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Mercredi 06 Mai 2026
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«Des graines qui ouvrent d’autres horizons» : La France mise sur la jeunesse et le numérique pour le SIEL de Rabat

Invitée d’honneur du Salon international de l’édition et du livre, la France ne vient pas seulement y exposer des ouvrages, mais proposer une expérience culturelle ouverte, participative et tournée vers les jeunes lecteurs. Pour Agnès Humruzian, directrice de l’Institut français du Maroc, cette présence traduit l’évolution d’un partenariat éditorial fondé sur la circulation des œuvres, la traduction et le dialogue renouvelé entre auteurs des deux rives.

Le Matin : Au-delà du symbole diplomatique, que représente pour la France cette invitation d’honneur au SIEL et comment traduit-elle l’évolution actuelle de nos relations culturelles ?

«Des graines qui ouvrent d’autres horizons» : La France mise sur la jeunesse et le numérique pour le SIEL de Rabat
Ph. Saouri



Agnès Humruzian :
Cette invitation est un grand honneur. La ministre française de la Culture, Catherine Pégard, qui était présente à l’invitation de son homologue, le ministre de la Culture, Mohamed Mehdi Bensaïd, pour l’inauguration du Salon international de l’édition et du livre (SIEL) par S.A.R. le Prince héritier Moulay El Hassan, a souligné combien le livre, la lecture et l’édition occupent une place importante dans les relations culturelles entre nos deux pays. D’ailleurs, le Maroc était l’an dernier invité d’honneur du Salon du livre de Paris, et le pavillon du Maroc y a connu un grand succès auprès d’un large public, heureux d’aller à la rencontre de la littérature et de la culture marocaines.

Ce goût partagé pour la littérature est nourri par la circulation des livres entre nos deux pays, par les regards croisés entre nos auteurs, ainsi que par nos partenariats bilatéraux visant à soutenir le livre et à promouvoir la lecture. Aujourd’hui, cette dynamique se renforce et se renouvelle grâce à de jeunes talents, à de nouvelles générations d’auteurs et de lecteurs. C’est, en effet, une illustration de nos relations culturelles de manière générale : elles sont nourries par un terreau très riche et par de nouvelles graines qui ouvrent d’autres horizons.



Comment analysez-vous aujourd’hui la place de la langue française dans le paysage éditorial marocain et quelles sont les attentes du lectorat que vous avez identifiées ?

La langue française représente environ 20% de la production éditoriale, auxquels s’ajoutent les livres francophones importés. Répondre aux attentes du lectorat en rendant ces livres plus accessibles, en termes de coût et de disponibilité, constitue un objectif prioritaire de nos partenariats.

Par exemple, le Centre national du livre, en France, a mis en place deux aides en direction des éditeurs francophones au Maroc : des aides aux achats de droits et des aides aux coéditions, permettant de réduire le Prix du livre et de renforcer la présence et la disponibilité des ouvrages en langue française grâce à une publication locale.

Par ailleurs, les lecteurs, y compris les jeunes, peuvent également accéder au livre francophone dans les douze médiathèques de l’Institut français au Maroc, qui proposent des fonds riches et variés, ou encore via l’Institut français mobile, le Bibliotobiss, qui sillonne les zones rurales du Royaume, ainsi que grâce à notre coopération avec les écoles, les associations et les maisons de jeunes.

Quels critères ont guidé la sélection de la délégation française ? Quelle place occupe notamment la nouvelle génération d’écrivains ?

Notre ambition était de proposer une programmation aussi large que possible, avec une grande diversité d’auteurs et de genres littéraires, afin de s’adresser à tous les publics, et en particulier à la jeunesse, pour que les prochaines générations de lecteurs soient encore plus nombreuses : du Prix Nobel de littérature Annie Ernaux à l’autrice très populaire auprès des jeunes, Morgane Moncomble. Notre priorité était de placer le goût de la lecture au cœur de la programmation, mais aussi de soutenir la nouvelle génération d’auteurs et d’autrices.

Avez-vous privilégié certaines thématiques éditoriales (littérature jeunesse, essais, BD, etc.) ?

La délégation de maisons d’édition françaises présente au Salon reflète notre volonté de proposer une grande diversité éditoriale, avec un accent particulier sur la jeunesse : Gallimard Jeunesse, Denoël, Cambourakis, Actes Sud, Éditions Emmanuelle Collas, La Fontaine O Livre (qui regroupe une quarantaine de maisons d’édition), ainsi qu’une nouvelle maison d’édition, Le Cercle ouvert.

Nous accueillons également une délégation de trois éditeurs africains spécialisés dans la jeunesse, venus de Guinée-Conakry, de Madagascar et du Sénégal, avec Saaraba Éditions, qui vient de remporter cette année le Prix du meilleur éditeur jeunesse pour l’Afrique à la Foire de Bologne.

Comment avez-vous conçu le dialogue entre auteurs français et marocains durant le Salon ?

Nous avons imaginé des rencontres entre auteurs et autrices, mais aussi entre les œuvres et la musique. Ainsi, le dernier roman de Timothée de Fombelle entre en dialogue avec le très beau roman de Salima El Mandjra. La figure phare de la new romance, Morgane Moncomble, échangera quant à elle avec une jeune autrice marocaine, Zineb Oukrid Tadi, qui vient de publier son dernier roman. Enfin, des lectures-concerts viendront enrichir la programmation, avec la poétesse Mouna Ouafik en performance aux côtés de la DJ française Paulette Sauvage, ainsi qu’une création mêlant le DJ Guedra Guedra et le poète Axel Sourisseau.

Comment avez-vous pensé l’aménagement du pavillon d’honneur pour qu’il soit un véritable espace de vie et de découverte plutôt qu’une simple vitrine éditoriale ?

Notre pavillon est pensé comme un espace de rencontre et de partage autour du plaisir de lire. L’agora du pavillon accueille une trentaine de conférences, dédicaces, tables rondes et lectures, ainsi que des rencontres entre professionnels sur les grands enjeux contemporains du livre.

L’espace atelier propose de nombreuses activités, principalement destinées aux jeunes, avec une offre spécifique pensée pour les publics éloignés du livre, en lien avec des associations. L’espace librairie propose également des activités et des livres à tarifs réduits. Le public a aussi accès à des dispositifs numériques liés au livre et à la culture : musée numérique, casques de réalité virtuelle proposant des parcours pédagogiques et culturels, ainsi que des livres en réalité augmentée.

Au-delà des dédicaces classiques, quels types de rencontres avez-vous privilégiés ?

Nous avons souhaité mettre les lecteurs au centre des échanges et des rencontres, et leur donner la parole. C’est dans cet esprit que nous avons imaginé des ateliers de médiation littéraire : nous avons accompagné, en amont du Salon, de jeunes lectrices et lecteurs afin qu’ils puissent eux-mêmes conduire de grands entretiens, par exemple avec Annie Ernaux ou Timothée de Fombelle.

Comment la France envisage-t-elle l’avenir du livre face au numérique et aux nouveaux usages de lecture ?

Le livre et le numérique sont à la fois concurrents et complémentaires. Le papier reste largement dominant dans les pratiques de lecture, mais le numérique — ebooks, audio, plateformes – est en forte progression et permet de toucher de nouveaux publics, notamment les jeunes.

Au SIEL, cette vision se traduit concrètement dans notre programmation : nous croisons les formats, du livre au cinéma, de la scène au son, jusqu’aux expériences immersives. C’est le cas avec l’exposition Villes flottantes, ou encore les ateliers de création sonore et de livre augmenté proposés par notre musée numérique.

Le SIEL est-il aussi un levier pour de nouveaux partenariats entre éditeurs des deux rives ?

Certainement. C’est le cas chaque année, et a fortiori pour cette édition exceptionnelle, alors que Rabat vient d’être proclamée Capitale mondiale du Livre 2026. Le pavillon France accueille une dizaine d’éditeurs, ainsi que des représentants du Centre national du livre, de France Livre ou encore de la Villa Gillet, maison internationale des écritures contemporaines basée à Lyon, qui lance en partenariat avec l’Institut français un premier appel à candidatures de mentorat littéraire au bénéfice de jeunes voix marocaines.

La question de la traduction entre l’arabe et le français fait-elle partie des priorités abordées ?

Tout à fait, car la traduction est au cœur de nos programmes de coopération, principalement à travers notre dispositif phare, le Programme d’aide à la publication destiné aux éditeurs marocains, qui soutient en priorité la traduction et les cessions de droits.

Quinze titres sont soutenus chaque année grâce à ce dispositif, auquel s’ajoutent les dispositifs du Centre national du livre. La traduction est essentielle pour favoriser la circulation des œuvres et de la littérature entre nos deux pays, dans les deux sens.

Quel message adressez-vous à la jeunesse marocaine ?

Notre programmation est une invitation à profiter de cette richesse littéraire et culturelle foisonnante entre nos deux pays, à la savourer et à se faire plaisir.

Quels sont les temps forts ou événements hors les murs que vous recommanderiez ?

Notre programmation ne s’arrête pas au pavillon France. Elle vise à rencontrer les publics hors les murs, en faisant dialoguer littérature et cinéma dans le programme Les Lumières du SIEL, autour d’œuvres littéraires ou d’écrivains, avec la participation de réalisateurs comme Michel Ocelot ou Romane Bohringer. Nous proposons également des passerelles entre littérature et musique, avec de la poésie mise en musique et des concerts, notamment avec Ino Casablanca. Plusieurs auteurs, réalisateurs et artistes poursuivront par ailleurs leur tournée dans d’autres villes du Maroc après le SIEL.


Si vous deviez résumer en une phrase l’empreinte que la France souhaite laisser au SIEL de Rabat cette année ?

François Mauriac écrivait : «La lecture est une porte ouverte sur un monde enchanté». Nous espérons, avec les auteurs, artistes et professionnels venus de France pour cet événement, inviter un large public, notamment les jeunes, à pousser les portes de la lecture et à partager l’enchantement de la littérature.
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