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Vendredi 15 Mai 2026
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L’Afrique doit produire ses propres récits culturels et préserver sa mémoire vivante (Malika Slaoui)

À travers sa Collection «Nid d’artistes», l’éditrice marocaine Malika Slaoui explore les scènes artistiques africaines dans une démarche d’immersion et d’archivage culturel. Entre mémoire, souveraineté narrative et transmission aux générations futures, elle défend une Afrique qui se raconte depuis l’intérieur, par ses artistes, ses intellectuels et ses propres références.

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Le Matin : Vous définissez «Nid d’artistes» comme une archive vivante de l’Afrique. Que signifie concrètement cette démarche qui trouve son origine au Maroc ?

Malika Slaoui :
La Collection «Nid d’artistes», réalisée avec le soutien de Bank Of Africa, partenaire fidèle de la Collection, est née au Maroc avec le premier opus dédié à la scène culturelle casablancaise, mais «Nid d’artistes» regarde résolument vers le continent dans toute sa pluralité et sa diversité culturelle. Par «archive vivante», j’entends une mémoire en mouvement, qui se construit au présent, au contact des artistes, des lieux et des contextes. Il ne s’agit pas de figer, mais de documenter une énergie créative en train de se faire. C’est, en quelque sorte, un travail de mémoire engagé sur le long terme qui repose sur la rencontre, l’échange et le partage entre artistes, intellectuels et acteurs culturels. Le Maroc, carrefour historique et culturel, offre un point d’ancrage idéal pour penser ces circulations et ces dialogues africains.

Pourquoi est-il aujourd’hui essentiel que l’Afrique se raconte elle-même et reprenne la maîtrise de son récit ?

Pendant trop longtemps, les archives visuelles et textuelles des scènes créatives africaines ont été produites depuis l’extérieur, souvent avec des grilles de lecture réductrices. La Collection «Nid d’artistes» part d’un principe inverse, et c’est mon parti pris en tant qu’éditrice : je reste en immersion dans chaque ville, avec les artistes, dans leurs lieux de vie et de création. Je passe du temps avec chacun et j’essaye d’en capter l’énergie créatrice. Il s’agit donc d’un regard intérieur qui se donne les moyens d’une forme éditoriale exigeante, et cela change tout : le vocabulaire utilisé, les références, la manière dont est présentée la scène culturelle... avec sa propre histoire, ses propres codes, ses propres débats internes. C’est une nécessité politique autant que culturelle.

En quoi votre Collection participe-t-elle à une forme de souveraineté culturelle africaine ?En donnant la parole aux artistes et aux intellectuels, en documentant leurs pratiques depuis leur propre contexte, la Collection contribue à produire un savoir situé. Elle fabrique des références, des traces, des récits qui échappent aux circuits qui dominent. Cette souveraineté se construit avec beaucoup de patience et d’humilité, à travers des objets éditoriaux exigeants, produits avec une scène locale et donc profondément ancrés dans les réalités locales. Il s’agit donc d’une décision éditoriale prise à chaque étape: dans le choix des auteurs, dans le choix de la langue et dans la distribution. Et cette Collection a toute sa place et sa légitimité dans les institutions culturelles internationales.

Vous parlez d’«histoire en train de s’écrire».

Quel rôle joue ce travail d’archivage pour les générations futures ?

Nous travaillons dans l’urgence du présent, mais avec une conscience très forte du futur. Ce que nous documentons aujourd’hui constituera demain une matière précieuse pour comprendre les mouvements artistiques africains contemporains. C’est une manière de lutter contre l’effacement, contre les silences de l’Histoire. Concrètement, quand je pense à un artiste béninois par exemple qui voudra comprendre dans vingt ans ou cinquante ans d’où vient la scène de Cotonou, qui étaient les pionniers, quels étaient les espaces de création..., ce livre sera là pour lui comme une photographie de la vitalité d’un moment.

Votre approche repose sur une immersion de terrain. Pourquoi cette méthode est-elle centrale dans votre processus éditorial ?

Parce qu’on ne peut pas raconter une scène artistique à distance. Il est important de prendre le temps qu’il faut car, dans les scènes culturelles africaines, il y a la surface visible, c’est-à-dire tout ce que l’on peut voir au niveau des galeries, des foires d’art contemporain, des noms qui circulent..., et il y a une profondeur qui ne s’atteint qu’avec le temps et la confiance. C’est une méthode qui respecte les artistes. On ne se limite pas à une interview d’une heure et à quelques photos, on va beaucoup plus loin. L’immersion longue, c’est ce qui permet d’aller chercher ce qu’on ne vous montre pas spontanément, parce que cela demande une relation, une présence, une réciprocité. Ce travail de proximité permet une parole plus juste, plus incarnée, et cela donne au final un livre qui ressemble à quelque chose de vivant.

Quelle place accordez-vous aux artistes et aux créateurs dans la construction de cette mémoire collective ?

Ils en sont le cœur. La Collection ne parle pas «sur» les artistes, elle se construit avec eux. Leurs voix, leurs regards, leurs œuvres sont les matières premières de cette archive. Ils sont à la fois sujets et co-auteurs de cette mémoire.

Quel impact ce projet peut-il avoir sur la perception de l’Afrique, à la fois sur le continent et à l’international ?

L’enjeu est de déplacer les imaginaires. Montrer une Afrique plurielle, inventive, critique, ancrée dans son temps. Sur le continent, cela participe à une reconnaissance mutuelle entre scènes artistiques. À l’international, cela permet de sortir des clichés et d’ouvrir à des lectures plus complexes.

Après plusieurs villes africaines, quelle est la prochaine étape pour cette archive vivante du continent ?

Poursuivre la quête, aller vers d’autres territoires, d’autres scènes, tout en consolidant ce qui a déjà été produit. L’idée est de tisser progressivement une cartographie sensible du continent, faite de singularités mais aussi de résonances. Toujours avec cette même exigence : être au plus près des artistes et du réel.
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