Hajjar El Haïti
01 Mars 2026
À 14:59
Ces dernières années, l’
Air Fryer a conquis les
cuisines avec une promesse simple et séduisante : remplacer la friture classique par une cuisson présentée comme plus légère, plus moderne et supposément plus saine. Longtemps perçu comme un gadget tendance, il s’est progressivement imposé comme un incontournable du quotidien. Au Maroc, durant le mois de Ramadan, il se hisse même au rang de véritable star des cuisines, mobilisé pour revisiter «Briouates», frites, poissons panés ou légumes rôtis, avec l’espoir de préserver le croustillant tout en allégeant l’assiette.
Son succès repose sur une idée forte : réduire l’huile sans renoncer au plaisir. À l’heure où les tables de l’Iftar se garnissent généreusement et où les fritures occupent traditionnellement une place centrale, l’appareil apparaît comme une alternative rassurante, presque vertueuse. Il permettrait de concilier gourmandise et maîtrise calorique, tradition et modernité.
Le mois du Ramadan est souvent perçu comme une opportunité naturelle pour perdre du poids. Moins de repas, moins de grignotage en journée, une discipline alimentaire renforcée… En théorie, tout semble favorable. Pourtant, en consultation, le constat est plus nuancé. Certaines personnes perdent du poids, d’autres en prennent, et beaucoup restent stables. Dans cet entretien, Dre Nouhaïla Kharrat, nutritionniste-diététicienne, décrypte les mécanismes métaboliques du jeûne, les erreurs alimentaires les plus fréquentes et les clés pour traverser le mois sacré sans déséquilibrer son poids ni sa santé.
Mais derrière l’engouement et la popularité grandissante de cet appareil, une question s’impose : l’Air Fryer tient-il réellement ses promesses sur le plan de la
santé, ou bénéficie-t-il d’une réputation amplifiée par le marketing et les réseaux sociaux ?
Pour le
Dr Ayman Aït Haj Kaddour, médecin et conférencier, la réponse mérite d’être nuancée. «D’un point de vue médical, oui, il est globalement plus sain que la friture par immersion, mais avec des nuances importantes», précise-t-il d’emblée.
La friture classique consiste à plonger les aliments dans un bain d’huile chauffé entre 160 et 190 °C. Ce procédé favorise une absorption lipidique importante et augmente significativement la densité calorique des plats. À cela s’ajoute la formation possible de composés oxydés, notamment lorsque l’huile est réutilisée à plusieurs reprises, une pratique fréquente dans les cuisines domestiques pendant Ramadan.
À l’inverse, l’Air Fryer fonctionne par circulation rapide d’air chaud. Très peu d’huile est utilisée, parfois aucune. Le résultat est clair : une réduction de l’apport en matières grasses et une baisse calorique qui peut atteindre «20 à 50 % selon l’aliment», souligne le médecin. L’exposition aux huiles dégradées est également moindre.
Cependant, le spécialiste met en garde contre une vision simpliste. «Un aliment pané, ultra-transformé ou riche en glucides raffinés ne devient pas "sain” simplement parce qu’il est cuit à l’air chaud.» En d’autres termes, la technologie ne transforme pas la nature du produit.
Réduire l’huile ne suffit donc pas à parler d’alimentation saine. «La réduction d’huile est un facteur, mais la qualité nutritionnelle dépend surtout du produit de base», insiste le Dr Aït Haj Kaddour. Des frites maison restent un aliment à index glycémique élevé. Des nuggets industriels, même passés à l’Air Fryer, demeurent riches en sel, en additifs et en graisses saturées. Il préfère ainsi parler d’un «mode de cuisson plus favorable métaboliquement comparé à la friture classique», plutôt que de «cuisson saine» au sens absolu, un terme qu’il qualifie volontiers d’argument marketing.
Autre point souvent ignoré : la formation de substances potentiellement nocives. Comme toute cuisson à haute température, l’Air Fryer peut entraîner la production d’
acrylamide. Cette substance se forme lors de la réaction de Maillard entre les sucres et certains acides aminés présents dans les aliments riches en amidon, comme les pommes de terre ou le pain. Classée comme probablement cancérogène pour l’humain, sa formation dépend surtout de la température et du degré de brunissement. «Plus l’aliment est brun foncé ou brûlé, plus le risque augmente», rappelle le médecin. Les études montrent que les niveaux peuvent être comparables, voire parfois inférieurs à ceux de la friture classique, mais le paramètre déterminant reste la maîtrise de la cuisson. La règle à transmettre au grand public est simple : «Doré oui, brûlé non».
Certains profils de patients peuvent toutefois bénéficier plus clairement de cette méthode de cuisson. Chez les personnes diabétiques, la réduction des matières grasses peut faciliter la gestion du poids et de l’insulinorésistance, même si «l’index glycémique reste un facteur central». Pour les hypertendus, limiter la friture contribue à réduire la surcharge calorique et peut encourager une alimentation moins transformée. Chez les personnes en surpoids ou obèses, la diminution calorique s’intègre utilement dans une stratégie globale. Mais là encore, le médecin tempère : «L’avantage dépend surtout du changement global d’habitudes alimentaires, pas seulement de l’appareil».
L’Air Fryer révèle tout son intérêt lorsqu’il est utilisé pour des aliments bruts. Légumes comme les courgettes, aubergines ou carottes, poissons, blanc de poulet, pois chiches ou falafels maison y trouvent une cuisson homogène et légère. En revanche, les produits industriels surgelés conservent leurs défauts nutritionnels : excès de sel, graisses saturées, parfois précuisson dans l’huile. «L’Air Fryer ne corrige pas la qualité intrinsèque d’un aliment», rappelle-t-il.
Concernant les températures, le Dr Aït Haj Kaddour recommande de privilégier une plage comprise entre 160 et 180 °C pour la majorité des préparations, d’éviter les cuissons prolongées au-delà de 190-200 °C et de retirer les aliments dès qu’ils atteignent une coloration dorée. La carbonisation doit être proscrite.
Pendant Ramadan, où la friture connaît un pic spectaculaire avec la «Chebakia», les «Briouates» ou encore certains pains frits, l’appareil peut représenter un compromis intéressant. Mais le véritable enjeu reste ailleurs. «Le problème majeur au Ramadan est l’excès calorique, l’hyperglycémie postprandiale et la surcharge digestive.» L’appareil peut aider à limiter les graisses, mais il ne compensera pas une assiette déséquilibrée ni une surconsommation après l’Iftar.
En définitive, l’Air Fryer n’est ni un danger ni une révolution. C’est un outil. Utile, parfois pertinent, surtout dans un contexte où la friture occupe une place centrale. Mais la santé, rappelle le médecin, ne dépend pas d’un appareil électroménager. Elle repose sur la qualité des aliments, la modération des portions et l’équilibre global du mode de vie.