Menu
Search
Dimanche 14 Juin 2026
S'abonner
close

À Grenade, la Fondation Dr Leïla Mezian inaugure le premier espace européen dédié à la culture amazighe

Premier centre européen entièrement dédié à la culture amazighe, l'Espace Amazigh a été inauguré samedi au cœur de l'Alhambra de Grenade. Porté par la Fondation Docteur Leïla Mezian et le Patronat de l'Alhambra et du Generalife, ce lieu de mémoire donne corps à l'ambition de feue Docteur Leïla Mezian Benjelloun de faire de ce patrimoine millénaire un vecteur de connaissance, de dialogue et de rapprochement entre les peuples. À travers ses collections, ses contenus scientifiques et sa programmation culturelle, le nouvel espace vient éclairer la contribution amazighe à l'histoire d'Al-Andalus et à la construction de l'espace méditerranéen. Le Matin était présent lors de cette inauguration à Grenade.

C'est dans le cadre exceptionnel de l'Alhambra, monument emblématique de l'histoire andalouse inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, qu'a été inauguré samedi l'Espace Amazigh, le premier centre culturel européen entièrement consacré à la recherche, à la diffusion et à la valorisation du patrimoine historique, artistique et ethnologique amazigh.

L'hommage rendu à feue Docteur Leïla Mezian Benjelloun, à l'origine de ce projet à travers sa Fondation éponyme, a constitué l'un des temps forts de la cérémonie. Entourés de nombreuses personnalités marocaines et espagnoles, Othman Benjelloun, président de la Fondation Docteur Leïla Mezian, et sa fille Dounia Benjelloun ont assisté à l'aboutissement d'une ambition portée de longue date.

Dans son intervention, Dounia Benjelloun a rappelé la portée particulière de cette inauguration pour sa famille. « Cet Espace Amazigh représente la réalisation d'une vision, l'accomplissement du rêve de ma mère de voir la richesse du patrimoine amazigh mise en valeur au cœur même d'un lieu symbole du dialogue entre les civilisations : l'Alhambra », a-t-elle déclaré.

La cérémonie a réuni de nombreuses personnalités marocaines et espagnoles, parmi lesquelles André Azoulay, conseiller de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, Karima Benyaich, ambassadrice du Royaume du Maroc en Espagne, Patricia del Pozo Fernández, Conseillère à la Culture et aux Sports du gouvernement régional d’Andalousie et Présidente du Patronat de l’Alhambra, ainsi que Rodrigo Ruiz-Jimenez, directeur général du Patronat de l'Alhambra et du Generalife et Jerónimo Páez, acteur clé de la coopération culturelle et initiateur de ce projet aux côtés de feue Docteur Leïla Mezian Benjelloun.

Interrogé sur place par Le Matin, André Azoulay a salué la portée de l'événement. « Nous avons franchi un seuil capital pour toute la région, qui englobe le Maroc, l’Andalousie, l’Espagne, le Portugal et, plus largement, l’ensemble de cet espace », a déclaré le Conseiller de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, saluant une étape importante dans la mise en valeur d'un héritage commun.

Il était une fois l'épopée amazighe

Installé au Carmen de los Porcel, à proximité de l'ensemble monumental de l'Alhambra, le nouvel espace muséal s'étend sur 250 m², dont 200 m² dédiés à l'exposition permanente. Le parcours est organisé autour de sept sections réparties sur deux niveaux et combine objets patrimoniaux, ressources audiovisuelles, cartographies historiques et dispositifs interactifs.

Au total, 189 pièces y sont exposées. Une grande partie de cette collection provient du fonds constitué pendant plus d'un demi-siècle par feue Leïla Mezian Benjelloun. Elle est enrichie par une importante donation de bijoux amazighs réalisée par Jorge Dezcallar, ancien ambassadeur d'Espagne au Maroc, et son épouse Teresa Eça, ainsi que par des pièces issues des collections de l'Alhambra. Saluant les contributions qui ont permis de constituer cette collection, Patricia del Pozo a remercié la Fondation Docteur Leïla Mezian ainsi que Jorge Dezcallar pour « leur altruisme et leur amour de la culture, qui ont permis de transformer un trésor privé en un bien public », désormais accessible au grand public.

Le parcours plonge ainsi le visiteur dans plus de trois millénaires d'histoire amazighe à travers une riche sélection d'objets patrimoniaux provenant de différentes régions d'Afrique du Nord. Parures féminines, textiles, céramiques, objets usuels ou encore artefacts liés aux traditions amazighes donnent à voir la diversité de cet héritage. Une place importante est réservée aux bijoux, avec notamment des diadèmes Taounza, des pectoraux Fekroun, des fibules, des colliers et des pendentifs en argent niellé, corail et verroteries. Mis en scène sur des mannequins vêtus de tenues traditionnelles, ces bijoux permettent d'imaginer les femmes et les hommes qui les portaient, dans toute la diversité des régions et des traditions amazighes.

Au-delà des collections exposées, l'Espace Amazigh propose une véritable immersion dans l'univers culturel amazigh grâce à un important dispositif audiovisuel. Dix-sept films y sont projetés. À l'étage, trois productions sont consacrées à l'architecture amazighe à travers les greniers collectifs, les kasbahs et les ksour. Au rez-de-chaussée, quatorze films réalisés par Dounia Productions mettent en lumière les noces nomades et amazighes, les musiques et les danses traditionnelles ainsi que différentes expressions du patrimoine vivant amazigh.

Le parcours muséographique invite également les visiteurs à découvrir les origines des peuples amazighs, leur identité culturelle et leur langue. Une attention particulière est accordée à l'évolution de l'alphabet tifinagh et aux efforts contemporains de préservation et de revitalisation de la langue amazighe.

L'exposition revient également sur le rôle des communautés amazighes dans la formation d'Al-Andalus et dans la construction d'un espace politique et culturel partagé entre le Maghreb et la péninsule Ibérique. Elle rappelle aussi les liens étroits qui unissent l'histoire de Grenade et de l'Alhambra aux dynasties amazighes, des Almoravides et Almohades jusqu'au Royaume nasride, héritier d'une partie de ce legs politique, culturel et artistique.

André Azoulay a également inscrit cette inauguration dans une réflexion plus large sur l'héritage partagé entre les deux rives de la Méditerranée. « Nous sommes en train de nous réapproprier cette part de notre civilisation, à la fois marocaine, andalouse et espagnole, qui nous raconte ces années durant lesquelles cette région a adressé au monde un message de modernité, illustrant l’art de tous les possibles lorsque l’on choisit de construire ensemble dans la richesse de nos diversités », a-t-il souligné.

Cette histoire partagée entre les deux rives de la Méditerranée a également été mise en avant par Karima Benyaich, ambassadrice du Maroc en Espagne. « C'est un moment historique d'être ici en plein cœur de l'Alhambra, un site qui est le fruit d'une histoire commune entre le Maroc et l'Espagne. C'était un espace de coexistence, de diversité culturelle et d'entente mutuelle qui donne aujourd'hui ce beau fruit, véritable joyau de notre culture », a-t-elle déclaré.

L’histoire, entre transmission et mémoire

Le choix du Carmen de los Porcel comme écrin de ce nouvel espace n'est pas anodin. Cet ensemble patrimonial de près de 20.000 m², dont les origines remontent à l'époque nasride, figure parmi les sites les plus remarquables du Patronat de l'Alhambra et du Generalife. Tours, murailles, silos, anciennes geôles et nécropoles médiévales y côtoient un système d'irrigation hérité du Moyen Âge, faisant de ce lieu un témoin privilégié de l'histoire de Grenade.

Acquis par le Patronat de l'Alhambra et du Generalife en 2002, le Carmen de los Porcel a récemment fait l'objet d'une importante réhabilitation afin d'accueillir ce nouvel espace muséal. Les travaux, achevés en 2025, ont représenté un investissement de 1,266 million d'euros.

La portée symbolique du lieu est d'autant plus forte que l'histoire de Grenade, de l'Alhambra et de l'ancien Royaume nasride est étroitement liée aux dynasties et communautés amazighes, qui ont joué un rôle décisif dans la construction politique, militaire et culturelle d'Al-Andalus. Le projet entend mettre en lumière ces connexions historiques longtemps méconnues entre le Maghreb et la péninsule Ibérique. André Azoulay voit dans cet espace une occasion de mieux appréhender la place de la civilisation amazighe dans l'histoire de l'Andalousie et de Grenade. « Cet espace offre aujourd’hui à chacune et à chacun d’entre nous, des deux côtés de la Méditerranée, la possibilité de prendre pleinement la mesure de ce qu’a représenté la civilisation amazighe dans l’histoire de l’Andalousie, et plus particulièrement dans celle de Grenade. Ce fut une période fondatrice. Aujourd’hui, des millions de personnes viennent à Grenade, mais avant la création de cet espace, elles n’avaient pas la possibilité de saisir pleinement la place qu’occupe la civilisation amazighe dans ce que cette ville offre au monde ».

Au-delà de son exposition permanente, l'Espace Amazigh a été conçu comme un centre de recherche, de diffusion et de coopération internationale. En partenariat avec la Fondation euro-arabe de hautes études de Grenade, il accueillera des séminaires, des congrès, des programmes éducatifs, des activités culturelles ainsi que des projets de recherche, avec l'ambition de devenir une plateforme permanente d'échanges entre les deux rives de la Méditerranée.
Lisez nos e-Papers