Majda Fadili
09 Avril 2026
À 13:05
La
famille marocaine ne se transforme pas uniquement dans sa structure : elle change dans la manière dont elle est vécue. Les résultats de l’
Enquête Nationale sur la Famille 2025 du HCP mettent en lumière une évolution des parcours de vie, désormais marqués par une plus grande diversité des
situations conjugales et parentales. Cette recomposition s’observe d’abord dans la pluralité croissante des formes familiales. Si le modèle du couple avec enfants célibataires reste dominant — représentant 53,9 % des ménages — d’autres configurations s’installent progressivement. Les couples sans enfants ont vu leur part tripler en trois décennies, passant de 3,4 % en 1995 à 9,4 % en 2025 , tandis que la monoparentalité progresse de 7,3 % à 8,8 %. Ces évolutions traduisent des trajectoires moins homogènes, où les étapes classiques — mariage, naissance, vie conjugale stable — ne constituent plus un parcours unique.
Le Haut-Commissariat au Plan souligne ainsi « l’émergence de nouvelles dynamiques familiales » et « l’évolution des parcours de vie, notamment en matière de mariage, de divorce et de fécondité » . Derrière ces transformations, ce sont les normes sociales elles-mêmes qui se redéfinissent, laissant davantage de place aux choix individuels et aux arbitrages personnels.
Des trajectoires façonnées par les mutations socio-économiques
Cette évolution ne peut être dissociée du contexte plus large dans lequel elle s’inscrit. L’enquête met en évidence le rôle structurant des transformations économiques et sociales dans la redéfinition des parcours familiaux. Urbanisation, mobilité résidentielle, transformation du marché du travail, contraintes d’accès au logement : autant de facteurs qui influencent directement les conditions d’entrée dans la vie conjugale et parentale. Dans son allocution, le Haut-Commissaire souligne que ces mutations ont des effets concrets sur « l’accès au logement, l’insertion économique » et « l’équilibre entre responsabilités familiales et professionnelles ». La famille devient ainsi un espace où se négocient en permanence les contraintes économiques et les aspirations individuelles. Les décisions liées au mariage, à la parentalité ou à la séparation sont de plus en plus conditionnées par des facteurs matériels, professionnels et sociaux.
Mais si les trajectoires familiales gagnent en diversité, elles s’accompagnent également de nouvelles formes de
vulnérabilité. La progression de la monoparentalité en constitue une illustration, ces configurations étant plus exposées aux difficultés économiques, à la charge éducative et à l’instabilité des ressources. Plus largement, la transformation des parcours — marqués par des ruptures conjugales, des transitions plus tardives ou des situations intermédiaires — fragilise certains équilibres traditionnels. Le Haut-Commissaire évoque à ce titre l’impact de ces mutations sur « les mécanismes de solidarité » et les équilibres au sein du foyer.
Ainsi, à mesure que les parcours se diversifient, les dispositifs informels de soutien familial, historiquement fondés sur la cohabitation et la proximité, se recomposent. Cette évolution fait émerger des besoins nouveaux, notamment en matière de protection sociale, d’accompagnement des familles et de soutien à la parentalité. " Ces résultats confirment, par ailleurs, que la famille demeure au coeur de la société marocaine, en tant qu’espace de solidarité, de protection et de transmission intergénérationnelle des valeurs, tout en étant confrontée à de nouvelles formes de vulnérabilité", a noté le Haut-Commissaire au Plan à l’occasion de la Conférence –Débat pour la présentation des principaux résultats de l’ENF2025 à Rabat.
Une famille toujours centrale, mais profondément redéfinie
Malgré ces mutations, la famille demeure une institution centrale dans la société marocaine. Elle continue d’assurer des fonctions essentielles de solidarité, de protection et de transmission des valeurs. Mais elle s’inscrit désormais dans des parcours de vie plus individualisés, plus flexibles et plus incertains. Le modèle unique laisse place à une diversité de trajectoires, révélant une société en transition, où la famille ne disparaît pas, mais se redéfinit en profondeur. L’ENF 2025 en donne ainsi une lecture claire : les Marocains ne vivent plus la famille comme avant. Ils en redessinent progressivement les contours, au croisement des mutations économiques, des transformations sociales et des aspirations individuelles.