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Cannabis thérapeutique : pourquoi la prescription par un médecin n’est pas pour demain

Après l’encadrement de la filière, la production pharmaceutique et l’organisation d’un circuit autorisé, le cannabis thérapeutique au Maroc entre dans le champ de la prescription. L’enjeu n’est plus seulement de rendre les produits disponibles, mais de définir les conditions de leur usage médical. La disponibilité ouvre la voie, mais elle ne suffit pas à faire une pratique médicale. Encore faut-il établir les indications, apprécier les niveaux de preuve, bâtir les protocoles, former les prescripteurs, produire des données scientifiques nationales et garantir la sécurité des patients. La première journée scientifique organisée à Casablanca par l’Agence nationale de réglementation des activités relatives au cannabis (ANRAC), en partenariat avec la Société marocaine des sciences médicales (SMSM), a lancé le débat autour de cette nouvelle étape : une filière existe désormais, son usage médical doit encore être encadré, documenté et suivi. Les deux conventions signées en marge des travaux en constituent une première réponse concrète à ce défi.

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Le Maroc peut déjà compter ses produits. Il lui faut désormais construire la confiance médicale qui permettra de les prescrire. C’est le principal enseignement de la première journée scientifique consacrée à l’usage thérapeutique du cannabis, organisée samedi 6 juin à Casablanca par l’Agence nationale de réglementation des activités relatives au cannabis (ANRAC), en partenariat avec la Société marocaine des sciences médicales (SMSM).



La filière dispose d’un socle réglementaire, industriel et pharmaceutique. Plus de 140 produits à base de cannabis ont été fabriqués par l’industrie pharmaceutique nationale et enregistrés auprès de l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé. Ils sont disponibles dans plus de 600 points de vente autorisés. Mais ces chiffres, à eux seuls, ne font pas encore une pratique thérapeutique. Le vrai passage se joue ailleurs : dans le geste du prescripteur, dans la robustesse des indications, dans la formation des professionnels et dans le suivi des patients.

Une offre constituée, un usage encore retenu

Pour Mohamed El Guerrouj, directeur général de l’ANRAC, la filière dispose à présent de ses premiers appuis concrets. La production agricole et industrielle a franchi un cap ; l’industrie pharmaceutique a pris le relais ; l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé (AMMPS) a procédé à l’enregistrement des produits ; les points de vente autorisés sont identifiés. Dans cette chaîne qui va de la production à la pharmacie, le corps pharmaceutique a, selon lui, répondu présent.

Reste à faire entrer cette offre dans l’usage médical. Le directeur général de l’ANRAC reconnaît à cet égard que le recours thérapeutique aux produits issus du cannabis demeure encore «timide». La disponibilité, ici, ne vaut pas prescription. Elle appelle un cadre clinique plus précis, fait d’indications établies, de protocoles, de guides thérapeutiques et d’une parole scientifique capable d’installer la confiance.

C’est vers les sociétés savantes, les médecins prescripteurs et les chercheurs que se tourne désormais la suite du chantier. À eux de donner à cette filière licite sa traduction médicale, documentée et suivie. L’enjeu dépasse le seul acte de prescription : il engage aussi l’équilibre d’une chaîne où les petits agriculteurs, intégrés dans le circuit légal, restent un maillon décisif.

Les sociétés savantes au relais clinique

Cette traduction médicale passera par les sociétés savantes. C’est à elles que revient désormais la tâche de donner un contenu clinique à l’offre disponible : fixer les indications, baliser les conditions de prescription, établir les guides de bonnes pratiques et dire, avec la précision nécessaire, jusqu’où l’usage thérapeutique peut aller.

Pour Moulay Saïd Afif, président de la Société marocaine des sciences médicales (SMSM), l’expérience marocaine du cannabis thérapeutique tient d’abord à la solidité de son cadre juridique. Culture, transformation, usage médical: chaque étape est appelée à s’inscrire dans un dispositif réglementé. C’est cette base qui permet aujourd’hui, selon lui, de faire avancer l’utilisation du cannabis au service de la santé, à travers des plans d’action construits dans un cadre légal. Cette journée scientifique doit, dans cette perspective, contribuer à des plans d’action capables d’accélérer l’utilisation du cannabis au service de la santé, dans un cadre légal et réglementé. Le cadre est donc posé. La filière produit, la pharmacie distribue, la loi encadre. Reste ce que la médecine exige avant d’intégrer durablement un produit dans la pratique : des preuves hiérarchisées, des dosages maîtrisés, des indications partagées, une surveillance rigoureuse et une responsabilité médicale clairement assumée.

La prudence comme ligne de conduite

L’intervention de Jaâfar Heikel, directeur général du pôle Stratégie, développement et relations internationales de la Fondation Mohammed VI des sciences et de la santé, est allé dans ce sens, celui l’exigence médicale. Une filière peut être organisée, des produits peuvent être disponibles ; encore faut-il dire pour quels patients ils peuvent être prescrits, sur la base de quelles preuves et sous quelles garanties.

Sans mâcher ses mots, M. Heikel a écarté toute confusion sur le rôle des uns et des autres : «Mon rôle aujourd’hui, ce n’est absolument pas de vous dire quelles sont les indications thérapeutiques.» Aux sociétés savantes et aux experts de chaque spécialité revient la responsabilité de tracer le périmètre médical de cet usage. Neurologues, pédiatres, oncologues, gastro-entérologues, rhumatologues, réanimateurs, psychiatres, gériatres, dermatologues, cardiologues, spécialistes de la douleur : à chacun de dire ce qui peut être retenu, pour quel patient, selon quelles données et avec quelles précautions.

Le cannabis thérapeutique ne doit pas être dès lors présenté comme une réponse générale. Il peut rejoindre les stratégies de prise en charge existantes lorsque le bénéfice attendu est établi. Mais son usage doit rester adossé à la qualité de la preuve. «Il y a des niveaux de preuves qui sont complètement différents», a rappelé le Dr Heikel. La voie est ouverte, mais elle reste balisée: avancer sans confondre disponibilité des produits et validation générale des indications.

Produire de la data scientifique

Cette prudence n’a rien d’un frein. Elle donne au contraire sa raison d’être à la recherche. Le Dr Heikel a rappelé le travail mené depuis près d’un an et demi avec les équipes de l’ANRAC autour de la littérature scientifique. Il a également souligné que l’usage thérapeutique du cannabis est documenté dans plus de 65 pays et que les travaux disponibles couvrent plusieurs domaines physiologiques.

Mais une littérature internationale ne suffit pas à fonder une pratique nationale. Les données américaines, suédoises ou allemandes ne répondent pas toujours aux réalités marocaines : profils des patients, produits disponibles, habitudes de prescription, conditions de suivi, accès aux soins, vulnérabilités propres à certaines catégories de malades. D’où son appel : «Produisons de la data scientifique, de la data bien entendu utile.»

Cette donnée marocaine devra éclairer les indications, les dosages, les formes galéniques, les voies d’administration, les interactions médicamenteuses et les effets indésirables. Le Dr Heikel a évoqué, à ce titre, huit domaines physiologiques recensés dans la littérature, tout en rappelant que les preuves ne présentent pas la même solidité d’une indication à l’autre.

Des indications à trier, des usages à baliser

C’est dire toute l’étendue du champ, mais aussi la nécessité du tri. Neurologie, pédiatrie, oncologie, gastro-entérologie, rhumatologie, réanimation, psychiatrie, gériatrie, dermatologie, cardiologie, douleur chronique, troubles du sommeil, anxiété, épilepsies réfractaires, douleurs neuropathiques, pathologies inflammatoires ou métaboliques : la liste est large, mais elle n’a pas valeur de validation générale.

Dr Heikel affirme d’ailleurs que certaines données apparaissent plus consistantes en neurologie, notamment pour les épilepsies réfractaires et les douleurs neuropathiques. En oncologie, les éléments mentionnés concernent surtout la douleur, les nausées, les vomissements et l’amélioration du confort des patients. En pédiatrie, l’exemple des enfants souffrant d’épilepsies réfractaires a été cité avec prudence, sous contrôle spécialisé et avec les surveillances nécessaires.

Chaque indication devra donc être examinée pour elle-même, avec le même souci de preuve, de tolérance et de bénéfice attendu. C’est là que le rôle des sociétés savantes devient décisif : mettre de l’ordre dans les usages possibles, distinguer les situations documentées de celles qui exigent encore de la recherche, et donner aux prescripteurs des repères cliniques solides.

La sécurité comme condition de prescription

En toile de fond, la sécurité des patients reste le point de vigilance le plus ferme. Le Dr Heikel l’a rappelé en évoquant les effets indésirables, l’intolérance, les interactions médicamenteuses, le suivi pharmaceutique, mais aussi les publics les plus exposés : personnes âgées ou profils vulnérables. Autant d’éléments qui ne peuvent rester en marge des futurs protocoles. «Nous avons une obligation éthique, une obligation morale», a-t-il souligné.

La prescription d’un produit à base de cannabis ne saurait donc se réduire à l’ajout d’une option thérapeutique. Elle engage l’information du patient, l’évaluation du bénéfice attendu, le choix de la forme adaptée, la surveillance des risques et la prise en compte des traitements déjà en cours. Les voies d’administration devront, elles aussi, être précisées. Selon les formes retenues, la biodisponibilité, le délai d’action, l’efficacité et la tolérance peuvent varier. Là encore, la prescription appelle de la mesure : elle devra s’ajuster au patient, à l’indication et aux données disponibles, pour que l’usage médical s’installe dans un cadre sûr, lisible et suivi.

Tenir la frontière avec les usages non médicaux

Le Dr Heikel a également tenu à séparer les registres. Le cannabis thérapeutique, tel qu’il est envisagé dans le cadre marocain, ne relève ni de l’usage récréatif ni d’une logique de distribution banalisée. Les produits dérivés et les compléments alimentaires restent, eux aussi, soumis à un encadrement. Le message est clair : l’usage médical doit rester entre les mains du médecin, dans le cadre de son jugement clinique et de l’intérêt du patient. Cette distinction vaut aussi pour les représentations associées au cannabis, au CBD ou au THC. L’ouverture thérapeutique ne signifie pas relâchement du contrôle ; elle appelle des règles lisibles, des dosages définis et une responsabilité médicale assumée.

Vers un guide thérapeutique marocain

Les recommandations issues de la rencontre donnent une traduction concrète à cette ligne. Elles prévoient l’établissement d’une liste nationale des indications thérapeutiques, l’élaboration de protocoles de prescription, la préparation de guides de bonnes pratiques cliniques destinés aux professionnels de santé et la mise en place d’un observatoire de suivi des patients. Cette architecture doit aboutir à un référentiel propre au Royaume. «Nous allons produire un guide thérapeutique marocain», a affirmé le Dr Heikel, en reliant cette ambition au travail des sociétés savantes, à la production de données locales et à la formation des prescripteurs. La recherche occupe une place centrale dans cette feuille de route. Les participants ont ainsi appelé à encourager les programmes de recherche clinique et pharmacologique, à soutenir les études nationales sur l’efficacité, la sécurité et les indications du cannabis licite, à créer une base de données nationale dédiée aux travaux scientifiques et aux publications, ainsi qu’à lancer un prix annuel de recherche dans ce domaine. La formation complète ce mouvement. Les recommandations portent sur des formations diplômantes et certifiantes au niveau des Facultés de médecine et de pharmacie, sur l’intégration du cannabis thérapeutique dans les cursus médicaux, pharmaceutiques et paramédicaux, ainsi que sur des sessions de formation continue destinées aux médecins, pharmaciens et autres professionnels de santé. La sensibilisation du grand public figure également parmi les axes retenus.

Deux conventions ont été signées en marge des travaux. La première concerne le lancement d’un prix de recherche dédié à l’usage thérapeutique du cannabis. La seconde porte sur un programme de formation sanctionné par un certificat universitaire et professionnel, en partenariat avec la Faculté de médecine et de pharmacie de Casablanca, relevant de l’Université Hassan II.
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