Selon les données de la synthèse, 73 % des ménages relèvent aujourd’hui du modèle familial nucléaire, contre 60,8 % en 1995 . Une progression significative qui traduit un recentrage du foyer autour du noyau parental, au détriment des configurations élargies intégrant plusieurs générations sous le même toit. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large de transformation démographique, marqué notamment par la baisse de la taille moyenne des ménages, passée de 4,6 personnes en 2014 à 3,9 en 2024 .
Dans son allocution, le Haut-Commissaire au Plan souligne clairement cette inflexion structurelle. Il évoque « un rétrécissement de la taille des ménages et une redistribution progressive des responsabilités au sein du foyer domestique » , tout en insistant sur le fait que ces mutations reconfigurent en profondeur « les formes de cohabitation ainsi que les équilibres intra et interfamiliaux ». Autrement dit, la transformation ne se limite pas à la composition des ménages : elle affecte les rapports sociaux au sein même de la famille.
Ce processus de nucléarisation, identifié comme un axe central de l’enquête, n’est plus un phénomène émergent mais une réalité structurante. Le communiqué du HCP parle d’ailleurs d’une « recomposition progressive des modèles familiaux », marquée par « la prédominance croissante des structures centrées sur le noyau parental et le recul des formes de cohabitation élargie » . Cette convergence entre milieux urbain et rural renforce l’idée d’un changement généralisé à l’échelle nationale.
Les déterminants de cette mutation sont multiples. L’urbanisation, les contraintes d’accès au logement, la mobilité géographique, mais aussi l’évolution des modes de vie et des aspirations individuelles participent à la réduction de la taille des unités domestiques. L’enquête rappelle que ces transformations s’inscrivent dans un contexte de transitions démographiques, économiques et sociales profondes, qui redéfinissent les modes d’organisation familiale . Elles rejoignent d’ailleurs les objectifs mêmes de l’enquête, qui vise à analyser « le processus de nucléarisation de la famille élargie » et ses déterminants socio-économiques .
Mais cette évolution n’est pas sans conséquences. La diminution de la cohabitation intergénérationnelle modifie les mécanismes traditionnels de solidarité. Comme le souligne le Haut-Commissaire, ces mutations ont des effets concrets sur « les mécanismes de solidarité, les parcours de vie, l’accès au logement et l’équilibre entre responsabilités familiales et professionnelles » . En se resserrant, la famille gagne en autonomie, mais peut perdre en capacité de soutien élargi.
Pour autant, cette transformation ne signifie pas la disparition du rôle central de la famille. Au contraire, tous les documents convergent : malgré l’évolution de sa structure, elle demeure un pilier de la cohésion sociale, un espace de protection et de transmission. C’est précisément cette tension entre mutation des formes et permanence des fonctions qui caractérise la famille marocaine contemporaine.
En creux, l’ENF 2025 met ainsi en lumière une transition silencieuse mais structurante : celle d’une famille moins élargie dans sa composition, mais toujours centrale dans son rôle. Une transformation qui, au-delà des chiffres, interroge déjà les politiques publiques appelées à accompagner cette nouvelle réalité familiale.
