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Événements de Sebta : le CNDH pointe le rôle déterminant de la désinformation et des réseaux sociaux

Les passages collectifs vers Sebta et Melilia enregistrés fin juillet ne peuvent être réduits à un phénomène migratoire classique. Dans ses premières conclusions, le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) met en évidence le rôle central joué par les espaces numériques dans la mobilisation et la coordination des candidats au passage, sur fond de désinformation autour d’une décision de la justice espagnole. Le Conseil relève parallèlement de sérieuses préoccupations concernant le droit à la vie, les droits des enfants, l’usage de la force et les conditions auxquelles ont été confrontées les personnes ayant franchi la frontière.

09 Août 2026 À 10:43

Les images de milliers de personnes convergeant vers Sebta à la fin du mois de juillet ont donné à voir l’ampleur des événements. Mais pour comprendre comment une succession de tentatives de passage a pu se transformer en mouvement collectif d’une telle ampleur, il faut aussi regarder du côté des écrans de téléphone. C’est l’un des principaux enseignements des premières conclusions rendues publiques par le Conseil national des droits de l’Homme sur les événements de Sebta et Melilia.



Après un suivi de terrain et une surveillance de l’espace numérique, le CNDH établit une chronologie faisant apparaître une accélération progressive des tentatives à partir de la mi-juillet, jusqu’à leur pic des 30 et 31 juillet 2026. Le Conseil avait mis en place, dès le 29 juillet, une commission de veille, de coordination et de suivi associant notamment ses commissions régionales de l’Oriental, de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma et de Casablanca-Settat. Ses équipes ont également recueilli des témoignages de jeunes et d’enfants dans plusieurs villes et aux abords des zones de passage.

Une décision de justice au cœur d’une vague de désinformation

Le tournant se situe, selon la chronologie établie par le Conseil, autour d’une décision de la Cour suprême espagnole publiée le 8 juillet. Celle-ci précise que les migrants interceptés en mer ne relèvent pas du régime de retour immédiat à la frontière mais de la procédure de retour prévue par la législation espagnole sur les étrangers.

Très rapidement, cette décision a fait l’objet d’interprétations trompeuses sur les réseaux sociaux. Le CNDH indique avoir détecté dès le 8 juillet un contenu affirmant que les personnes interceptées en mer en tentant de rejoindre Sebta ou Melilia à la nage « ne peuvent pas être renvoyées ». Quelques jours plus tard, d’autres publications présentaient la décision comme une interdiction générale des retours immédiats.

La mécanique s’est ensuite emballée. Le 28 juillet, l’image d’une jeune femme ayant rejoint Sebta à la nage et affichant un signe de victoire a été massivement diffusée et, selon le Conseil, utilisée pour alimenter des contenus promotionnels ou trompeurs fondés sur une interprétation inexacte ou tendancieuse de la décision de la Cour suprême espagnole. Dans la nuit du 29 au 30 juillet, des informations affirmant que « les frontières sont ouvertes » ont circulé sur les espaces numériques.

Des jeunes interrogés par les équipes du CNDH ont également déclaré avoir reçu des messages WhatsApp les invitant à rejoindre le point de passage après minuit afin de franchir collectivement la frontière vers Sebta.

Plus d’un million de membres dans 23 groupes Facebook observés

L’ampleur de cet écosystème numérique ressort des données recueillies par le Conseil. Son équipe centrale a suivi les publications de 23 groupes Facebook totalisant plus de 1,086 million de membres et générant ensemble, en moyenne, plus de 1.400 publications par jour. Cinq groupes importants ont été supprimés le 30 juillet.



Ces espaces ne servaient pas uniquement à diffuser des informations. Selon les observations du CNDH, ils ont participé à pratiquement toutes les étapes de la préparation des passages : vente, achat et échange de matériel de natation, de gilets de sauvetage, de vêtements de sports nautiques et de palmes, partage de conseils pratiques, fixation de points de rassemblement, circulation d’informations sur les itinéraires et poursuite de la coordination via WhatsApp et Telegram.

Le Conseil affirme également avoir repéré des publications pouvant indiquer l’activité d’intermédiaires ou de réseaux susceptibles d’être liés à la traite des êtres humains, proposant des « services » pour organiser ou faciliter les passages. D’autres contenus renseignaient sur les lieux de contrôle, les itinéraires, les horaires jugés les plus favorables ou encore les expériences de personnes ayant réussi à rejoindre Sebta.

Plus préoccupant encore, le CNDH dit avoir identifié des comptes étrangers au sein de groupes marocains diffusant de fausses informations et des contenus encourageant ou facilitant les passages. Il rapporte notamment avoir relevé, dans l’un des groupes examinés, plus de 18 numéros de téléphone portant l’indicatif international d’un même pays étranger.

Derrière cette mobilisation numérique se trouve toutefois un lourd bilan humain, dont l’ampleur exacte reste à établir. Au 6 août, le CNDH faisait état de 14 décès selon les données marocaines, tandis que les données officielles espagnoles mentionnées dans le document faisaient état de 80 morts. Le Conseil souligne la nécessité de mettre en place une structure commune chargée de vérifier le nombre de décès, d’identifier les victimes et de permettre la restitution des corps aux familles dans des conditions respectueuses de la dignité humaine.

Le document fait également état de 136 blessés légers parmi les civils et de 13 personnes transférées vers des établissements hospitaliers, notamment pour des fractures ou des examens nécessitant une imagerie médicale. Parallèlement, 87 membres des forces publiques marocaines ont reçu des consultations ou des soins médicaux.

Près d’une centaine de personnes ont par ailleurs été interpellées à la suite des événements liés à Sebta, dont onze mineurs. Selon les données dont dispose le Conseil, 69 personnes étaient poursuivies en détention et 14 en liberté. Six mineurs avaient été placés dans des établissements de protection sociale et cinq remis à leurs tuteurs.

Les événements ont également donné lieu à des restrictions de déplacement au Maroc. Le Conseil dit avoir constaté, entre les 29 et 31 juillet, l’interruption de plusieurs liaisons à destination des villes du nord, notamment depuis Casablanca, Mohammedia, El Jadida, Kénitra, Fès, Oujda, Inzegane, Marrakech et Ksar El Kébir.

Dans ses conclusions, le CNDH relève aussi des cas soulevant des interrogations quant au respect des règles et normes encadrant l’usage de la force par les autorités marocaines lors des opérations destinées à empêcher les passages, notamment au regard des principes de nécessité et de proportionnalité. Le Conseil indique avoir documenté des atteintes à l’intégrité physique de personnes ayant tenté de franchir la frontière, imputées aux autorités espagnoles et marocaines, mais également des atteintes à l’intégrité physique de membres des forces publiques marocaines.

À Sebta, faim, violences et attaques xénophobes documentées

Les préoccupations du CNDH concernent également les conditions rencontrées à Sebta. Le Conseil rapporte que des milliers de personnes ont souffert de faim et de soif pendant deux jours après la fermeture de commerces, cafés et restaurants, parmi lesquelles des enfants, des femmes et des personnes en situation de vulnérabilité. Selon plusieurs témoignages recueillis, des jeunes auraient également été sortis de restaurants qui avaient décidé de leur venir en aide.

Le document fait également état d’agressions et de poursuites visant des jeunes et des mineurs. Les équipes du CNDH disent avoir constaté des traces de coups et des cicatrices sur le corps de certains jeunes et recueilli plusieurs témoignages concordants faisant état de mauvais traitements et d’agressions attribués à des forces publiques espagnoles.

Le Conseil signale en outre l’arrivée à Sebta, le 1er août, de membres d’un groupe qu’il classe parmi les « néonazis » et qui avait appelé à une mobilisation pour « défendre » Sebta face à ce qu’il qualifiait d’« invasion ». Des vidéos examinées par le CNDH montrent, selon le document, des provocations, des menaces, des poursuites et des violences visant des personnes arrivées à Sebta ainsi que des habitants, notamment musulmans.

Les premières conclusions du CNDH invitent finalement à dépasser une lecture exclusivement économique des passages collectifs. Pour l’institution, les tentatives de jeunes et de mineurs vers Sebta ou Melilia ne peuvent être ramenées à une approche traditionnelle associant exclusivement la migration à la vulnérabilité ou à la pauvreté. Le Conseil appelle à examiner une réalité plus complexe, liée notamment à une transformation profonde des « aspirations » et au choix personnel de passer d’un espace à un autre, dans un contexte marqué par l’émergence de sociétés numériques qui rejettent, à l’origine, la logique des frontières et des barrières.

Cette lecture constitue l’un des principaux enseignements des événements de juillet. Dans les constats dressés par le CNDH, le numérique n’apparaît pas seulement comme la caisse de résonance d’un mouvement déjà engagé. Les plateformes ont accompagné la préparation des passages, la circulation d’informations pratiques, la mobilisation et la coordination, tandis qu’une interprétation trompeuse de la décision de la justice espagnole a contribué à alimenter la dynamique.

Les événements de Sebta posent ainsi un sérieux défi : celui de la capacité de la désinformation et des communautés numériques à accélérer en très peu de temps un mouvement collectif et à lui donner une ampleur dont les conséquences humaines peuvent être dramatiques.
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