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Jeudi 04 Juin 2026
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Évaluation des politiques publiques : les prérequis pour un système efficace

Des représentants de plusieurs ministères et organismes publics marocains ont pris place autour d'une question qui engage l'avenir de l'action publique : à quoi sert une évaluation si personne ne l'utilise ? Organisé par l'Observatoire national du développement humain (ONDH) en partenariat avec le Bureau indépendant d'évaluation du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD-IEO), cet atelier gouvernemental de haut niveau vise à poser les premiers jalons d'un système national d'évaluation réactif, crédible et résolument orienté vers les résultats. Une ambition portée avec conviction par l'ONDH, qui y voit un levier essentiel pour améliorer les conditions de vie des Marocains.

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Il existe, dans les arcanes de l'administration publique, un paradoxe que les spécialistes connaissent bien, mais que les décideurs peinent à corriger : des milliards de dirhams sont engagés chaque année dans des politiques sociales dont les évaluations, quand elles existent, finissent rangées dans les tiroirs. Moins d'un pour cent des programmes fédéraux américains, pays qui investit plus que quiconque dans l'évaluation, sont appuyés par des preuves solides de leur efficacité. En Amérique latine et dans les Caraïbes, une étude portant sur 128 évaluations rigoureuses de programmes de transferts monétaires conditionnels (2000-2015) a conclu à une corrélation nulle entre les résultats de ces évaluations et les décisions budgétaires des gouvernements. Ce constat brutal, présenté dès l'ouverture de l'atelier gouvernemental organisé à Rabat le 3 juin 2026, a provoqué le déclic : si des systèmes matures échouent à transformer la connaissance en action, qu'en est-il du Maroc ?

Un pari stratégique pour l'ONDH et ses partenaires onusiens

C'est précisément pour rompre avec cette logique de l'évaluation-décoration qu'Otmane Gair, président de l'Observatoire national du développement humain, a réuni à Rabat les représentants des départements ministériels et organismes publics, aux côtés d'expertes du Bureau indépendant d'évaluation du PNUD. La manifestation, intitulée «L'évaluation au service de la décision publique : vers un système national d'évaluation réactif et axé sur les résultats», a été conçue comme un espace de dialogue, d'apprentissage et de transfert de compétences entre experts internationaux et cadres nationaux. «C'est avec un grand plaisir que je vous souhaite la bienvenue à cet atelier gouvernemental consacré à un thème d'une importance stratégique pour notre pays : l'évaluation au service de la décision publique, dans la perspective de consolider un système national d'évaluation réactif, crédible et résolument orienté vers les résultats».

C'est en ces termes qu'Otmane Gair a ouvert les travaux, soulignant d'emblée le rôle essentiel du PNUD-IEO dans l'accompagnement de cette démarche. Le président de l'ONDH a également remercié les représentants des différents départements ministériels et organismes publics dont la présence, selon lui, «témoigne de l'intérêt croissant accordé à l'évaluation comme levier d'amélioration de l'action publique».

Quand l'évaluation devient fonction stratégique et non plus exercice ponctuel

Le discours d'ouverture d'Otmane Gair a posé un diagnostic clair : dans un contexte de transformations sociales profondes, d'attentes citoyennes renouvelées et d'exigence accrue d'efficacité, les politiques publiques sont appelées à produire des effets tangibles, mesurables et durables. Or, a-t-il insisté, disposer de mécanismes capables non seulement de suivre les réalisations, mais aussi d'apprécier les résultats et d'identifier les ajustements nécessaires, est devenu une nécessité absolue. «L'évaluation ne peut plus être considérée comme un exercice ponctuel intervenant uniquement a posteriori. Elle doit devenir une fonction stratégique intégrée au cycle de l'action publique. Elle doit permettre aux décideurs de mieux comprendre ce qui fonctionne, pour qui, dans quels contextes et avec quels effets».

C'est dans cet esprit que s'inscrit l'approche dite de l'évaluation axée sur les résultats, qui place l'utilité de l'évaluation au cœur de la démarche. Cette approche exige que les constats et recommandations soient effectivement utilisés pour améliorer la conception, la mise en œuvre et l'impact des politiques publiques et non pour alimenter des rapports destinés aux bailleurs ou aux archives institutionnelles.

Le président de l'ONDH a indiqué que pour son institution, créée pour produire des analyses rigoureuses sur les dynamiques du développement humain, les conditions de vie des populations et les effets des politiques publiques, l'enjeu était d'aller plus loin. Il a défini cet horizon comme la contribution à «l'émergence d'une culture institutionnelle de l'évaluation, partagée par l'ensemble des acteurs publics, fondée sur les standards internationaux, mais adaptée aux priorités nationales et aux réalités territoriales». Cette culture, a-t-il précisé, doit reposer sur des principes essentiels : l'indépendance, la crédibilité, l'éthique, la transparence, l'utilité, mais aussi l'équité et l'inclusion sociale.

Normes UNEG, équité et méthodes mixtes : le triptyque d'une évaluation crédible

Cinq sessions techniques ont structuré la journée, animées par deux expertes du PNUD-IEO, Janis Grychowski et Oyku Ulucay. La première session a posé les fondations conceptuelles en distinguant ce qui sépare l'évaluation de la recherche, du monitoring ou de l'audit : la dimension normative. Une évaluation ne se contente pas de décrire ce qui est ; elle porte un jugement sur la valeur, le mérite, la pertinence et la signification d'une intervention. C'est ce jugement de valeur, adossé à des preuves, qui en fait un outil distinct.

Les dix normes générales du Groupe des Nations unies pour l'évaluation (UNEG) ont été présentées comme le socle irréductible de toute démarche évaluative sérieuse : utilité, crédibilité, indépendance, impartialité, éthique, transparence, droits humains et égalité de genre, renforcement des capacités nationales et professionnalisme. Les intervenantes ont souligné un paradoxe contre-intuitif : l'évaluation réactive, celle qui associe les parties prenantes tout au long du processus, exige davantage de rigueur méthodologique, et non moins, précisément parce que la participation accroît les risques de capture par les voix dominantes ou de dérive vers l'advocacy (plaidoyer).

La deuxième session a consacré une large part à la question de l'équité et de l'inclusion sociale dans les évaluations. L'argument central : un programme atteignant 80% de sa cible est, sur le papier, un succès. Mais les 20% manquants ne sont pas aléatoires. Ce sont presque toujours les plus vulnérables : populations rurales isolées, femmes, personnes en situation de handicap, minorités ethniques. L'évaluation qui se contente de mesurer des moyennes reste aveugle aux inégalités qu'elle est précisément censée détecter. Pour y remédier, les expertes ont exposé le cadre, «Ne laisser personne de côté» des Nations unies, articulé autour de cinq facteurs d'exclusion qui s'entrecroisent : discrimination, géographie, gouvernance, statut socio-économique et vulnérabilité aux chocs.

La troisième session a abordé les méthodologies d'évaluation pour les politiques complexes, en soulignant le fait que des programmes comme l'INDH, le RAMED ou le Registre social unifié au Maroc impliquent de nombreux ministères, partenaires et acteurs territoriaux, rendant souvent impossible toute attribution causale stricte. La réponse méthodologique proposée est l'Analyse de contribution, développée par John Mayne, qui ne prétend pas établir que X a causé Y, mais cherche à construire un récit de contribution crédible en six étapes : cadrer la question causale, développer la théorie du changement, rassembler les preuves initiales, assembler le récit de contribution, cibler les lacunes et hypothèses rivales, puis réviser et consolider. Appliquée à un cas fictif portant sur trente communes marocaines accompagnées dans l'élaboration de plans de développement territorial participatifs, cette méthodologie a permis d'illustrer comment combiner méthodes quantitatives et qualitatives pour produire des preuves solides, malgré l'absence d'un groupe de contrôle.

L'évaluation axée sur l'utilisation : qui décide, et de quoi ?

La quatrième session a sans doute été la plus provocatrice dans ses prémisses. Les données présentées l'attestent : même de bonnes évaluations finissent ignorées. La raison principale n'est pas la mauvaise qualité technique, mais l'absence d'utilisateurs primaires identifiés, c'est-à-dire de personnes spécifiques, nommément désignées, ayant à la fois un intérêt pour les résultats et le pouvoir d'agir en conséquence. C'est le «facteur personnel» défini par Michael Quinn Patton dans son cadre d'évaluation axée sur l'utilisation (UFE) : le meilleur prédicteur de l'utilisation d'une évaluation est l'existence d'individus identifiables qui se sentiront concernés par les résultats.

La session a mis en lumière quatre formes d'utilisation des évaluations. L'utilisation instrumentale (directe et immédiate) est la plus visible, mais la moins fréquente : les constats changent directement une décision. L'utilisation conceptuelle est la plus répandue : les résultats infléchissent progressivement la manière dont les institutions comprennent un problème. L'utilisation processuelle intervient pendant l'évaluation elle-même, lorsque la participation au processus change les perspectives des acteurs. Enfin, l'utilisation éclairante, à long terme, en lien avec les cadres institutionnels et le discours politique.

Cinq conditions ont été identifiées pour produire des évaluations effectivement utilisées : l'engagement de la direction au plus haut niveau, une relation de partenariat entre évaluateurs et équipes de programme, des termes de référence co-construits, une communication continue tout au long du processus et une participation des gestionnaires à la formulation des recommandations. Ce dernier point est décisif : une recommandation qu'un manager a contribué à rédiger est une recommandation qu'il défendra devant son ministre, et non qu'il cherchera à esquiver.

Les trois piliers d'un système national d'évaluation durable : l'horizon marocain

La cinquième et dernière session a eu pour objet de relier l'ensemble des enseignements de la journée à la question du système national d'évaluation. La théorie du changement exposée par Janis Grychowski articule trois piliers interdépendants : l'environnement habilitant (macro), la capacité institutionnelle (méso) et la capacité individuelle (micro). Au niveau macro, il s'agit de disposer d'un cadre légal et politique qui mandate et légitime l'évaluation : lois, décrets, mécanismes de coordination intersectorielle, liens avec la programmation budgétaire, et d'une culture de l'usage des preuves qui fasse que les décideurs demandent effectivement des évaluations et agissent sur leurs conclusions.

Au niveau méso, sept leviers institutionnels ont été identifiés : politique et plans stratégiques d'évaluation, guides et standards, ressources humaines et financières, systèmes de données, processus d'assurance qualité, gestion des connaissances et mécanismes de facilitation de l'usage des résultats. Au niveau micro, la capacité individuelle ne se limite pas aux évaluateurs professionnels : elle concerne aussi les décideurs seniors (ministres, secrétaires généraux) qui doivent savoir interpréter les résultats d'évaluation, les gestionnaires de programmes qui doivent coopérer avec les évaluateurs, et le personnel des unités d'évaluation qui doit maîtriser la rédaction de termes de référence, la gestion de contrats et la communication à des publics non spécialisés.

Le cas colombien du système SINERGIA, établi en 1994, réformé en profondeur entre 2002 et 2004, largement considéré comme le système d'évaluation nationale le plus abouti d'Amérique latine, a servi d'illustration concrète. Ce qui a fait basculer SINERGIA d'un cadre légal formel à une culture vivante de l'évaluation n'est pas l'excellence technique des rapports, mais l'institutionnalisation de mécanismes de dialogue : des réunions de contrôle de gestion avec la présidence de la République, où les ministres sont confrontés à leurs résultats par le Chef de l'État lui-même ; des assemblées publiques dans les régions, où élus locaux et gouverneurs prennent des engagements de résultats devant les citoyens ; un tableau de bord en ligne actualisé mensuellement, rendant visible pour la presse, le Parlement et la société civile l'avancement des objectifs du plan national de développement. C'est la demande sociale et politique d'évaluation, et non l'offre technique seule, qui a rendu le système viable.

Vers une évaluation marocaine au service de l’impact, de l’efficacité et de l’équité

À cette occasion, Otmane Gair a réaffirmé l'engagement de l'ONDH à poursuivre son action aux côtés des institutions nationales et de ses partenaires internationaux. Il a formulé le vœu que cette journée se traduise en propositions opérationnelles et non en simples intentions déclaratives. «Nous sommes convaincus que l'évaluation, lorsqu'elle est rigoureuse, utile et partagée, constitue un levier essentiel pour améliorer la qualité de la décision publique et, in fine, les conditions de vie des citoyennes et des citoyens».

Le fil conducteur qui a traversé les cinq sessions de l'atelier pourrait se résumer en une formule simple, mais exigeante : l'utilité est la destination ; l'indépendance, la crédibilité et l'éthique sont la route qui y mène sans déraper. Reste à construire cette route en commençant, peut-être, par accepter que la valeur d'une évaluation ne se mesure pas au nombre de pages de son rapport, mais à la capacité de ses conclusions à entrer dans une salle de décision et à en ressortir transformées en actes.
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