport d’eaux usées. De ce point de vue, le Maroc doit encore progresser. Mais en tout cas, le Maroc devient un laboratoire de la variabilité climatique. Et dans un laboratoire, on teste des solutions et on en trouve.
