La pharmacie est souvent perçue comme une officine protégée et lucrative, alors même que l’analyse récente du Conseil de la concurrence révèle une réalité bien plus complexe, marquée par des fragilités économiques persistantes et par des mutations structurelles encore insuffisamment appréhendées. L’un des constats les plus commentés concerne la forte progression du nombre d’officines, passé de 9.185 en 2015 à 14.134 en 2024, soit une hausse de plus de 54 pour cent, une dynamique souvent interprétée comme le signe d’une densité excessive du réseau, supérieure aux références internationales.
Cette expansion s’inscrit, en réalité, dans un contexte d’urbanisation rapide et d’extension continue des grands pôles urbains où l’implantation des pharmacies accompagne surtout la croissance des zones d’habitation et des axes de vie. Ceci traduit donc moins une anomalie structurelle qu’un ajustement à une transformation territoriale accélérée. En même temps, cette multiplication des pharmacies s’est accompagnée d’une baisse du chiffre d’affaires moyen, passé d’environ 1,1 million de dirhams à près de 950.000 dirhams, illustrant une dilution progressive de la valeur dans un marché fragmenté, que le Conseil de la concurrence qualifie de structurellement fragile sur le plan économique.
Cette fragilité est d’autant plus marquée que près de 90% des pharmacies réalisent un chiffre d’affaires inférieur à 2 millions de dirhams, les inscrivant de facto dans la catégorie des très petites entreprises, soumises à une pression croissante sur leurs charges, à des contraintes de trésorerie et à un modèle de rémunération largement dépendant du prix du médicament. Or c’est précisément sur ce point que se situe l’un des paradoxes du secteur, car les politiques publiques visant à améliorer l’accès aux soins à travers la baisse des prix des médicaments produisent un effet indirect mais structurant sur l’économie officinale, en comprimant les marges et en accentuant les tensions sur la rentabilité, dans un modèle que le Conseil de concurrence recommande de faire évoluer vers des formes plus diversifiées de rémunération.
Ces orientations, qui s’inscrivent dans une logique d’amélioration de l’efficience économique et de renforcement de la concurrence, ouvrent néanmoins un débat plus large sur leurs effets potentiels, notamment sur la soutenabilité d’un tissu majoritairement composé de petites structures indépendantes, dont l’équilibre repose autant sur leur rôle sanitaire que sur leur ancrage économique et social. Derrière ces dynamiques se dessine ainsi une tension de fond, encore peu explicitée, entre une lecture économique du secteur, orientée vers la rationalisation et la concurrence, et une réalité territoriale et sociale dans laquelle la pharmacie demeure avant tout un service de proximité, inséré dans le quotidien des citoyens et contribuant, bien au-delà de sa fonction commerciale, à l’équilibre du système de santé.
Cette expansion s’inscrit, en réalité, dans un contexte d’urbanisation rapide et d’extension continue des grands pôles urbains où l’implantation des pharmacies accompagne surtout la croissance des zones d’habitation et des axes de vie. Ceci traduit donc moins une anomalie structurelle qu’un ajustement à une transformation territoriale accélérée. En même temps, cette multiplication des pharmacies s’est accompagnée d’une baisse du chiffre d’affaires moyen, passé d’environ 1,1 million de dirhams à près de 950.000 dirhams, illustrant une dilution progressive de la valeur dans un marché fragmenté, que le Conseil de la concurrence qualifie de structurellement fragile sur le plan économique.
Cette fragilité est d’autant plus marquée que près de 90% des pharmacies réalisent un chiffre d’affaires inférieur à 2 millions de dirhams, les inscrivant de facto dans la catégorie des très petites entreprises, soumises à une pression croissante sur leurs charges, à des contraintes de trésorerie et à un modèle de rémunération largement dépendant du prix du médicament. Or c’est précisément sur ce point que se situe l’un des paradoxes du secteur, car les politiques publiques visant à améliorer l’accès aux soins à travers la baisse des prix des médicaments produisent un effet indirect mais structurant sur l’économie officinale, en comprimant les marges et en accentuant les tensions sur la rentabilité, dans un modèle que le Conseil de concurrence recommande de faire évoluer vers des formes plus diversifiées de rémunération.
Ces orientations, qui s’inscrivent dans une logique d’amélioration de l’efficience économique et de renforcement de la concurrence, ouvrent néanmoins un débat plus large sur leurs effets potentiels, notamment sur la soutenabilité d’un tissu majoritairement composé de petites structures indépendantes, dont l’équilibre repose autant sur leur rôle sanitaire que sur leur ancrage économique et social. Derrière ces dynamiques se dessine ainsi une tension de fond, encore peu explicitée, entre une lecture économique du secteur, orientée vers la rationalisation et la concurrence, et une réalité territoriale et sociale dans laquelle la pharmacie demeure avant tout un service de proximité, inséré dans le quotidien des citoyens et contribuant, bien au-delà de sa fonction commerciale, à l’équilibre du système de santé.
Le fondement invisible de l’équité sanitaire
Face à cette fragilité, certaines pistes de réforme peuvent sembler évidentes en apparence, notamment celle consistant à rémunérer le conseil pharmaceutique. Dans cette logique, le Conseil de la concurrence évoque l’évolution vers une rémunération intégrant certains services pharmaceutiques, afin de réduire la dépendance au prix du médicament. Une telle orientation risquerait de remettre en cause l’un des équilibres les plus précieux du système de santé marocain, à savoir l’accès libre et immédiat à un professionnel de santé de proximité.
La pharmacie constitue aujourd’hui le premier point de contact avec le système de santé pour une grande partie de la population, offrant un espace où le patient peut exposer un symptôme, obtenir une orientation, voire résoudre une situation simple sans engager de coût supplémentaire, ce qui en fait un amortisseur discret mais déterminant des tensions qui pèsent sur les structures médicales. Transformer ce service en acte rémunéré reviendrait à introduire une barrière financière là où existe aujourd’hui une fluidité essentielle, avec le risque de retarder la prise en charge de certains patients, d’alourdir les parcours de soins et, paradoxalement, d’augmenter les coûts globaux pour le système.
Plus encore, la monétisation du conseil ouvrirait la voie à une transformation progressive du modèle officinal vers une logique de valorisation de chaque interaction, rendant le secteur plus attractif pour des logiques d’investissement et éloignant la pharmacie de sa vocation première de service de proximité fondé sur la responsabilité professionnelle. La véritable réforme ne consiste donc pas à faire payer ce qui fonctionne déjà, mais à préserver cette accessibilité tout en corrigeant les déséquilibres économiques par des leviers mieux ciblés et plus cohérents avec l’intérêt collectif.
La pharmacie constitue aujourd’hui le premier point de contact avec le système de santé pour une grande partie de la population, offrant un espace où le patient peut exposer un symptôme, obtenir une orientation, voire résoudre une situation simple sans engager de coût supplémentaire, ce qui en fait un amortisseur discret mais déterminant des tensions qui pèsent sur les structures médicales. Transformer ce service en acte rémunéré reviendrait à introduire une barrière financière là où existe aujourd’hui une fluidité essentielle, avec le risque de retarder la prise en charge de certains patients, d’alourdir les parcours de soins et, paradoxalement, d’augmenter les coûts globaux pour le système.
Plus encore, la monétisation du conseil ouvrirait la voie à une transformation progressive du modèle officinal vers une logique de valorisation de chaque interaction, rendant le secteur plus attractif pour des logiques d’investissement et éloignant la pharmacie de sa vocation première de service de proximité fondé sur la responsabilité professionnelle. La véritable réforme ne consiste donc pas à faire payer ce qui fonctionne déjà, mais à préserver cette accessibilité tout en corrigeant les déséquilibres économiques par des leviers mieux ciblés et plus cohérents avec l’intérêt collectif.
La substitution, un levier inévitable
Si la solution ne réside pas dans la monétisation du service, elle ne peut pas non plus reposer uniquement sur une baisse continue des prix des médicaments, dont les effets atteignent aujourd’hui leurs limites économiques. Elle doit être recherchée dans des mécanismes capables de corriger les déséquilibres sans remettre en cause l’accessibilité, ce qui suppose une évolution du rôle du pharmacien vers davantage de responsabilité dans la dispensation, notamment à travers la substitution encadrée par des génériques équivalents. La capacité d’orienter vers des médicaments moins coûteux constitue ainsi un levier important de maîtrise des dépenses dans un système où la pharmacie représente environ 31% des remboursements de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) et 35,6% de ceux de la Caisse nationale des organismes de prévoyance sociale (CNOPS), contribuant à la fois à la soutenabilité globale et à la réduction de la facture pour le patient.
Mais cette efficacité systémique s’accompagne d’un effet économique inverse au niveau de l’officine, puisque la substitution, en favorisant des médicaments moins chers, tend mécaniquement à réduire la valeur des ventes et donc les marges en valeur, accentuant une pression déjà forte sur un modèle largement dépendant du prix du produit. Cette tension n’est pas un défaut du mécanisme, mais la traduction d’un déséquilibre plus profond, dans lequel le pharmacien est appelé à participer à la régulation des coûts sans que son propre modèle économique soit ajusté en conséquence.
C’est précisément à ce niveau que l’intervention publique devient déterminante, notamment à travers la mise en place de mécanismes de rémunération minimale sur les médicaments à bas prix, permettant de sécuriser une partie des revenus indépendamment du prix et d’aligner l’intérêt économique de l’officine avec celui du système, dans une logique déjà présente pour les médicaments à prix élevé, dont la marge est plafonnée.
Par ailleurs, en permettant de substituer plus facilement certains médicaments, le pharmacien peut limiter les situations de stock bloqué et réduire le volume de produits immobilisés, ce qui allège ses besoins de trésorerie et améliore son équilibre financier, tout en lui donnant davantage de marge de manœuvre dans la négociation avec les fournisseurs, notamment en termes de délais de paiement et de conditions commerciales.
Mais cette efficacité systémique s’accompagne d’un effet économique inverse au niveau de l’officine, puisque la substitution, en favorisant des médicaments moins chers, tend mécaniquement à réduire la valeur des ventes et donc les marges en valeur, accentuant une pression déjà forte sur un modèle largement dépendant du prix du produit. Cette tension n’est pas un défaut du mécanisme, mais la traduction d’un déséquilibre plus profond, dans lequel le pharmacien est appelé à participer à la régulation des coûts sans que son propre modèle économique soit ajusté en conséquence.
C’est précisément à ce niveau que l’intervention publique devient déterminante, notamment à travers la mise en place de mécanismes de rémunération minimale sur les médicaments à bas prix, permettant de sécuriser une partie des revenus indépendamment du prix et d’aligner l’intérêt économique de l’officine avec celui du système, dans une logique déjà présente pour les médicaments à prix élevé, dont la marge est plafonnée.
Par ailleurs, en permettant de substituer plus facilement certains médicaments, le pharmacien peut limiter les situations de stock bloqué et réduire le volume de produits immobilisés, ce qui allège ses besoins de trésorerie et améliore son équilibre financier, tout en lui donnant davantage de marge de manœuvre dans la négociation avec les fournisseurs, notamment en termes de délais de paiement et de conditions commerciales.
Vers un modèle «Pharmacy First»
Si la régulation par les prix atteint aujourd’hui ses limites et que la monétisation du service soulève des risques pour l’accessibilité, la question devient alors celle du modèle à construire pour préserver à la fois l’équilibre économique des officines et leur rôle de premier recours. C’est dans cette perspective qu’un modèle plus équilibré peut être envisagé, capable de maintenir un socle de service accessible tout en reconnaissant certaines missions spécifiques du pharmacien. Une telle approche pourrait s’organiser autour de trois niveaux complémentaires, avec un socle de conseil libre et accessible, des actes encadrés clairement définis et une adaptation des conditions économiques permettant de garantir la viabilité des officines.
Dans cette logique, l’intégration progressive d’actes tels que la vaccination en officine, le suivi de pathologies chroniques simples ou encore le renouvellement limité de certaines prescriptions pourrait constituer une évolution pertinente, à condition de s’appuyer sur des protocoles clairs, une formation adaptée et une complémentarité assumée avec le corps médical. Les expériences internationales montrent que cette évolution peut être mise en œuvre sans créer de tensions majeures, dès lors que le périmètre des actes est clairement défini. En France, les pharmaciens participent à la vaccination et à certains dispositifs de suivi dans des cadres bien établis. Au Canada, notamment en Colombie-Britannique, ils peuvent intervenir sur des affections mineures ou assurer des renouvellements encadrés. Au Royaume-Uni, le programme «Pharmacy First» illustre cette logique d’un premier niveau d’intervention structuré.
Dans tous ces cas, il ne s’agit pas de substituer le pharmacien au médecin, mais de mieux organiser un premier niveau de prise en charge, capable de désengorger le système tout en garantissant la sécurité des patients. Ces actes, par leur caractère structuré, traçable et médicalement encadré, pourraient ainsi trouver leur place dans le modèle économique sans remettre en cause l’accessibilité du premier recours, qui doit rester libre et immédiat. En parallèle, une réflexion sur l’allègement ciblé des charges fiscales et l’amélioration des conditions de trésorerie apparaît essentielle pour redonner de la viabilité à un réseau composé majoritairement de très petites structures. Cela suppose aussi de reconnaître la pharmacie comme une véritable infrastructure de santé de proximité, pouvant bénéficier de dispositifs favorisant l’emploi et renforçant son rôle d’employeur local.
Dans cette logique, l’intégration progressive d’actes tels que la vaccination en officine, le suivi de pathologies chroniques simples ou encore le renouvellement limité de certaines prescriptions pourrait constituer une évolution pertinente, à condition de s’appuyer sur des protocoles clairs, une formation adaptée et une complémentarité assumée avec le corps médical. Les expériences internationales montrent que cette évolution peut être mise en œuvre sans créer de tensions majeures, dès lors que le périmètre des actes est clairement défini. En France, les pharmaciens participent à la vaccination et à certains dispositifs de suivi dans des cadres bien établis. Au Canada, notamment en Colombie-Britannique, ils peuvent intervenir sur des affections mineures ou assurer des renouvellements encadrés. Au Royaume-Uni, le programme «Pharmacy First» illustre cette logique d’un premier niveau d’intervention structuré.
Dans tous ces cas, il ne s’agit pas de substituer le pharmacien au médecin, mais de mieux organiser un premier niveau de prise en charge, capable de désengorger le système tout en garantissant la sécurité des patients. Ces actes, par leur caractère structuré, traçable et médicalement encadré, pourraient ainsi trouver leur place dans le modèle économique sans remettre en cause l’accessibilité du premier recours, qui doit rester libre et immédiat. En parallèle, une réflexion sur l’allègement ciblé des charges fiscales et l’amélioration des conditions de trésorerie apparaît essentielle pour redonner de la viabilité à un réseau composé majoritairement de très petites structures. Cela suppose aussi de reconnaître la pharmacie comme une véritable infrastructure de santé de proximité, pouvant bénéficier de dispositifs favorisant l’emploi et renforçant son rôle d’employeur local.
Moderniser sans renoncer à sa mission
La question n’est donc pas uniquement celle du modèle à construire, mais aussi celle de la manière de le faire émerger, dans un cadre où les enjeux sont multiples et profondément imbriqués. Les réflexions portées par les institutions apparaissent à la fois nécessaires et structurantes, mais leur efficacité dépendra largement de leur capacité à intégrer les acteurs du terrain et de l’écosystème. Une réforme de cette nature ne peut se construire uniquement sur une lecture économique ou réglementaire. Elle suppose un dialogue approfondi avec les représentants de la profession, les acteurs de la chaîne du médicament, les partenaires du système de santé et, plus largement, les réalités sociales et territoriales qu’elle impacte directement. C’est à cette condition qu’elle pourra être comprise, appropriée et durablement mise en œuvre.
Toute réforme du secteur de la santé et de ses métiers connexes doit désormais s’inscrire dans une réalité marquée par l’accélération rapide de l’intelligence artificielle, dont les effets, déjà visibles, devraient s’intensifier à court et moyen terme en redéfinissant les équilibres économiques, les modes d’organisation et la structure de l’emploi. Les choix opérés aujourd’hui ne conditionnent donc pas uniquement l’organisation du système de santé, mais aussi la nature des emplois et des contributions qui en assureront la pérennité. Dans ce contexte, toutes les composantes du système ne peuvent être appréhendées de manière uniforme. Certains segments, notamment hospitaliers, reposent sur des logiques fortement capitalistiques qui peuvent justifier des investissements lourds, une ouverture encadrée au capital et une intégration plus poussée de l’automatisation. La pharmacie de proximité relève, elle, d’une logique différente, à la fois économique, sociale et territoriale.
En tant que très petite entreprise ancrée dans son environnement, la pharmacie ne se limite pas à un point de distribution de médicaments. Elle constitue un espace de confiance, d’intégration sociale et d’emploi local, où se croisent enjeux sanitaires et réalités du quotidien. C’est précisément cette singularité qui la rend vulnérable à une approche strictement financière ou technologique. Une ouverture non maîtrisée à des logiques d’investissement pourrait ainsi accélérer des dynamiques de concentration et d’intégration autour de plateformes ou de groupes de santé, dans lesquelles l’automatisation et l’optimisation des coûts deviendraient centrales, au risque de transformer progressivement la nature même de l’officine.
Ces évolutions prolongeraient, sous une autre forme, les logiques de restructuration et d’efficience déjà évoquées dans l’analyse du Conseil de la concurrence, mais en en révélant des effets plus larges sur l’emploi, l’ancrage territorial et la structure du modèle officinal. L’impact sur l’emploi serait loin d’être neutre. La réduction du nombre de structures indépendantes pourrait entraîner une diminution des postes et, par effet de chaîne, une contraction de la base contributive liée à l’impôt sur le revenu et aux cotisations sociales, dans un contexte où ces ressources participent directement au financement des retraites, de l’assurance maladie et des mécanismes de solidarité.
Pour autant, les transformations technologiques ne doivent pas être envisagées uniquement comme un risque. Elles peuvent aussi devenir un levier de renforcement du rôle de la pharmacie, notamment dans les zones rurales ou sous-dotées. L’intégration de dispositifs de télémédecine, tels que des cabines de consultation à distance, pourrait ainsi améliorer l’accès aux soins, à condition de s’appuyer sur un encadrement humain adapté, notamment par la présence d’infirmiers qualifiés. Dans cette configuration, la technologie ne se substitue pas au pharmacien. Elle prolonge son rôle de proximité, élargit les services offerts et renforce l’ancrage territorial du système de santé.
La question n’est donc pas d’opposer modernisation et protection, mais de différencier les modèles selon leur fonction, afin de préserver, dans le cas de la pharmacie, un équilibre durable entre efficacité économique, emploi local, cohésion sociale et accès équitable aux soins.
Toute réforme du secteur de la santé et de ses métiers connexes doit désormais s’inscrire dans une réalité marquée par l’accélération rapide de l’intelligence artificielle, dont les effets, déjà visibles, devraient s’intensifier à court et moyen terme en redéfinissant les équilibres économiques, les modes d’organisation et la structure de l’emploi. Les choix opérés aujourd’hui ne conditionnent donc pas uniquement l’organisation du système de santé, mais aussi la nature des emplois et des contributions qui en assureront la pérennité. Dans ce contexte, toutes les composantes du système ne peuvent être appréhendées de manière uniforme. Certains segments, notamment hospitaliers, reposent sur des logiques fortement capitalistiques qui peuvent justifier des investissements lourds, une ouverture encadrée au capital et une intégration plus poussée de l’automatisation. La pharmacie de proximité relève, elle, d’une logique différente, à la fois économique, sociale et territoriale.
En tant que très petite entreprise ancrée dans son environnement, la pharmacie ne se limite pas à un point de distribution de médicaments. Elle constitue un espace de confiance, d’intégration sociale et d’emploi local, où se croisent enjeux sanitaires et réalités du quotidien. C’est précisément cette singularité qui la rend vulnérable à une approche strictement financière ou technologique. Une ouverture non maîtrisée à des logiques d’investissement pourrait ainsi accélérer des dynamiques de concentration et d’intégration autour de plateformes ou de groupes de santé, dans lesquelles l’automatisation et l’optimisation des coûts deviendraient centrales, au risque de transformer progressivement la nature même de l’officine.
Ces évolutions prolongeraient, sous une autre forme, les logiques de restructuration et d’efficience déjà évoquées dans l’analyse du Conseil de la concurrence, mais en en révélant des effets plus larges sur l’emploi, l’ancrage territorial et la structure du modèle officinal. L’impact sur l’emploi serait loin d’être neutre. La réduction du nombre de structures indépendantes pourrait entraîner une diminution des postes et, par effet de chaîne, une contraction de la base contributive liée à l’impôt sur le revenu et aux cotisations sociales, dans un contexte où ces ressources participent directement au financement des retraites, de l’assurance maladie et des mécanismes de solidarité.
Pour autant, les transformations technologiques ne doivent pas être envisagées uniquement comme un risque. Elles peuvent aussi devenir un levier de renforcement du rôle de la pharmacie, notamment dans les zones rurales ou sous-dotées. L’intégration de dispositifs de télémédecine, tels que des cabines de consultation à distance, pourrait ainsi améliorer l’accès aux soins, à condition de s’appuyer sur un encadrement humain adapté, notamment par la présence d’infirmiers qualifiés. Dans cette configuration, la technologie ne se substitue pas au pharmacien. Elle prolonge son rôle de proximité, élargit les services offerts et renforce l’ancrage territorial du système de santé.
La question n’est donc pas d’opposer modernisation et protection, mais de différencier les modèles selon leur fonction, afin de préserver, dans le cas de la pharmacie, un équilibre durable entre efficacité économique, emploi local, cohésion sociale et accès équitable aux soins.
