Menu
Search
Dimanche 26 Avril 2026
S'abonner
close

Jidar – Rabat Street Art Festival : Quand le béton se met à raconter des histoires

Alors que la 11e édition du Festival Jidar touche à sa fin ce dimanche 26 avril, Rabat confirme son statut de capitale africaine du Street Art. Des quartiers d’El Youssoufia à Agdal-Riad, quinze fresques monumentales viennent enrichir le patrimoine urbain, portées par une programmation internationale audacieuse et une scène marocaine en pleine ébullition. Entre quête anthropologique, mythologies ancestrales et réflexions sur la durabilité de l’art public, plongée au cœur d’un musée à ciel ouvert qui redessine l’identité de la ville lumière.

Rabat change de visage, et ce ne sont pas les grues de chantier habituelles qui redessinent son horizon cette semaine. Aux quatre coins de la capitale, des nacelles vertigineuses se sont immobilisées devant des façades autrefois anonymes, transformant des quartiers comme El Youssoufia ou Hassan en de véritables ateliers à ciel ouvert. Pour cette 11e édition de Jidar, le Festival de Street Art ne se contente pas de «décorer» la ville ; il impose un dialogue visuel, parfois surprenant, entre le patrimoine urbain et l’imaginaire débridé d’artistes venus de tous les horizons.

Une géopolitique du trait et de la couleur

Au croisement de l’avenue Fatouaka et de la rue Ouzguita, le Marocain Mizmiz livre l’une des œuvres les plus introspectives de cette édition. Après avoir fait ses armes sur le Mur Collectif l’année dernière, il revient avec une façade entière pour déployer son univers où le numérique rencontre l’abstraction murale. Ses tracés orange et jaune laissent deviner une orange monumentale et des silhouettes épurées. Pour Mizmiz, le processus est presque philosophique : «On naît tous comme une feuille blanche», confie-t-il. Il place son personnage dans un état de pureté absolue, avant toute influence de l’environnement, le confrontant à une nature exubérante. Sa méthode est une question d’échelle et d’opportunité : il compose avec la taille imposante du mur pour intégrer une végétation dense, jouant sur le choix de saisir «une orange seule ou l’arbre entier». Son style graphique frais, qui fait déjà fureur via ses animations en ligne, trouve ici une résonance monumentale ancrée dans le quartier d’El Youssoufia.

Plus loin, à Agdal-Riad, c’est une tout autre énergie qui émane de la fresque de l’artiste d’origine péruvienne et chilienne Jumu Monster. Ses créatures hybrides et ses masques rituels, hérités d’un folklore précolombien vibrant, semblent veiller sur l’avenue Mohamed Triki avec une présence presque sacrée. Sur son mur, une inscription en arabe résonne comme un mantra pour la ville : «Tu rends l’impossible possible».

À Hassan, la rigueur est de mise. Le Russe Marat Morik, figure majeure de la scène internationale originaire de Novossibirsk, déploie une superposition complexe de techniques. Sa méthode, proche du collage visuel, mêle réalisme figuratif et abstraction géométrique pour déconstruire le quotidien en récits fragmentés. Non loin de là, le Franco-Marocain Nassim Azarzar poursuit sa quête anthropologique. En réinterprétant l’esthétique des camions de transport marocains, il transforme les signes populaires en un langage graphique d’une modernité tranchante.

Des couleurs intenses à l’ironie urbaine

Dans le quartier El Youssoufia, la Marocaine Ritanosko apporte une sensibilité délicate. Pour sa première fresque en plein air, elle pratique ce qu’elle appelle l’«archéologie imaginaire», fouillant une civilisation inexistante à travers des lignes fluides et des couleurs vives qui imposent une présence graphique forte au cœur de l’agitation urbaine.

Ce calme contraste avec l’œuvre de l’Espagnole Marina Capdevila, qui injecte une dose d’ironie et de tendresse sur les murs de la capitale. Ses personnages âgés, pleins de vitalité et d’imperfections célébrées, interrogent avec humour notre rapport au temps. De son côté, son compatriote Guillem Font utilise le mur comme un carnet de notes géant, privilégiant souvent le noir et blanc pour souligner la finesse de détails organiques qui nous rappellent notre distance croissante avec la nature.

L’art comme héritage et défi

Le Festival, qui prend fin ce dimanche 26 avril, ne se limite pas à ces signatures internationales. Il est aussi le terrain d’affirmation d’une scène locale forte, représentée par des talents comme RDS (Reda Boudina). Formé aux Beaux-Arts de Tanger, il fusionne graffiti traditionnel et recherche architecturale, déconstruisant le lettrage pour créer des structures 3D dynamiques. Pourtant, alors que les artistes s’apprêtent à ranger leurs sprays, une question cruciale demeure : celle de la pérennité. Si Jidar a réussi à transformer Rabat en musée à ciel ouvert, la durabilité matérielle de ces fresques monumentales face au temps et aux éléments devient un enjeu de gestion urbaine. Pour l’instant, le dialogue continue. Entre les visites guidées de Rabat Art Explore et les créations collectives, Jidar prouve que l’art n’a pas besoin de murs de galerie pour exister ; il lui suffit d’une façade et d’un regard pour changer la perception d’une ville entière.
Lisez nos e-Papers