La soirée s'est ouverte sur des vers, ceux de la poète Soukaina Habiballah, comme un rappel que tout commence par des mots. Au pupitre, Mohammed Haitami, président-directeur général du Groupe, a expliqué un choix de mot. Ce serait un festival, ni un salon ni un forum, parce qu'il voulait de la fête, du plaisir, des retrouvailles entre tous ceux qui font vivre le livre. «La culture n'est pas un luxe», a-t-il lancé, en pensant aux autorités régionales qui ouvrent ces murs au Festival. Il pensait aussi aux plus jeunes, à qui il souhaite donner le goût de la lecture, pour qu'ils apprennent à penser et à questionner plutôt qu'à s'enfermer dans des mondes virtuels.
Il a ensuite posé la condition qui vaut, à ses yeux, pour tout Prix : l'indépendance. Quatorze personnes ont préparé la présélection, douze jurés, quatre par langue, ont tranché. Aucun membre du Groupe n'a assisté à leurs délibérations, et aucun de ses collaborateurs n'a concouru. Monter un prix littéraire, a-t-il confié, est une tout autre affaire que d'en rêver : un règlement à écrire, des jurés légitimes à convaincre, des dates de parution à vérifier. Dans cette aventure, l'Institut royal de la culture amazighe (IRCAM) a été un guide précieux, pour repérer les ouvrages comme pour réunir le jury de la catégorie amazighe.
«La bannière de notre humanité»
Le ministre, lui, est parti d'une idée simple, presque une mise au point : la culture ne se décrète pas rue de Rabat, elle se construit aussi dans les régions et les communes, auprès des élus qui vivent chaque jour avec les attentes des habitants. Les libraires en savent quelque chose. Leur premier fardeau est le loyer des locaux, dans les petites villes comme dans les grandes, car le commerce du livre n'obéit pas à la logique des autres commerces. D'où son appel à une orientation commune entre le gouvernement et les collectivités.Puis le propos a pris de la hauteur. À l'heure de l'intelligence artificielle, des écrans et des réseaux sociaux, la littérature est, a-t-il martelé, «plus que jamais la bannière de notre humanité et l'emblème de notre résistance». Arts plastiques, cinéma, musique, théâtre : tous puisent à la même sève. «Au fondement de toute grande œuvre visuelle, sonore ou cérébrale, il y a un livre, un texte ou un poème.» De là cette alliance «pas toujours simple, il est vrai» entre l'écrivain, l'éditeur, le distributeur, le libraire, le critique et le lecteur, qu'il faut honorer.
Le Maroc, a-t-il poursuivi, redevient ce qu'il a été pendant des siècles, une plateforme de production culturelle. Casablanca est déjà «une capitale de l'édition continentale», et les chiffres suivent : plus de publications, plus de ventes, plus de lecteurs. Reste à en faire un levier de développement, avec des industries culturelles créatrices d'emplois et de liens sociaux, des droits d'auteur mieux protégés, des écrivains mieux accompagnés. Son vœu final : que la rentrée littéraire s'installe dans le calendrier du pays, à côté des rentrées scolaire, politique et économique.
Trois signatures, trois passerelles
Place ensuite aux paraphes. Autour de Mohammed Haitami se sont réunis Hassan El Kamoun, vice-président de l'Association des libraires indépendants du Maroc, Ahmed Boukous, président de l'IRCAM, et Leila Meziane, doyenne de la Faculté des lettres et sciences humaines de Ben M'Sik. Libraires, Institut, université : trois conventions et une même ambition, rendre le livre plus présent dans la vie de chacun et rapprocher la lecture de tous les publics.Ahmed Boukous a mis à profit ce moment pour faire connaître le livre amazigh, et plus particulièrement le livre littéraire, qui anime aujourd'hui la scène culturelle marocaine. Les publications de l'Institut embrassent tous les champs du savoir, des sciences humaines et sociales aux lettres et à la linguistique.
Driss El Yazami, président du Conseil de la communauté marocaine à l'étranger (CCME), a ensuite rappelé que son institution accompagne le festival depuis sa première édition. Il a souligné la place centrale qu'occupe la culture dans les missions du Conseil depuis sa création, en tant que lien essentiel entre la communauté marocaine établie à l'étranger et le Royaume. Il a également insisté sur le fait que la promotion du livre, de l'édition, du cinéma et des arts ne peut incomber au seul gouvernement. Le CCME participe lui aussi à cette dynamique, aux côtés des territoires et des créateurs.
Driss El Yazami a par ailleurs rappelé que la littérature marocaine ne saurait se concevoir sans l'apport des Marocains du monde. Il a notamment relevé que le roman marocain est «de plus en plus féminin» et s'écrit aujourd'hui dans une dizaine de langues. Cette année encore, au moins cinq nouveaux romanciers et romancières marocains du monde ont publié en Europe. Le président du CCME en a profité pour remercier le ministre, qui avait consacré, il y a deux ans, tout le Salon du livre à cette créativité.
Trois langues, trois lauréats
Puis est venu le moment des prix. Les trois jurys se sont succédé sur scène pour dévoiler leurs choix. Chaque lauréat s'est vu remettre un trophée conçu par l'écrivain et plasticien Mahi Binebine. La romancière Zhour Gourram, présidente du jury de la catégorie arabe, a d'emblée exprimé sa fierté à l'égard de la littérature marocaine dans ses trois expressions, arabe, amazighe et française, qui mérite, a-t-elle dit, un espace historique tel que celui-ci. À l'heure où l'intelligence artificielle se met à imiter l'imagination, a-t-elle ajouté, celle-ci traverse une épreuve historique : il faut protéger l'imaginaire marocain. Son jury, composé de romanciers, de journalistes et d'universitaires, espérait restaurer la confiance entre romanciers et prix littéraires. Le roman marocain, a-t-elle assuré, est remarquable ; il attend seulement qu'on s'y arrête et qu'on le célèbre.Cinq romans étaient en lice. Trois tendances s'en sont dégagées : le retour au Protectorat et aux premières années de l'indépendance, l'attachement aux lieux et à la géographie du pays, et le souci de faire revivre des valeurs et des comportements que la révolution technologique efface peu à peu. Un roman a fini par s'imposer, par la force d'une langue sobre et rigoureuse. Classique en apparence, il cache, a-t-elle expliqué, une expérimentation intérieure qui ne brusque jamais le lecteur. Trois récits s'y répondent autour de la justice sociale, de la sécurité du logement et de la précarité. Accessible à l'élève comme au spécialiste, écrit en phrases économes, il peut espérer des lecteurs et même des traducteurs. Le prix est allé à Jamal Saïdi pour «Wa yaati al-hassad» (Slaiki Frères).
Pour la catégorie amazighe, le jury réunissait Mohamed Akounad, Youssef Taoufik, Fadma Farras et Aïcha Ouzine. Son président, Mohamed Akounad, s'est exprimé exclusivement en amazigh, la langue même du roman primé. Le prix est revenu à Abdelouahid Hannou pour «Itanya» (Ungal).
Pour la langue française, Driss Jaydane, président du jury, a donné le ton dès les premiers mots : «Un jury, ce sont des subjectivités qui lisent à leur manière.» Les jurés ne se sont pas toujours accordés, a-t-il reconnu, et les départager n'a pas été simple. La matière était riche : l'histoire des engagements politiques, avec une saga familiale dont le personnage central a payé cher les années de plomb ; la solitude, le handicap mental, l'autisme ; une mère qui transmet à son enfant de très belles choses, et aussi «une sorte de poison» ; un roman historique, une littérature expérimentale. «Notre littérature, comme toutes les autres, est d'une grande vivacité.» Le choix s'est porté sur «un bel exercice technique», car un roman est à la fois une langue et un récit, qu'il faut inventer et maîtriser avec érudition. Au XIXᵉ siècle, une caravane quitte Fès pour Tombouctou. Près de deux mois de route, durant lesquels le lecteur apprend «énormément de choses sur notre histoire». Mimoun Hillali est le lauréat, pour «L'Écume des dunes» (Falia).
L'hommage à Driss Chraïbi
Un dernier moment était réservé à Driss Chraïbi, dont on célèbre cette année le centenaire de la naissance. Figure majeure de la littérature marocaine et premier grand écrivain marocain de l'immigration, l'écrivain, parti du Maroc en 1945, a marqué plusieurs générations de lecteurs. À l'occasion de ce centenaire, le CCME a réédité, en partenariat avec les éditions Le Fennec, un coffret réunissant sept de ses romans essentiels. Le Conseil prépare également, chez le même éditeur, un livre d'entretiens entre Driss Chraïbi et le cinéaste Ahmed Maânouni, tiré d'un film tourné environ deux ans avant la disparition de l'écrivain, en 2007.En clôture de cet hommage, un trophée a été remis à Sheena Chraïbi, épouse de l'écrivain, en reconnaissance de l'œuvre de celui qui demeure l'une des grandes figures de la littérature marocaine et un pionnier de la littérature de l'immigration. Le festival s'est poursuivi samedi et dimanche avec huit tables rondes, des ateliers d'écriture, des lectures poétiques, un espace pour les enfants et une exposition de cartes postales anciennes qui raconte, image après image, l'histoire des Habous.
