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Archives du Maroc : une nouvelle feuille de route pour une gouvernance moderne et unifiée

À Rabat, sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, les premières Assises nationales sur les archives ont marqué un tournant dans la manière dont le Maroc envisageait la gestion de sa mémoire documentaire. Au cœur des débats : la transformation des archives en levier de gouvernance, les enjeux de numérisation et de souveraineté à l’ère de l’intelligence artificielle, ainsi que la nécessité d’une politique publique unifiée à l’horizon 2036. Un chantier stratégique, à la croisée de l’histoire, de la transparence institutionnelle et du développement.

Ph. Saouri

12 Avril 2026 À 15:47

«Les archives ne sont plus un simple patrimoine à préserver, mais un levier stratégique de gouvernance et une source essentielle de valorisation de notre mémoire collective et de notre identité», a souligné d'emblée Latifa Moftaqir, directrice des Archives du Maroc. Un constat unanimement partagé par les intervenants des premières Assises nationales sur les archives au Maroc qui se sont tenues le 8 avril à Rabat, réunissant décideurs, experts et universitaires. Sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, ces Assises ont été organisés par le ministère de la Jeunesse, de la culture et de la communication, l'Institution Archives du Maroc et l'Académie du Royaume. Cet événement d'envergure a été l'occasion de repenser en profondeur la gouvernance archivistique nationale. Avec pour thème central «Archives et transformations nationales et internationales : quelle nouvelle gouvernance ?», les Assises ambitionnent d'élaborer une feuille de route 2026-2036 plaçant les archives au cœur des enjeux de transparence, de mémoire et de souveraineté numérique tout en mettant en exergue le rôle crucial des archives comme outil transversal au service de l'État, des institutions et des citoyens, à l'heure des grandes mutations technologiques et sociétales.



Pour une politique archivistique moderne et inclusive
Pour le ministre de la Jeunesse, de la culture et de la communication, Mohammed Mehdi Bensaïd, ces Assises s’inscrivent dans une dynamique nationale de réforme profonde, où la question des archives dépasse largement le cadre patrimonial pour toucher aux fondements mêmes du développement durable. Dans un contexte marqué par l’accélération des transformations institutionnelles et technologiques, le ministre a insisté sur la nécessité de repositionner les archives comme un pilier stratégique des politiques publiques. «Promouvoir les archives est indispensable pour préserver notre patrimoine et développer les industries créatives», a-t-il affirmé, appelant à une mobilisation concertée des acteurs institutionnels, académiques et professionnels afin d’élaborer une feuille de route ambitieuse, à la fois innovante et adaptée aux enjeux contemporains.



Le Maroc, un modèle régional en matière de protection de la mémoire
La dimension internationale a été au cœur des échanges, avec notamment l'intervention de Josée Kirps, directrice du Conseil international des archives. Saluant le Maroc comme «un modèle louable en matière de protection de la mémoire nationale», elle a mis en avant les efforts du Royaume pour faire des archives un outil de développement durable et un pont entre les générations. Les recommandations issues des différentes sessions thématiques constitueront le socle de la feuille de route 2026-2036. Formation renforcée, coopération Sud-Sud, exploitation de l'intelligence artificielle, sensibilisation des jeunes générations... Les pistes sont nombreuses pour façonner une politique archivistique unifiée, au diapason des standards internationaux. Avec en ligne de mire une ambition forte : faire des archives le ciment de la mémoire collective et un rempart de la souveraineté nationale à l'ère du numérique. Un défi majeur et stimulant, que le Maroc entend bien relever avec l'engagement de tous.

Latifa Mouftakir, directrice des Archives du Maroc : «Il faut repositionner les archives comme piliers de la transparence et de la bonne gouvernance»

Le Matin : Ces premières Assises nationales consacrées aux archives marquent une étape importante pour le secteur. Quel message souhaitez-vous porter à cette occasion, tant au niveau national qu’international ?



Latifa Mouftakir :
Je tiens d’abord à vous remercier pour votre accompagnement et pour la médiatisation de cet événement. Comme vous l’avez souligné, il s’agit d’une rencontre d’envergure nationale, placée sous le patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, et portée par le ministère de la Jeunesse, de la culture et de la communication, l’Académie du Royaume du Maroc ainsi que les Archives du Maroc. Ces premières Assises constituent, à nos yeux, une étape véritablement structurante dans l’évolution de la politique archivistique nationale. Elles rassemblent un large éventail d’experts marocains et internationaux, avec l’objectif de favoriser les échanges autour des bonnes pratiques et des modèles de gouvernance archivistique à l’échelle mondiale. Notre ambition est de repositionner les archives comme des piliers de la transparence et de la bonne gouvernance, mais également comme un levier essentiel de modernisation de l’administration publique. Cette réflexion s’inscrit dans un contexte international marqué par des mutations profondes, notamment en matière de gouvernance de l’information, dont les archives constituent un élément central. Dans ce cadre, il était indispensable de s’inscrire dans ces dynamiques, à la fois nationales et internationales, et de poser un diagnostic lucide de la situation actuelle. Celle-ci présente encore certaines limites, notamment sur les plans juridique, organisationnel et technologique. Ces Assises constituent également un moment de débat autour des défis auxquels sont confrontés les professionnels du secteur, mais aussi autour de la perception et de la gestion des archives au sein des administrations publiques. L’objectif, à terme, est de parvenir à l’élaboration d’une feuille de route nationale intégrée pour les dix prochaines années.



Parmi les différents chantiers identifiés, quels sont aujourd’hui ceux qui nécessitent, selon vous, les ajustements les plus urgents ?

Je ne parlerais pas nécessairement de lacunes, mais plutôt d’ajustements à opérer. Sur le plan législatif, le Maroc dispose déjà d’un cadre relativement solide, notamment à travers la loi de 2007 relative aux archives. Toutefois, cette loi doit aujourd’hui être actualisée pour tenir compte des évolutions récentes, en particulier celles liées au numérique. En effet, le texte actuel ne prend pas suffisamment en considération les enjeux de l’archivage numérique. Il ne s’agit donc pas d’un déficit en soi, mais d’une nécessité d’adaptation pour accompagner les transformations en cours.

Sur le plan organisationnel et en matière de formation, des efforts ont indéniablement été réalisés. Néanmoins, les mutations actuelles imposent une évolution des compétences. L’archiviste d’aujourd’hui ne peut plus se limiter à une formation classique : il doit intégrer des compétences en matière de numérisation, d’archivage électronique et de nouvelles technologies. Par ailleurs, de nombreuses administrations se sont déjà engagées dans des processus de numérisation et de dématérialisation. L’enjeu réside désormais dans l’harmonisation de ces initiatives, à travers la mise en place de standards nationaux alignés sur les normes internationales.

Le chantier de la numérisation constitue justement un axe central de cette transformation. Où en êtes-vous concrètement aujourd’hui ?

Il est toujours délicat de dresser un état des lieux global à l’échelle nationale. En revanche, au niveau de notre institution, nous avons lancé, cette année, un chantier important de numérisation. Concrètement, nous sommes en train de numériser deux millions de pages, qui seront progressivement mises à disposition du public à travers une bibliothèque numérique ainsi qu’un nouveau portail actuellement en cours de développement au sein des Archives du Maroc.

Au-delà de ces chantiers techniques, quelle vision portez-vous pour l’avenir du secteur archivistique au Maroc ?

Notre principale attente à l’issue de ces Assises est de parvenir à l’élaboration d’une vision nationale partagée, capable d’accompagner la modernisation du secteur et sa gouvernance. Il s’agit également de faire évoluer les mentalités et le regard porté sur les archives. Si elles constituent indéniablement la mémoire du passé, elles doivent aussi être perçues comme un pilier de la transparence et comme un élément central de l’information fiable. Il est essentiel de leur accorder toute importance qu'elles méritent, car elles jouent un rôle déterminant dans la planification, la construction des politiques publiques et la préservation de ce que l’on peut qualifier de souveraineté informationnelle. Enfin, notre ambition est de mettre en place un système national d’archivage conforme aux standards internationaux, harmonisé à l’échelle de l’ensemble des administrations publiques, afin de garantir une gestion cohérente et efficace des archives à l’échelle du pays.

Bahija Simou, directrice des Archives Royales : «Nous avons perdu énormément de temps pour repenser les archives nationales»

Le Matin : La Direction des Archives Royales conserve certains des fonds les plus précieux du pays. Pouvez-vous nous présenter ses principales missions et ses activités aujourd’hui ?



Bahija Simou :
La Direction des Archives Royales, dite la DAR, comme son nom l’indique, est une institution Royale qui relève directement du Palais Royal et qui a été créée en 1975 dans un but essentiel : collecter les documents autour de notre cause nationale, au moment où le Maroc s’apprêtait à organiser la Marche Verte. Cette institution travaille comme toutes les institutions archivistiques selon le système des «4C» : nous collectons les archives, nous les classons, nous les conservons et nous les communiquons. C’est le système des 4C, comme je le dis souvent. Dans le cadre de la collecte, nous avons pu récupérer des documents auprès de familles qui, à un certain moment, considéraient ces documents comme une propriété exclusive. La direction a ainsi acquis de nombreux fonds, notamment auprès de familles qui ont des archives familiales... Nous avons également collecté des documents auprès des zaouïas, notamment celles du Sud. Parallèlement, nous avons conclu des conventions avec des pays avec lesquels nous partageons une histoire commune, comme le Portugal, l’Espagne, la France, la Grande-Bretagne, l’Autriche ou encore la Hongrie.

Pour le classement, nous suivons un plan bien déterminé qui respecte notre spécificité nationale. Nous ne pouvons pas emprunter un modèle étranger. Ce plan a été élaboré avec des historiens et des archivistes. Par ailleurs, nous conservons les documents de manière scientifique, selon les normes internationales, en suivant un système qui distingue les fonds et les sous-fonds, tout en prenant en compte l’histoire propre de chaque document, ce qui est fondamental. Enfin, nous communiquons ces archives à travers des expositions, comme celle organisée avec le musée du Louvre sur le Maroc médiéval, ou encore avec l’Institut du monde arabe sur les manuscrits inédits. Nous avons également organisé une exposition aux Invalides sur le Maroc à travers les âges, ainsi qu’une autre sur la Marche Verte à la Bibliothèque nationale. Nous publions aussi plusieurs ouvrages pour rapprocher le document du citoyen, notamment un livre sur le pacte permanent entre le Roi et le peuple, ainsi qu’une série en trois tomes sur le Sahara marocain à travers les âges.

Ces Assises consacrent un panel à la numérisation et à l’intelligence artificielle. Où en êtes-vous dans cette transition numérique ?

Oui, nous vivons dans un monde où nous ne pouvons pas échapper au développement numérique et technologique. Nous avons entamé la numérisation en 2014 à la DAR et nous avons beaucoup progressé. Cependant, compte tenu de la quantité de documents, plus de 19 kilomètres linéaires d’archives, le travail reste en cours. Nous avons mis en place une plateforme qui retrace toute la chaîne archivistique, depuis l’organisme producteur jusqu’à la DAR en tant qu’institution de conservation. Nous avons commencé avec le Cabinet Royal et souhaitons élargir ce dispositif à toutes les Institutions Royales. L’usage de l’intelligence artificielle s’impose aujourd’hui, notamment pour la description des fonds, le classement et la lecture des documents grâce à l’OCR (reconnaissance optique de caractères). La calligraphie ancienne étant souvent difficile à déchiffrer, je craignais auparavant que les générations futures ne puissent plus la lire. Aujourd’hui, grâce à l’intelligence artificielle, nous pouvons non seulement faciliter la lecture, mais aussi dater les documents, même lorsqu’ils ne comportent pas de date, et analyser des éléments comme le papier, la calligraphie ou encore la sigillographie.

Quels sont les principaux défis liés à cette transformation numérique ?

Vous savez, sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, la Direction des Archives Royales a connu une transformation majeure. Elle n’est plus un simple dépôt d’archives, mais une institution stratégique, moderne et archivistique. L’objectif est de démocratiser le savoir et de rapprocher le document du citoyen. Concernant la numérisation, le principal défi reste la sécurité. Celle-ci a été étudiée par des organismes spécialisés, à l’échelle nationale, afin de garantir une souveraineté marocaine dans la gestion des données.

Ces Assises réunissent pour la première fois différents types d’archives. Comment percevez-vous cette collaboration ?

Nous collaborons de manière très respectueuse avec les Archives nationales. Ces Assises constituent une opportunité de repenser les archives nationales et de redéfinir leur relation avec notre institution.

Quels sont vos projets pour les prochaines années et votre vision d’une politique archivistique moderne au Maroc ?

Nous avons perdu beaucoup de temps dans la réflexion autour des archives nationales. Je salue néanmoins les efforts engagés actuellement pour structurer cette institution. Cette réflexion doit permettre d’élaborer une conception nationale globale et d’avancer progressivement. Je proposerai la création d’une commission ad hoc chargée d’étudier la situation actuelle, d’identifier les obstacles et de définir un cahier des charges clair pour les archives nationales. Aujourd’hui, en dehors de la Direction des Archives Royales, nous avons essentiellement des dépôts d’archives et non de véritables centres d’archives. Or un centre d’archives doit recevoir des versements réguliers, produire des archives et répondre à des normes précises en matière de production documentaire annuelle.

Bruno Ricard, chef du Service interministériel des Archives de France : «Entre la France et le Maroc, nous avons une histoire et des archives partagées»

Le Matin : Vous participez à ces premières Assises nationales sur les Archives au Maroc. Quel regard portez-vous sur cette mobilisation et sur sa portée, à la fois nationale et internationale ?



Bruno Ricard :
Je suis venu il y a un an avec la ministre de la Culture française, Rachida Dati, et, sous l’impulsion des ministres marocain et français, nous avons signé avec Latifa Mouftakir une convention de partenariat. Je n’imaginais pas, à ce moment-là, que le Maroc allait organiser des Assises nationales d’une telle ampleur. C’est, à mes yeux, une véritable marque de considération pour les archives dans la société. Cette manifestation réunit de nombreux intervenants marocains, mais aussi des collègues étrangers que j’ai eu plaisir à retrouver ici. Elle témoigne d’une prise de conscience du rôle des archives dans la société. Car les archives ne sont pas seulement des documents poussiéreux conservés dans des placards. Ce sont des ressources utiles à tous : aux administrations, aux gouvernements, aux institutions, mais aussi aux citoyens, et pas uniquement aux historiens. On oublie souvent que les archives sont présentes dans notre quotidien. Par exemple, lorsqu’on demande un extrait d’acte de naissance, il s’agit déjà d’un document d’archive. Cela montre à quel point elles sont essentielles.



La France et le Maroc partagent une histoire longue et complexe. Quel état des lieux faites-vous aujourd’hui de la coopération archivistique entre les deux pays ?

Vu de Paris, je considère que la relation est très bonne, notamment dans les domaines qui sont les miens : les archives, la mémoire et l’histoire. Nous avons ce que j’appelle une histoire partagée. Entre 1912 et 1956, il y a eu le protectorat français et le protectorat espagnol au nord du Maroc. Pour cette période, les archives sont réparties entre Rabat, Paris ou encore Nantes. Il est donc indispensable de croiser ces différentes sources pour écrire l’histoire de cette relation franco-marocaine, mais aussi celle du Maroc. Nous avons signé une convention de partenariat avec les Archives du Maroc l’an dernier. Nous avons déjà engagé des travaux, à la fois sur le passé, notamment la numérisation d’archives conservées en France pour les rendre plus accessibles, et sur l’organisation des archives dans nos deux pays. L’objectif est de les rendre plus efficaces, plus accessibles et plus utiles pour les citoyens. Cette coopération a déjà produit des résultats et je suis pleinement disposé à poursuivre ces échanges et ces réflexions communes.

Les deux pays font face à des défis similaires, notamment en matière de numérisation et de gestion des données. Comment appréhendez-vous ces enjeux communs ?

Il faut distinguer deux sujets. Le premier concerne la numérisation des archives matérielles, c’est-à-dire le papier et le parchemin. Il est essentiel de numériser le plus possible. Je reprends ici une idée que j’ai exprimée : pour les jeunes générations, et même au-delà, ce qui n’est pas sur Internet n’existe pas. Si les archives ne sont pas accessibles en ligne, elles risquent de devenir un simple «musée de papier», inexploité. Le second enjeu, encore plus complexe, concerne les archives nativement numériques. Aujourd’hui, les administrations produisent de moins en moins de documents papier. Elles génèrent des bases de données, des courriels, des messages, des fichiers numériques. Or ces données sont beaucoup plus difficiles à conserver dans la durée. Contrairement au papier, qui peut être retrouvé même après plusieurs décennies, le numérique est soumis à l’obsolescence des formats et des logiciels. Si l’on n’y prend pas garde, on risque de perdre l’accès à ces informations. C’est pourquoi je dis souvent qu’il faut éviter que le XXIe siècle ne devienne le siècle de l’amnésie. Nous avons l’impression de produire toujours plus de données, mais celles-ci sont en réalité fragiles, volatiles. Leur préservation exige des efforts constants. Dans ce contexte, l’intelligence artificielle a un rôle à jouer. Elle est déjà utilisée, notamment pour la reconnaissance des écritures manuscrites. Mais, à mon sens, elle doit surtout servir à structurer les masses de données numériques : organiser les messageries, identifier les doublons, faciliter les recherches.

Comment la coopération entre le Maroc et la France peut-elle se renforcer face à ces défis ?

La coopération peut se développer sans difficulté, notamment parce que nous avons chacun développé des outils qu’il est important de partager. Je vais organiser en France un colloque consacré à l’intelligence artificielle appliquée aux archives, et je serais très heureux d’y inviter des collègues marocains afin qu’ils puissent présenter leur vision et leurs expériences. L’enjeu est de partager les bonnes pratiques et de s’entraider. Le monde des archives est un petit monde, mais il joue un rôle sociétal majeur. On le voit d’ailleurs à travers ces Assises : des professionnels du monde entier sont présents pour échanger, présenter leurs outils et leurs méthodes. En France, nous développons des solutions en open source, comme le système d’archivage électronique Vitam, qui peut être réutilisé librement par des partenaires étrangers. Nous faisons de même pour nos projets en intelligence artificielle, afin qu’ils puissent être partagés et adaptés. C’est dans cette logique de coopération ouverte que les relations entre le Maroc et la France peuvent continuer à se renforcer.
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