Au-delà de la programmation, c’est l’esprit même de la rencontre qui marque les esprits: celui d’une culture vivante, ancrée dans la ville et accessible au plus grand nombre. «La culture nous appartient. C’est le poumon qui nous permet de respirer dans le béton», a-t-il insisté, dans une intervention empreinte d’attachement à Casablanca, ville choisie pour accueillir cette première édition.
Cette dynamique trouve son origine dans une collaboration amorcée en 2019 à Amsterdam, lors du festival Read My World. Une rencontre fondatrice, rappelée par sa directrice et fondatrice, Willemijn Lamp, qui a salué la concrétisation d’un projet longtemps mûri : «Nous célébrons ce soir bien plus qu’un programme littéraire. C’est l’aboutissement d’un parcours entamé à Amsterdam, avec l’envie de créer un espace de dialogue entre les voix et les imaginaires, ici à Casablanca».
Porté par une conviction forte – celle que la littérature permet de mieux comprendre les complexités du monde –, le festival néerlandais s’inscrit dans une démarche résolument transdisciplinaire. «La littérature, dans toute sa diversité, est essentielle, car elle nous aide à appréhender les réalités de manière plus honnête et plus nuancée», a ajouté Willemijn Lamp, insistant sur la capacité des rencontres culturelles à ouvrir de nouvelles perspectives dans un monde traversé par les tensions.
«Horizons croisés» s’inscrit ainsi dans une logique de coopération culturelle structurante, où la diplomatie des arts et des idées devient un vecteur privilégié de rapprochement entre les sociétés. À travers cette première édition, le «Book Club Le Matin» et Read My World posent les bases d’un dialogue durable entre les scènes littéraires marocaine et néerlandaise, en écho à une histoire commune faite de circulations, d’échanges et de récits partagés.
Dans cette première séquence, avant même l’ouverture des débats intellectuels, une certitude s’impose: la littérature, lorsqu’elle se décloisonne et se met en mouvement, devient un langage universel, capable de relier les rives, les histoires et les imaginaires.
L’arsenal des corsaires : quatre siècles d’alliances entre le Maroc et les Provinces-Unies
C’est dans un esprit de «passerelles entre les cultures» qu’a débuté la première table ronde de la soirée. Pour Leila Meziane et Nadia Bouras, l’Histoire a cessé d’être une chronologie poussiéreuse pour devenir une matière vivante, vibrante et éminemment politique. À l’invitation du «Book Club Le Matin», deux historiennes, Leila Meziane et Nadia Bouras, ont entrepris de déconstruire le mythe d’une rencontre récente entre le Maroc et les Pays-Bas. Derrière le récit contemporain de la migration se cache une alliance «inattendue» née de l’écume, de la poudre à canon et d’une haine partagée pour l’Espagne impériale.
L’aversion commune comme ciment diplomatique
Si les manuels scolaires datent souvent les relations bilatérales du XXe siècle, Leila Meziane, doyenne de la Faculté des lettres et des sciences humaines Ben M’Sik et spécialiste de l’Histoire maritime, a rappelé avec une précision chirurgicale que tout commence le 24 décembre 1610. Ce jour-là, le Maroc signe son premier traité de paix et de commerce avec ce qu’on appelait alors les Provinces-Unies.
«Les Pays-Bas étaient l’arsenal de la Barbarie», explique Meziane avec un brin de provocation savante. Au XVIIe siècle, les Néerlandais, fervents protestants en lutte contre l’Espagne catholique «papiste», voient dans le Maroc un allié stratégique. Ils fournissent aux ports maghrébins le matériel naval, les câbles, et même les chaînes nécessaires à la course. En échange, ils s’assurent une sécurité relative sur les routes maritimes atlantiques, vitales pour leur empire commercial naissant.
Jan Janszoon : le renégat de Haarlem
L’un des moments les plus fascinants de la soirée fut l’évocation de la «République de Salé», cet État pirate indépendant qui défia les sultans. Au cœur de cette utopie corsaire trône une figure romanesque : Jan Janszoon, alias Mourad Raïs. Originaire de Haarlem, ce «renégat» hollandais devient l’amiral de la flotte de Salé.
Grâce à son expertise des mers septentrionales, les corsaires marocains poussent leurs raids jusqu’en Islande et en Irlande, ramenant des centaines de captifs vers les côtes de l’actuel Rabat. Meziane souligne une ironie historique savoureuse : le premier «Diwan» (conseil) de cette république pirate était composé à moitié de Néerlandais. Une migration nord-sud avant l’heure, motivée par l’aventure et l’apostasie.
La médiation juive et la voix des femmes
L’analyse ne serait pas complète sans les intermédiaires de l’ombre. Les historiennes ont mis en lumière le rôle crucial de la communauté juive marocaine, chassée de la péninsule ibérique. Établies entre Amsterdam – port libre – et les cités marocaines, des familles comme les Pallache ou les Toledano ont agi comme les véritables poumons de cette diplomatie transcontinentale.
L’un des moments forts de l’échange a été le récit par Leila Meziane de l’incroyable destin de Maria ter Meetelen, une Hollandaise capturée par les corsaires de Salé au XVIIIe siècle. Contrairement aux captifs masculins, Maria eut accès aux secrets du palais de Meknès, devenant une proche de la mère du sultan. Ses mémoires, écrits à son retour à Amsterdam, offrent un regard unique «de l’intérieur» sur un Maroc en pleine guerre civile. De son côté, l’historienne maroco-néerlandaise Nadia Bouras a apporté une dimension plus intime et contemporaine au panorama. Basée à Amsterdam, elle a notamment évoqué l’influence marquante de l’enseignement de la langue et de la culture, rendant hommage à ces figures de l’ombre, comme cette professeure de langue arabe immigrée de Casablanca, qui ont marqué toute une génération de Néerlando-Marocains en transformant leur manière de penser l’identité et
l’appartenance.
Au-delà de la migration : une continuité humaine
Pour Nadia Bouras, représentante de la deuxième génération néerlando-marocaine, il n’y a pas de rupture entre les corsaires du XVIIe siècle et les travailleurs des années 1960. «Je ne crois pas aux coupures en Histoire», affirme-t-elle. La migration moderne n’est qu’un chapitre supplémentaire d’une «durabilité» des échanges. Elle note cependant une distinction capitale : contrairement aux vagues migratoires vers l’Espagne ou l’Italie, de nombreux Marocains sont partis vers les Pays-Bas de leur propre chef, par esprit d’entreprise, s’inscrivant dans la longue tradition de mobilité individuelle qui caractérise ces deux nations de marchands. L’événement «Horizons croisés» a ainsi réussi son pari : prouver que l’Histoire, lorsqu’elle est racontée avec sensibilité et minutie, permet de passer du statut de «vainqueur» ou de «vaincu» à celui de partenaire d’un destin commun, forgé entre le vent du Nord et le soleil du Maghreb.
Quand Nisrine Mbarki Ben Ayad et Abdelkrim Jouiti interrogent la littérature entre intime et politique
Au cœur de l’échange, une question centrale : comment écrire à la croisée de l’intime et du politique ? Pour Nisrine Mbarki Ben Ayad, dont l’écriture s’ancre dans une expérience diasporique, la littérature constitue d’abord un espace de mise en récit de soi, mais aussi de réappropriation. Écrire devient alors un acte de traduction intérieure entre plusieurs langues, plusieurs héritages et plusieurs appartenances. L’intime, loin d’être isolé, se révèle profondément politique, car il porte en lui les traces de l’histoire, de la migration et des tensions identitaires.
Face à elle, Abdelkrim Jouiti a insisté sur la responsabilité de l’écrivain dans la fabrique du récit national. Selon lui, la littérature ne se contente pas de refléter la société, elle participe activement à la construction de ses imaginaires collectifs. En donnant voix aux marges, en explorant les zones d’ombre de l’histoire, elle contribue à enrichir, et parfois à bousculer, les narrations dominantes.
Le dialogue a également mis en lumière les enjeux du postcolonialisme dans les pratiques d’écriture contemporaines. Entre héritages linguistiques et rapports de pouvoir, le choix de la langue apparaît comme un geste hautement symbolique. Écrire en arabe, en français ou en néerlandais n’est jamais neutre : c’est se positionner, affirmer une place, parfois négocier avec des héritages historiques complexes.
Dans cette perspective, la pluralité linguistique, loin d’être un obstacle, devient une richesse. Elle permet de faire circuler les récits au-delà des frontières et d’ouvrir de nouveaux espaces de compréhension. La traduction, évoquée à plusieurs reprises, s’impose ainsi comme un outil essentiel pour faire dialoguer les imaginaires et rendre visibles des expériences souvent invisibilisées.
Au fil des échanges, une conviction s’est imposée : la littérature est un lieu de passage, un espace où se rencontrent les histoires individuelles et les dynamiques collectives. En articulant l’intime et le politique, elle permet de penser autrement les identités, non comme des blocs figés, mais comme des constructions mouvantes, traversées par les circulations et les hybridations.
Dans le prolongement de l’esprit d’«Horizons croisés», cette table ronde a illustré avec force la capacité des mots à relier les rives, à questionner les évidences et à ouvrir de nouvelles perspectives. Une invitation à lire – et à écrire – le monde autrement.
Les feuilles roses de la mémoire : une performance pour réparer l’enfance
L’émotion a franchi un nouveau palier au Palais Mechouar lorsque Myriam Sahraoui, comédienne maroco-néerlandaise et figure de proue de la compagnie Female Economy, a pris possession de la scène. Loin d’une simple lecture, l’artiste a offert une performance habitée, transformant ses fêlures personnelles en une œuvre universelle sur la double appartenance. Avec une vulnérabilité désarmante, Myriam a partagé le récit de son déracinement. Née à Tanger, elle évoque une enfance baignée dans la lumière du détroit, brutalement interrompue à l’âge de 15 ans. Ce qu’elle croyait être de simples vacances vers les Pays-Bas avec sa mère s’est transformé en un exil définitif. Cette séparation forcée de son père a laissé chez elle une cicatrice béante.Ce traumatisme initial a hanté sa construction identitaire, trouvant un écho tragique des décennies plus tard lors de la pandémie de la Covid-19. La comédienne a raconté, la voix nouée, l’impossibilité de dire adieu à son père comme elle le souhaitait, ravivant cette cicatrice béante née de leur première séparation. Ce deuil inachevé est devenu le moteur d’une quête de résilience par l’art : une manière de transformer l’impuissance en une performance libératrice.
Sur scène, Myriam Sahraoui a mis en scène un rituel d’une grande puissance symbolique. Tenant des feuilles de couleur rose, couleur de l’enfance, mais aussi d’une certaine fragilité, elle lisait des fragments de sa vie, des souvenirs et des douleurs, avant de les jeter à terre, une à une.
Ce geste n’avait rien d’aléatoire : chaque feuille tombée représentait un poids libéré, une étape de son cheminement vers la paix intérieure. La chute des papiers sur le sol du palais créait un tapis de mémoire, une manière de dire que l’on peut marcher sur ses souffrances pour continuer à avancer. En «jetant» ses mots, elle transformait sa douleur privée en un acte artistique libérateur, illustrant comment le théâtre devient, pour elle, un outil de réparation.
Décorée par la reine des Pays-Bas pour son engagement culturel, Myriam Sahraoui ne se contente pas de jouer ; elle répare les ponts qu’elle a vus s’écrouler adolescente. À travers son projet théâtral communautaire et son rôle de conseillère pour DutchCulture, elle œuvre à ce que les deux rives se regardent enfin sans préjugés.
Pour elle, être «entre deux rives» n’est plus une déchirure, mais une mission : celle de réconcilier sa moitié tangéroise et sa moitié amstellodamoise. Son passage au «Book Club» a prouvé que si l’histoire sépare parfois les familles et les peuples, l’art et le récit partagé ont le pouvoir sacré de les réunir.
