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Lundi 06 Juillet 2026
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«Book Club Le Matin» : Axel Jurgensen revisite les origines de la guerre de Troie dans un premier roman

Que s’est-il réellement passé avant «L’Iliade» ? Avant qu’Achille ne laisse éclater sa colère, qu’Hector ne défende Troie jusqu’à son dernier souffle ou que le cheval de bois n’entre dans la cité ? C’est à cette question qu’Axel Jurgensen tente de répondre dans «Les Vaisseaux noirs», premier roman présenté à l’occasion d’une rencontre du «Book Club Le Matin», organisée au Sofitel Jardin des Roses de Rabat. Plus qu’une simple réécriture de la mythologie grecque, l’ouvrage ambitionne de raconter la lente montée vers la guerre de Troie en remontant aux événements, aux passions et aux choix qui l’ont rendue inévitable.

Publié aux éditions Albin Michel, le roman se présente comme un préquel de «L’Iliade». Mais son auteur insiste sur un point : il ne s’agit ni de corriger Homère ni de le concurrencer. Son objectif est de raconter ce que le poète grec n’a pas raconté. ««L’Iliade» ne couvre finalement qu’une cinquantaine de jours de la dixième année du conflit», rappelle-t-il. La prise de Troie elle-même n’y apparaît pas, pas plus que les épisodes qui conduisent à l’affrontement entre Grecs et Troyens. C’est précisément cet espace laissé dans l’ombre qu’Axel Jurgensen choisit d’explorer.Le projet est né d’une passion ancienne. L’auteur raconte avoir découvert la mythologie grecque à l’âge de onze ans grâce à un professeur d’Histoire-Géographie qui racontait «L’Iliade» et «L’Odyssée» avec la ferveur des aèdes de l’Antiquité. Cette fascination ne l’a jamais quitté. Après des études littéraires puis de droit, et une installation au Maroc il y a une douzaine d’années, il décide finalement de consacrer plusieurs années à un vaste travail de recherche avant de se lancer dans l’écriture.



Au cœur de cette enquête figure une œuvre aujourd’hui disparue : les «Chants cypriens», une épopée du VIe siècle avant notre ère dont il ne subsiste que quelques fragments et un bref résumé. Ce texte racontait justement les événements précédant la guerre de Troie. Pour le reconstituer, Axel Jurgensen s’est appuyé sur les tragédies grecques, les auteurs latins, les mythographes antiques ainsi que sur les rares passages qui évoquent cette œuvre perdue. Son ambition est de «ressusciter une épopée disparue», tout en assumant la part de création romanesque nécessaire pour donner vie aux personnages et aux événements.

Redonner leur humanité aux héros

L’un des choix les plus marquants du roman consiste à s’éloigner des représentations modernes des héros grecs. Achille, par exemple, n’est plus seulement le guerrier invincible popularisé par le cinéma. L’auteur rappelle que les textes antiques décrivent un personnage bien plus complexe, formé à la musique, à la médecine et à la botanique par le centaure Chiron. Un homme profondément sensible, capable de pleurer, de jouer de la lyre et pleinement conscient de sa propre vulnérabilité. Quant au célèbre talon d’Achille, Axel Jurgensen souligne qu’il s’agit d’une version tardive du mythe, absente des récits grecs les plus anciens. Même volonté de nuance pour Pâris, souvent réduit au rôle du prince frivole responsable de la guerre. Dans «Les Vaisseaux noirs», il apparaît d’abord comme un enfant abandonné, élevé loin de sa famille royale, dont les blessures personnelles éclairent autrement ses décisions futures. À travers Achille et Pâris, deux trajectoires parallèles se dessinent, permettant au lecteur de suivre simultanément les mondes grec et troyen jusqu’à leur confrontation.

Mais au-delà des destins individuels, c’est surtout la mécanique de la guerre qui intéresse l’auteur. Pour lui, les grands récits antiques racontent déjà ce que l’Histoire n’a cessé de répéter : une guerre ne naît jamais d’un événement isolé. Elle résulte d’un enchaînement de décisions, d’humiliations, de rivalités et d’ambitions. La célèbre pomme d’or, le jugement de Pâris ou l’enlèvement d’Hélène ne constituent ainsi que les derniers maillons d’une chaîne bien plus longue.

Cette lecture trouve un écho très contemporain dans le discours d’Axel Jurgensen. Selon lui, les dieux omniprésents dans la mythologie servent moins à expliquer les conflits qu’à révéler les passions humaines qui les alimentent. Derrière les oracles, les prophéties ou les interventions divines se cachent toujours les mêmes ressorts : l’orgueil, la vanité, la soif de pouvoir ou la cupidité. L’auteur rappelle ainsi qu’Agamemnon ne convoite pas uniquement le retour d’Hélène ; il cherche aussi à s’emparer des immenses richesses de Troie, alors puissance commerciale qui contrôle le détroit des Dardanelles. Une manière de montrer que les intérêts économiques et stratégiques se dissimulent souvent derrière des justifications sacrées.

Cette volonté de rendre les mythes plus proches du lecteur se retrouve aussi dans l’écriture. Axel Jurgensen revendique un équilibre entre fidélité à la tradition antique et narration contemporaine. Il reprend certains procédés propres à Homère, comme les épithètes – «Achille aux pieds légers», «Pâris beau comme un dieu» ou «Ulysse aux mille ruses» – tout en privilégiant une langue fluide et accessible. Le souffle épique demeure, mais débarrassé des barrières qui peuvent parfois éloigner le lecteur moderne des textes antiques.

Le travail ne s’est pas limité aux seules sources littéraires. Pour rendre crédible son univers, l’auteur s’est aussi documenté sur la civilisation mycénienne du XIIe siècle avant notre ère. Les vêtements, les navires, les rituels religieux, les festins, les parfums, les paysages ou encore les pratiques quotidiennes ont fait l’objet de recherches afin de restituer un monde cohérent. «Je voulais que mes héros évoluent dans un univers crédible, parce que je voulais avant tout montrer leur humanité», explique-t-il.

Le Maroc comme source d’inspiration

Installé au Maroc depuis douze ans, Axel Jurgensen estime d’ailleurs que son roman n’aurait probablement pas vu le jour ailleurs. La lumière méditerranéenne, les vents, les paysages, mais aussi certaines traditions orales lui ont permis de retrouver les sensations qu’il associait aux récits homériques. Il établit aussi plusieurs passerelles entre le Maroc et la mythologie grecque, évoquant le jardin des Hespérides, que les Grecs situaient aux confins occidentaux du monde connu, les colonnes d’Hercule au détroit de Gibraltar ou encore la transmission de la pensée d’Aristote par Averroès. En refermant «Les Vaisseaux noirs», le lecteur arrive précisément au point où commence «L’Iliade». Le dernier vers du roman est d’ailleurs le premier de l’œuvre d’Homère : «Chante, déesse, la colère d’Achille...» Un passage de relais assumé, qui confirme l’ambition d’Axel Jurgensen : non pas remplacer le plus célèbre des récits antiques, mais offrir la première étape d’une histoire universelle qui, plus de trois millénaires après les faits supposés, continue d’interroger les mécanismes de la guerre, du pouvoir et de la condition humaine.
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