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Collectivités territoriales : mode d'emploi pour une gouvernance au service de l’impact citoyen

Dans l’ouvrage qu’il vient de publier, «Le pouvoir du détail dans la gouvernance des collectivités territoriales au Maroc : l’humain, la méthode et l’impact citoyen», Ahmed Jazouli souhaite mettre en lumière un élément trop souvent négligé dans l’action publique : le détail. Non pas comme un aspect secondaire «où se cache le diable» et qu’il faudrait éviter, mais au contraire comme une réalité qu’il convient de révéler, d’assumer et d’examiner avec toute l’attention nécessaire, en le considérant comme le fil conducteur reliant l’intention politique à l’impact réel sur la vie des citoyennes et citoyens. Selon cet expert et consultant international, le point de départ est simple : les politiques publiques échouent rarement par manque d’idées, mais bien par insuffisance de conception, de pilotage et de mise en œuvre. «Gouverner ne consiste pas uniquement à définir des orientations stratégiques, mais à maîtriser l’ensemble du cheminement qui va de l’idéation d’un projet jusqu’à la production d’un impact visible, mesurable et partageable. L’impact citoyen constitue la finalité ultime de toute action publique» insiste-t-il. Partant de là, l’auteur, déploie dans son ouvrage une méthode conçue spécifiquement pour les phases de conception des politiques publiques, de manière à conduire à une mise en œuvre efficace aboutissant à un impact tangible. Il illustre son approche par des exemples comme la lutte contre la pauvreté ou la promotion de l’investissement. Ahmed Jazouli est un expert en gouvernance et en politiques publiques, fort de plus de 20 années d’expérience aux niveaux national et international. Il a exercé en qualité de consultant, chef d’équipe d’experts et directeur de programmes au Maroc et à l’étranger, en accompagnant des réformes et des initiatives stratégiques dans le domaine de la gouvernance. Pour lui, ce livre se veut une contribution à la réflexion sur la performance de l’action publique au niveau territorial. L’actualité et l’opportunité de cet ouvrage n’est pas à prouver au moment où le Maroc prépare les échéances électorales du 23 septembre 2026.

Ahmed Jazouli

31 Mars 2026 À 15:15

Le Matin : Quelle est l’idée principale de votre ouvrage ? Qu’espérez-vous à travers sa publication ?
Ahmed Jazouli : Cet ouvrage se veut une contribution au débat public. Il porte l’ambition de promouvoir un véritable changement de paradigme : passer d’une gouvernance centrée sur les intentions à une gouvernance orientée vers la performance, mesurée à l’aune de son impact réel sur la vie des citoyens. Le livre défend l’idée que la réussite ou l’échec des politiques publiques se joue dans le détail. Au-delà des grandes réformes, ce sont les éléments concrets du processus – de la conception à la mise en œuvre, en passant par l’assignation des responsabilités et le suivi-évaluation – qui déterminent l’impact réel sur les citoyens. Une politique ne réussit pas uniquement parce qu’elle est bien pensée, mais parce qu’elle est exécutée avec rigueur, en tenant compte des réalités du terrain et du contexte sociologique.

Pour répondre à cet enjeu, l’ouvrage propose la méthode OPPOSER (Objectif, Plan, Personne, Ouverture, Suivi-Évaluation-Apprentissage, Reporting), qui structure l’action publique autour de la cohérence, de l’inclusion, de la responsabilité et de l’impact citoyen, en transformant les citoyens en acteurs du changement. L’analyse se concentre sur les collectivités territoriales, première interface entre institutions et citoyens, et introduit le concept de contrat social territorial comme mode de gouvernance participatif, en cohérence avec la Constitution de 2011. Le livre propose une feuille de route pour renforcer la gouvernance en général, et celle des collectivités territoriales en particulier, en vue de produire un impact réel et d’accélérer la performance.


Les politiques publiques au niveau territorial sont souvent taxées d’inefficacité et de manque de pertinence. Outre la question de la méthode et de la conception initiale, ne pensez-vous pas que d’autres paramètres entrent en ligne de compte, comme les calculs électoraux ou les rivalités politiques ?

Vous avez tout à fait raison. L’inefficacité des politiques publiques territoriales ne peut être expliquée uniquement par des problèmes de méthode ou de conception. Les dynamiques politiques, et en particulier les logiques électorales, jouent un rôle déterminant dans leur réussite ou leur échec. Dans la pratique, les décisions sont souvent influencées par des considérations de court terme, liées aux échéances électorales, aux rivalités politiques locales, aux équilibres internes des conseils élus, mais aussi à certains comportements humains. La préparation du facteur humain est essentielle, et elle repose sur trois éléments clés :

• Premièrement, il est indispensable d’agir en amont du processus électoral. Les candidats doivent être mieux préparés aux responsabilités qui les attendent. Je propose que les partis politiques mettent en place de véritables dispositifs de formation à destination de leurs candidats, avant leur accès aux fonctions électives.

• Deuxièmement, je suggère d’organiser les élections des conseils territoriaux trois mois avant la clôture des mandats en cours. Cela permettrait aux nouveaux élus de s’informer, de se former et de s’initier au management territorial, dans une logique de «shadow government», afin de mieux se préparer à l’exercice de leurs responsabilités.

• Troisièmement, j’insiste sur l’importance d’une participation électorale massive et éclairée, ainsi que sur la nécessité de choisir des femmes et des hommes capables de s’inscrire dans une véritable logique de performance au service de l’intérêt général.

Par ailleurs, il est indispensable de limiter l’impact des calculs politiciens en renforçant la transparence et l’inclusion citoyenne. Le développement de mécanismes participatifs, tels que les forums citoyens, permet d’associer les citoyens à la définition des priorités, au suivi et à l’évaluation des politiques publiques. Une plus grande transparence rend plus difficile l’instrumentalisation de l’action publique à des fins politiques.

La préparation du facteur humain est essentielle, et cela n’est pas un hasard. Au-delà des rôles actuels des collectivités territoriales, je plaide pour un renforcement des compétences des conseils territoriaux dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la culture et de l’investissement. De même, je propose un renforcement effectif de la démocratie participative, en valorisant sa plus-value dans la concrétisation de la performance des politiques publiques, notamment à travers l’inclusion réelle des citoyennes et des citoyens, en particulier des femmes et des jeunes, et en veillant à faire de cette inclusion un principe transversal à toutes les étapes de l’action publique. Les nouvelles technologies offrent, à cet égard, des leviers importants pour favoriser cette inclusion à différentes étapes du processus. Ces transformations nécessitent des femmes et des hommes disposant des compétences, de l’engagement et de la vision nécessaires pour mener à bien ces chantiers. En somme, l’amélioration de la gouvernance territoriale repose sur un équilibre essentiel entre la qualité de la méthode, la compétence des acteurs et la maturité du jeu politique.


Il y a aussi le partage des prérogatives entre élus et autorité administrative qui est souvent pointé du doigt pour expliquer une certaine mal gouvernance au niveau territorial. Qu’en pensez-vous et comment y remédier ?

La question du partage des prérogatives entre élus et autorités administratives constitue un enjeu central de la gouvernance territoriale. Elle génère souvent des zones de flou, des chevauchements de compétences et des tensions qui freinent l’action publique, allant parfois jusqu’à créer des situations de passivité totale, où chacun attend l’initiative de l’autre. Toutefois, ce problème ne se limite pas à une dimension institutionnelle : il est également fonctionnel et relationnel. Si les textes encadrent les compétences, leur efficacité dépend en grande partie de la qualité de la coordination entre les conseils élus et les services déconcentrés de l’État. Lorsque cette coordination est insuffisante ou marquée par des logiques de méfiance, la performance des politiques publiques s’en trouve directement affectée.

La solution ne réside pas uniquement dans une redéfinition juridique des compétences, mais dans l’organisation d’une véritable convergence de l’action publique à l’échelle territoriale. Dans ce sens, le livre propose des mesures concrètes, notamment l’élaboration d’un plan régional intégré, soutenu par un budget régional intégré, associant les différents niveaux de collectivités territoriales ainsi que les services déconcentrés de l’État. Cette approche vise à renforcer la cohérence et l’articulation des politiques publiques. Il est également proposé d’impliquer davantage les Conseils régionaux dans l’élaboration du budget public, à l’image des commissions parlementaires, afin de rapprocher la décision budgétaire des réalités territoriales (loi organique des Finances, article 47). Par ailleurs, la mise en œuvre plus stratégique de la Charte de déconcentration constitue un levier important pour aligner les services de l’État sur les priorités locales.

L’introduction de rapports de performance régionale est également essentielle pour renforcer la transparence, mesurer l’impact des politiques publiques et instaurer une culture de résultats. De plus, la clarification des responsabilités, avec des objectifs mesurables et un suivi rigoureux, permet de limiter les zones d’ambiguïté. Par ailleurs, le recours au contrat social territorial, tel qu'il est proposé dans mon livre, favorise la participation citoyenne et renforce la coopération entre les acteurs. En plaçant l’impact sur les citoyens au cœur de l’action publique, les logiques de rivalité laissent place à une dynamique collective, à la fois sociale et institutionnelle.


Vous plaidez dans cet ouvrage pour une refonte de la gouvernance territoriale basée sur la méthode dite «OPPOSER». Pensez-vous que les acteurs territoriaux soient suffisamment outillés pour assimiler cette approche ?

C’est une question essentielle. Les acteurs territoriaux disposent aujourd’hui d’une base importante d’outils, notamment grâce aux lois organiques des collectivités territoriales qui imposent l’élaboration de plans de développement et de plans d’action. Le cadre institutionnel existe donc. Toutefois, le véritable enjeu ne réside pas dans l’absence d’outils, mais dans la manière dont ils sont conçus et mis en œuvre. Pour améliorer l’efficacité et l’efficience, ces plans doivent être structurés selon une logique plus rigoureuse et orientée vers les résultats, comme celle proposée par la méthode OPPOSER. Cette approche ne remplace pas les dispositifs existants, mais les renforce en introduisant davantage de cohérence, de clarté et de responsabilité. Elle repose sur des objectifs précis, une planification opérationnelle solide, une assignation claire des responsabilités, une ouverture aux parties prenantes, ainsi qu’un système rigoureux de suivi, d’évaluation et de reporting. Elle recentre ainsi l’action publique sur l’essentiel : l’impact citoyen.

Le point clé est en effet de faire de l’impact sur les citoyens le critère ultime de performance. Il ne suffit plus de produire des plans ou de respecter des procédures ; ce qui est attendu, c’est une amélioration tangible des conditions de vie. Dans le contexte marocain, après plusieurs décennies de gouvernance locale depuis 1960, nous sommes à un moment charnière. Il n’est plus possible de se contenter d’une gouvernance formelle. Les institutions territoriales doivent démontrer leur capacité à générer un impact économique et social réel, condition indispensable pour renforcer la confiance et favoriser l’appropriation citoyenne de la démocratie représentative au niveau territorial. En définitive, la méthode OPPOSER constitue moins une contrainte qu’une opportunité : celle de transformer les obligations de planification en véritables leviers d’impact au service des citoyens.


La mise en place de l’approche que vous préconisez, aussi pertinente soit-elle, doit générer un coût que beaucoup de collectivités territoriales ne peuvent pas supporter. L’efficacité en matière de gouvernance n’est-elle pas en fin de compte une question de moyens avant tout ?

La démocratie et la performance ont un coût : une gouvernance de qualité, transparente et orientée vers les résultats nécessite un minimum d’investissement. Toutefois, l’efficacité ne dépend pas d’abord du niveau des moyens, mais de la manière dont ils sont utilisés. Les collectivités territoriales disposent déjà de ressources financières, humaines et d’outils de planification. Le problème réside souvent dans la fragmentation des actions, le manque de coordination et l’absence de priorisation, ce qui limite fortement l’impact des politiques publiques.

L’approche proposée, notamment à travers la méthode OPPOSER, vise à mieux structurer l’action publique : clarifier les responsabilités, renforcer le suivi-évaluation et orienter les efforts vers des résultats mesurables. Elle ne nécessite pas nécessairement des moyens supplémentaires, mais permet au contraire de réduire les coûts liés à l’inefficacité et aux erreurs de mise en œuvre. Par ailleurs, dans le chapitre consacré à la fiscalité locale, le livre propose des pistes pour renforcer la mobilisation des ressources financières, un élément fondamental dès la définition des objectifs (O), dans une logique visant à réaliser plus tout en dépensant moins.

Il est également essentiel de rappeler que le coût de la mauvaise gouvernance est bien plus élevé que celui de sa réforme, tant sur le plan économique que social. Certains investissements restent nécessaires, notamment en matière de formation, de transparence et de pilotage par les résultats, mais ils sont structurants et rentables à court et long terme. L’enjeu n’est pas d’avoir plus de moyens, mais de mieux utiliser ceux qui existent pour produire un impact réel et visible pour les citoyens.
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