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Mercredi 10 Juin 2026
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Quand l’enfance devient contenu sur les réseaux sociaux

À l’ère des algorithmes, certains enfants accumulent des millions de vues avant même de savoir lire ou écrire. Filmés dans leur intimité, mis en scène dans des défis, des caméras cachées ou des contenus sponsorisés, ils sont devenus les visages d’une économie numérique en pleine expansion. L’affaire récente de l’enfant de six ans encouragé à boire de l’alcool, qui a choqué l’opinion publique marocaine, relance avec force la question des limites à ne pas franchir lorsque l’enfance devient un spectacle.

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La vidéo montrant un enfant encouragé à boire de l’alcool a provoqué une forte réaction d’indignation sur les réseaux sociaux, où de nombreux internautes ont dénoncé un contenu jugé dangereux et irresponsable. Au-delà de ce cas particulièrement choquant, l’incident met en lumière un phénomène beaucoup plus large : l’exposition croissante des enfants sur les plateformes numériques. Vidéos de «Prank» filmant leurs peurs ou leurs réactions, défis viraux réalisés à leur insu, contenus familiaux scénarisés pour générer des vues, ou encore comptes d’influenceurs où les enfants occupent une place centrale dans la stratégie de monétisation : la frontière entre partage familial et exploitation devient de plus en plus floue.



Car derrière les millions de vues, les partenariats commerciaux et les revenus publicitaires, une question s’impose : jusqu’où peut-on utiliser l’image d’un enfant au nom du divertissement ou de la notoriété numérique ?

L’enfant, nouvelle matière première des réseaux sociaux

Pour de nombreux spécialistes de la protection de l’enfance, l’exposition des mineurs sur les réseaux sociaux a changé de nature. Il ne s’agit plus seulement de partager des souvenirs familiaux, mais parfois de transformer l’enfant en véritable moteur de visibilité. Pour Najat Anwar, présidente de l’Association «Touche pas à mon enfant», la situation est devenue alarmante. «Ce qui nous angoisse et nous alarme est très choquant. On constate de plus en plus d’enfants utilisés comme outils de monétisation pour leurs familles et leurs proches. Leur quotidien est mis en scène, filmé et vendu.» Selon elle, les conséquences dépassent largement le simple cadre du numérique.

«Des images de ces enfants dans des situations intimes ou dégradantes circulent sur Internet, laissant une trace numérique qui les suivra toute leur vie sans qu’ils aient pu donner leur consentement. C’est l’exploitation pure et dure de leur innocence pour nourrir des plateformes comme TikTok ou YouTube à des fins lucratives.»

Cette tendance est particulièrement visible dans certains contenus dits «familiaux», où les enfants apparaissent quotidiennement devant la caméra, parfois plusieurs heures par jour, au cœur d’une véritable production destinée à fidéliser les abonnés.

Quand la famille devient un studio

Le phénomène des «familles influenceuses» suscite de nombreuses interrogations. Dans certains cas, les enfants deviennent les principales vedettes des contenus diffusés, alors même qu’aucun cadre juridique spécifique ne régit cette activité au Maroc. Pour Najat Anwar, la limite est claire : «La limite a été franchie dès lors que l’enfant est devenu un produit. Dès que sa présence à l’écran est devenue planifiée et régulière, et qu’elle peut rapporter de l’argent ou attirer des partenariats commerciaux». Elle poursuit : «Dès que la maison familiale se transforme en studio, dès que l’enfant travaille sans contrat, sans protection et sans droits, on n’est plus du tout dans le partage familial. On est dans l’exploitation. Et l’intérêt de l’enfant a malheureusement disparu».

L’Association affirme recevoir un nombre croissant de signalements concernant des comptes où des mineurs occupent une place centrale dans des contenus monétisés.

«Des citoyens et des internautes nous alertent régulièrement. Notre méthode est claire : nous surveillons, nous documentons et nous avisons les autorités lorsque cela s’avère nécessaire. Mais surtout, nous nous battons pour que la loi reconnaisse, enfin, ces nouvelles formes de travail dissimulé et d’exploitation numérique pour ce qu’elles sont réellement.»

Les «Pranks» : un divertissement qui peut devenir une violence psychologique

Parallèlement aux contenus familiaux, les vidéos de type «Prank» visant des enfants connaissent un succès important sur certaines plateformes. L’objectif est souvent simple : provoquer une réaction spectaculaire, une peur, une crise de larmes ou une situation embarrassante susceptible de générer des millions de vues.

Pour Najat Anwar, ces pratiques ne relèvent pas de l’humour. «C’est de la pure violence psychologique, réelle et documentée. L’enfant a peur, il est humilié et il souffre. Les adultes censés le protéger rient autour de lui en affirmant que c’est pour rire.» Elle estime que l’impact peut être particulièrement destructeur lorsque les auteurs sont les proches de l’enfant. «Ce sont ses parents ou ses proches qui deviennent ses agresseurs le temps d’une vidéo. Après cela, comment peut-il encore leur faire confiance ? Comment peut-il se sentir en sécurité ?»

Une empreinte numérique qui peut marquer toute une vie

Les spécialistes alertent aussi sur les conséquences à long terme de cette surexposition. Selon la présidente de «Touche pas à mon enfant», les séquelles les plus fréquentes sont l’anxiété, la perte de confiance en soi et le harcèlement scolaire. Mais les effets peuvent être encore plus profonds. «Un enfant constamment exposé à la caméra finit par croire que sa vie privée ne vaut rien ou ne lui appartient pas. Il peut grandir en pensant qu’il faut s’exposer publiquement pour exister.» Elle souligne qu’un enfant a besoin d’un espace intime pour construire son identité. «Il grandit sans jardin secret, sans espace à lui. Construire une identité solide dans ces conditions devient extrêmement difficile». À cela s’ajoutent d’autres risques souvent sous-estimés : usurpation d’identité, réutilisation frauduleuse d’images, cyberharcèlement ou encore exposition à des prédateurs sexuels. «Beaucoup de parents ne mesurent absolument pas les dangers réels des réseaux sociaux», regrette-t-elle.

Un arsenal juridique existant mais insuffisant

Sur le plan légal, la protection des enfants existe déjà au Maroc, mais elle demeure éclatée entre plusieurs textes. L’avocat Mohamed El Haini rappelle que la Constitution de 2011, le Code de la famille, le Code pénal, la Loi sur la protection des données personnelles ou encore les Textes relatifs à la cybercriminalité contiennent diverses dispositions protégeant les mineurs. L’article 54 du Code de la famille impose notamment aux parents de protéger la santé, l’identité, la sécurité physique et psychologique de l’enfant ainsi que de le prémunir contre toute forme d’exploitation. Pour autant, l’avocat souligne une lacune majeure : «Il existe une protection juridique, mais elle demeure fragmentée et non spécialisée. Il n’existe pas aujourd’hui de loi marocaine spécifique encadrant les enfants influenceurs ou le contenu familial monétisé».

Selon lui, la publication d’une photo ou d’une vidéo d’enfant ne constitue pas automatiquement une infraction. Toutefois, elle peut devenir pénalement répréhensible lorsqu’elle implique une atteinte à la vie privée, une humiliation, une mise en danger, une exploitation économique organisée ou toute atteinte à la dignité de l’enfant.

Le juge prend alors en compte plusieurs critères : l’âge du mineur, la nature des images, leur caractère répétitif, les revenus générés, le préjudice psychologique éventuel ou encore le contexte de diffusion.

Les zones grises du droit face aux nouvelles pratiques numériques

L’essor des réseaux sociaux a fait apparaître de nombreuses situations que le cadre juridique actuel peine à appréhender. Mohamed El Haini identifie plusieurs zones d’incertitude : l’absence de définition juridique de l’exploitation numérique de l’image de l’enfant, l’absence de statut spécifique pour les revenus générés par les enfants influenceurs, le manque de règles précises sur le consentement des mineurs selon leur âge ou encore la difficulté de distinguer un usage familial d’une véritable exploitation commerciale. S’ajoutent à cela les défis posés par les plateformes elles-mêmes, notamment en matière de retrait rapide des contenus, de conservation des preuves ou de lutte contre les contenus générés par intelligence artificielle. Le rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE) a d’ailleurs souligné que les mécanismes actuels demeurent insuffisants face aux risques spécifiques de l’environnement numérique.

Vers une réforme du cadre légal ?

Face à ces évolutions, plusieurs pistes de réforme émergent. Najat Anwar plaide notamment pour une criminalisation explicite de l’exploitation commerciale des mineurs en ligne et estime que le retrait de la garde parentale devrait pouvoir être envisagé dans les situations les plus graves. L’Association demande également que les plateformes numériques soient davantage responsabilisées. «La monétisation des comptes qui exploitent des enfants doit être bloquée. Point final.»

De son côté, Mohamed El Haini cite plusieurs exemples étrangers. La France a adopté dès 2020 une législation spécifique encadrant l’exploitation commerciale de l’image des enfants sur les plateformes numériques, renforcée en 2024 par de nouvelles dispositions protégeant leur vie privée. L’Union européenne, à travers le «Digital Services Act», impose aussi des obligations accrues aux plateformes accueillant des mineurs.

Parmi les réformes envisagées pour le Maroc figurent notamment l’adoption d’une loi spécifique sur l’image de l’enfant dans l’environnement numérique, l’encadrement des enfants influenceurs, la protection des revenus générés grâce à leur image, le droit à l’effacement numérique à la majorité ou encore des procédures d’urgence permettant de supprimer rapidement les contenus préjudiciables. Le Maroc est donc appelé à renforcer et adapter rapidement son cadre juridique afin de mieux encadrer l’usage de l’image des enfants en ligne et garantir une protection effective de leur vie privée dans l’espace numérique.

Yousra Lahlou, docteure en Psychologie clinique et Psychopathologie : «L’enfant construit une identité numérique avant même qu’il ne puisse en mesurer les conséquences»

Comment un enfant peut-il réagir psychologiquement lorsqu’il est mis en scène dans une situation de peur, de stress ou de «Prank» filmé ?

Quand l’enfance devient contenu sur les réseaux sociaux



Un enfant peut vivre ce type de situation comme une véritable expérience d’insécurité qui peut le marquer considérablement sur la durée, même si l’adulte la présente ensuite comme une plaisanterie. Toutefois, tous les enfants exposés à ce type d’expérience n’en ressentiront pas les mêmes effets.

Sur le plan psychologique, elle peut provoquer plusieurs émotions et sentiments intenses, comme de la peur, de la sidération, de la colère, de la honte ou un sentiment de trahison, surtout lorsque la scène implique une figure d’attachement comme un parent.

Ce qui est particulièrement problématique, c’est la double exposition : l’enfant vit d’abord une expérience difficile et potentiellement marquante sur le plan émotionnel, puis il découvre parfois que cette réaction intime a été filmée et partagée publiquement. Cette exposition publique peut alors amplifier sa détresse initiale et fragiliser la confiance qu’il accorde à l’adulte qui l’a mis en scène, voire, dans certains cas, affecter plus largement sa confiance envers les adultes.

L’exposition répétée d’un enfant sur les réseaux sociaux peut-elle influencer sa perception de lui-même et la construction de son identité ?

Oui, l’identité de l’enfant se construit progressivement à travers ses expériences, ses relations avec son entourage, le regard qu’il porte sur lui-même, mais aussi le regard que les autres portent sur lui. Lorsqu’un enfant est exposé très tôt et de manière répétée sur les réseaux sociaux, il peut être amené à se percevoir non plus seulement comme un individu, mais aussi comme une image observée, commentée et parfois évaluée par les autres.

Le risque est alors qu’il associe progressivement sa valeur personnelle à la manière dont il est perçu sur les réseaux sociaux et qu’il développe une forte recherche de validation extérieure. Son estime de lui-même peut alors devenir davantage dépendante de son apparence, de sa capacité à plaire, à faire rire, à générer des vues ou des commentaires. Bien que ce phénomène puisse aussi concerner les adultes, il soulève des enjeux particuliers chez l’enfant, dont l’identité et l’estime de soi sont encore en construction.

Par ailleurs, lorsque des contenus sont publiés de façon régulière par les parents ou par l’enfant lui-même, au-delà d’une difficulté à distinguer l’espace intime de l’espace public, une identité numérique se construit parfois avant même que l’enfant ait la maturité nécessaire pour choisir ce qu’il souhaite partager et comment il souhaite se présenter au monde. Cela peut créer, à l’âge adulte, un décalage entre l’image publique construite au fil des années et la personne qu’il estime être réellement.

L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir si l’enfant est visible en ligne, mais aussi de préserver sa liberté future, de construire lui-même son identité et de choisir ce qu’il souhaite montrer ou préserver de son histoire personnelle.

À partir de quel âge un enfant comprend-il qu’une image ou vidéo peut être vue massivement et rester durablement en ligne ?

Il n’existe pas d’âge unique, car cela dépend du développement cognitif de l’enfant, de sa maturité affective et de l’éducation numérique qu’il reçoit. Avant 7 ou 8 ans, la plupart des enfants comprennent difficilement les notions d’audience large, de permanence numérique ou encore de perte de contrôle sur une image une fois qu’elle est publiée.

Aux alentours de 9 à 12 ans, de nombreux enfants commencent à mieux comprendre qu’un contenu publié en ligne peut être vu par un grand nombre de personnes au-delà du cercle familial. Toutefois, cette compréhension demeure souvent incomplète. Ils peuvent saisir qu’une vidéo circule largement sans pour autant anticiper pleinement les conséquences futures de cette diffusion.

À l’adolescence, la conscience des enjeux liés à l’image de soi, à la réputation et au regard des autres devient plus importante. Toutefois, même à cet âge, anticiper pleinement les conséquences à long terme d’une publication reste complexe. Un adolescent peut savoir qu’un contenu publié aujourd’hui pourra rester accessible pendant de nombreuses années, sans pour autant être en mesure d’en évaluer toutes les conséquences futures sur sa vie personnelle, sociale ou professionnelle.

C’est pourquoi le consentement de l’enfant est essentiel, mais ne peut constituer à lui seul une garantie de protection. La responsabilité des adultes demeure de préserver son intérêt supérieur et de s’interroger sur les conséquences potentielles de ce qu’ils choisissent de publier à son sujet.

Quels peuvent être les effets psychologiques et sociaux à long terme d’une exposition précoce sur les réseaux sociaux ?

Les effets peuvent être multiples, même s’ils ne sont ni systématiques ni identiques d’un enfant à l’autre. Sur le plan psychologique, certains enfants peuvent devenir particulièrement sensibles au regard des autres et développer une forte préoccupation pour leur image. Ils peuvent aussi être davantage en quête de validation extérieure.

Ils peuvent également ressentir, en grandissant, de la gêne, de la colère ou un sentiment d’injustice en découvrant que des moments de leur enfance ont été rendus publics sans qu’ils aient pu en mesurer les implications ou s’y opposer. Sur le plan social, cette exposition peut affecter les relations avec les pairs, notamment lorsque d’anciens contenus deviennent source de moqueries, de harcèlement ou de stigmatisation.

Cette exposition précoce peut aussi influencer le rapport que l’enfant entretient avec sa vie privée. Lorsqu’une partie importante de son quotidien est régulièrement partagée, il peut devenir plus difficile pour lui d’identifier ce qui relève de l’intime, ce qui peut être rendu public et ce qu’il souhaite préserver pour lui-même.

Lorsque l’enfant devient lui-même créateur de contenu, un autre enjeu apparaît : la confusion entre expression personnelle, performance et obligation de produire. Il peut alors être confronté à une pression de visibilité, de popularité ou de régularité, à un âge où son identité et son estime de soi sont encore en construction.

La question centrale n’est donc pas seulement de savoir si l’on peut publier une photo ou une vidéo d’un enfant, mais aussi de s’interroger sur les conséquences que cette publication pourrait avoir pour lui demain. Respecte-t-elle sa dignité, son intimité et sa liberté future de choisir lui-même comment il souhaite se raconter et se présenter aux autres ?

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