Une richesse hors norme, une vigilance qui arrive toujours trop tard
Le sous-sol marocain concentre une diversité géologique et paléontologique que peu de pays dans le monde peuvent revendiquer. Empreintes de dinosaures théropodes, pistes de crocodilomorphes, fossiles de tortues et de poissons, et surtout traces de ptérosaures, ces reptiles volants, premiers vertébrés à avoir conquis les airs, dont les empreintes figurent parmi les plus rares au monde. Le Maroc en comptait trois sites majeurs ; selon le paléontologue Moussa Masrour, il n’en resterait aujourd’hui plus que deux préservés.
Mais cette richesse a un revers : elle est presque toujours découverte après coup, sur des terrains déjà fragilisés par d’autres usages. À Mibladen, dans la province de Midelt, le site fossilifère se superpose à une ancienne concession minière exploitée à partir de 1939. Bien que la mine ne soit plus en activité, le site continue d’attirer des chercheurs de cristaux. Des sociétés y ont été autorisées à opérer avec de gros engins et à creuser des puits, bien avant que quiconque ne soupçonne la présence, sous ces mêmes plaques de roches superposées, de traces vieilles de 120 millions d’années.
Faute d’avoir été identifié à temps, le site s’est aussi retrouvé exposé à des usages locaux tout à fait ordinaires : des dalles ont servi à couvrir des sépultures, d’autres ont été cassées pour bâtir des maisons en pierre. Une population qui, comme le résument plusieurs chercheurs, «ne remarque pas» ce qu’elle a sous les pieds, non par indifférence, mais parce que rien ne le lui a jamais signalé.
Le paradoxe de la science : protéger en exposant
Dès le début des recherches sur le gisement de Mibladen, les scientifiques ont fait un choix méthodologique déterminant. «Nous avons volontairement laissé les empreintes en place afin qu’elles puissent être étudiées dans leur contexte géologique, car c’est ce contexte qui leur donne toute leur valeur scientifique», explique Abdelouahed Lagnaoui, professeur en paléontologie des vertébrés et en stratigraphie. Mais ce même choix, aussi rigoureux soit-il, a aussi laissé les empreintes exposées et accessibles.
Le fondement même de la recherche scientifique – publier, documenter, partager – se retourne alors contre son objet. Sur ce site, des équipes marocaines et européennes étudient, selon Lagnaoui, depuis 2015 un gisement révélant des empreintes de dinosaures théropodes, de crocodilomorphes, de tortues et surtout de ptérosaures. Leurs travaux ont abouti, en mai 2026, à la publication d’une étude collective réunissant treize chercheurs marocains, espagnols, allemands, français et polonais. Cette publication a offert au site une reconnaissance internationale méritée. Elle a aussi, malgré ses auteurs, servi de carte au trésor.
Comme le souligne Lagnaoui, certaines revues scientifiques exigent des coordonnées précises pour que les résultats soient vérifiables, une contrainte méthodologique légitime, mais qui entre en tension directe avec un impératif de protection. «Le fait d’en parler incite les ministères à s’intéresser à sa protection», reconnaît de son côté Youssef Aït Lemkadem, président de l’Association du Géoparc Ayachi-Mouasker, mais le même mécanisme attire aussi les touristes, qui repartent avec des souvenirs, et les réseaux spécialisés dans le commerce des fossiles, qui savent précisément où chercher.
Un vide de compétence entre les ministères
C’est peut-être le nœud du problème : lorsqu’un site fossilifère ou géologique est découvert, personne ne sait exactement à qui il revient de le protéger. Interrogée par notre rédaction, Choumicha Kaouane, responsable au ministère de la Culture, apporte un éclairage précis sur ce flou. La Direction du Patrimoine Culturel a compétence sur les sites et monuments archéologiques, fouilles et valorisation comprises. Mais les sites paléontologiques, eux, relèvent du ministère de la Transition énergétique et du Développement durable.
Une avancée législative est censée mettre fin à cette ambiguïté : selon Mme Kaouane, le texte réunit les deux ministères parce que le patrimoine géologique entre désormais dans le champ plus large de la préservation du patrimoine culturel. La loi 33-22 a achevé son parcours parlementaire et vient d’être promulguée. Mais ses textes d’application, distincts pour le volet culturel et pour le volet géologique, ne sont pas encore sortis.
Sur le terrain, cette répartition théorique se heurte à une limite structurelle. Le ministère de la Culture dispose, dans chaque direction régionale, d’un conservateur du patrimoine chargé, avec les inspecteurs, de la protection et du gardiennage des sites répertoriés. Ce dispositif fonctionne pour des zones circonscrites, en lien avec les populations locales. Mais il devient inopérant face à des terrains interdépartementaux, comme les carrières où sont exploités les phosphates et où l’on découvre, au passage, une grande quantité de fossiles.
Le ministère de la Culture ne peut pas assurer le gardiennage de ces carrières, se concentrant uniquement sur la préservation des sites et monuments qu’il gère directement. C’est précisément ce vide, à l’endroit où l’activité minière côtoie la ressource fossile, que des populations entières exploitent pour en vivre et que des réseaux de pillage exploitent également. Comme le résume Choumicha Kaouane : « Il y a des gens qui vivent de cela, comme dans le bassin d’Ouled Abdoune, dans la région d’Erfoud... Il y a beaucoup de fossiles, et il y a bien sûr les pilleurs ».
À Mibladen, les alertes ne datent pourtant pas d’hier. Dès 2024, des signalements avaient été transmis. Les autorités compétentes s’étaient bien rendues sur le terrain, mais sans disposer d’une réelle expertise sur la valeur scientifique de ce qu’elles avaient sous les yeux. Moussa Masrour est catégorique sur les limites du rôle des chercheurs : « Nous n’avons aucun pouvoir pour sécuriser les sites. Notre rôle consiste à les étudier, à donner l’alerte et à sensibiliser. La protection relève ensuite des pouvoirs publics ».
La loi 33-22 relative au patrimoine géologique prévoit, par ailleurs, des peines pouvant atteindre dix ans d’emprisonnement pour certaines atteintes. Le cadre juridique n’est donc pas totalement absent, c’est sa mise en œuvre concrète qui fait aujourd’hui défaut. Pour comprendre le rôle exact du ministère de la Transition énergétique dans ce dispositif et la manière dont il compte combler ce vide, nous l’avons sollicité à plusieurs reprises : il n’a pas donné suite à nos relances. Dans les faits, nous avons pourtant pu constater que la collaboration entre les deux tutelles reste très limitée et que chacun continue d'agir de son côté. L'incertitude demeure entière quant à l'articulation effective des prérogatives sur le terrain. Cette superposition d'attributions retarde l'adoption de mesures communes et fragilise la sauvegarde des sites.
Quand l’alerte devient mobilisation
Ce vide institutionnel n’a pas empêché, ces derniers mois, une série de réponses en cascade, révélatrice à la fois de l’ampleur du problème et de la capacité des acteurs locaux à s’organiser une fois alertés.
Après la découverte du pillage d’un bloc à Mibladen, une première commission a réuni les autorités provinciales et la direction de la Transition énergétique. Le rapport qui en est ressorti a mis au jour d’autres dégradations jusque-là inconnues : deux tumulus préhistoriques, de vastes sépultures collectives datées d’environ trois mille ans, retrouvés éventrés par des chercheurs d’or clandestins, ainsi que de nouvelles traces, potentiellement de grandes tortues fossiles, dont l’identification reste à confirmer par des paléontologues.
Une deuxième mission, associant cette fois les ministères de la Culture et de la Transition énergétique, a confirmé la fragilité extrême de l’ensemble du secteur et recommandé la clôture urgente du site. Une troisième commission, scientifique, a permis d’établir un relevé topographique précis afin d’estimer la surface à protéger.
Un rebondissement est venu, entre-temps, atténuer le désastre : lors d’une sortie pédagogique, des géologues encadrant leurs étudiants ont repéré, dissimulés à proximité du site pillé, plusieurs blocs déjà sciés par les trafiquants mais abandonnés, sans doute dans l’attente d’un transport resté sans suite. Les fragments ont pu être récupérés et sont aujourd’hui conservés à la délégation provinciale de Midelt.
Vers un cadre juridique enfin partagé ?
De cette accumulation d’incidents et de rapports ressort aujourd’hui une initiative inédite : une convention est en cours de préparation entre le ministère de la Culture, celui de la Transition énergétique, l’Agence nationale pour le développement des zones oasiennes et de l’arganier (ANDZOA) et, potentiellement, la région concernée. Si elle aboutit, elle donnerait enfin un cadre juridique clair à la protection de Mibladen, permettrait sa clôture, assurerait sa surveillance permanente et préparerait, à terme, sa valorisation touristique et scientifique.
Ce type de démarche n’est pas sans précédent. Selon Abdelouahed Lagnaoui, l’État marocain est déjà intervenu avec succès dans ce type d’affaires: des fossiles ont pu être récupérés après avoir quitté le pays. Mais un rapatriement reste, par définition, une réponse après coup : la pièce a déjà quitté le pays, déjà été sortie de son contexte scientifique d’origine. C’est en amont – clôture des sites, gardiennage, inventaire – que la protection du patrimoine géologique marocain doit d’abord se jouer.
Une question qui dépasse un seul site
L’histoire du bloc de Mibladen scié, puis partiellement récupéré, pourrait se lire comme un fait divers local. Elle est en réalité le symptôme d’un problème plus large, celui d’un cadre de protection encore incomplet face à l’ampleur du patrimoine géologique marocain.
Tant que la coordination entre les ministères, les chercheurs, les collectivités locales et les services compétents ne sera pas pleinement opérationnelle, chaque nouvelle découverte restera plus exposée aux dégradations, aux prélèvements illicites ou aux trafics. L’enjeu est désormais de faire en sorte que ces découvertes deviennent avant tout un levier de connaissance, de protection et de valorisation du patrimoine national.
Une richesse qui continue de se révéler : la découverte des trilobites de l’Anti-Atlas
Le potentiel géologique du Maroc ne se limite pas à Mibladen. Une équipe de chercheurs dirigée par Wahiba Bel Haouz (Université Hassan II de Casablanca), en collaboration avec des chercheurs des universités Hassan I et de Zurich et avec la participation de Abdelouahed Lagnaoui, a publié récemment une découverte majeure dans la revue «Acta Palaeontologica Polonica».
Il ne s’agit ni de dinosaures ni de ptérosaures, mais de trilobites : de petits animaux marins aujourd’hui disparus, cousins lointains des crabes et des insectes, qui peuplaient les océans il y a des centaines de millions d’années. Dans l’Anti-Atlas oriental, l’équipe a mis au jour un ensemble exceptionnellement riche de traces fossiles, empreintes de déplacement, marques de repos, indices d’alimentation, vieilles d’environ 358 millions d’années, soit bien avant l’apparition des dinosaures.
Ces traces racontent une véritable scène de vie sous-marine : des trilobites qui se déplaçaient en groupe, se nourrissaient, se reposaient dans le sédiment et cherchaient parfois à échapper à des poissons prédateurs. L’équipe y a même identifié une trace fossile encore jamais décrite, désormais officiellement nommée «Rusophycus antiatlasensis».
Cette découverte, sans lien direct avec Mibladen, illustre à quel point le sous-sol marocain continue de livrer des données scientifiques de premier plan et à quel point l’ampleur de ce patrimoine dépasse, et de loin, le seul cas des dinosaures et des ptérosaures.
Abdelouahed Lagnaoui : «Un fossile n’est pas un objet de décoration»
«La valeur d’un fossile dépend avant tout de son intérêt scientifique et de sa rareté. Certains fossiles, même de petite taille, peuvent atteindre plusieurs milliers de dirhams sur le marché. Quand il s’agit d’empreintes antérieures et postérieures de ptérosaures comme celles retrouvées à Mibladen, on se retrouve face à une configuration rare qui donne au site une valeur scientifique particulière. Malheureusement, certaines personnes considèrent encore ces pièces comme de simples objets de décoration, alors qu’elles constituent des archives irremplaçables de l’histoire de la Terre. Il m’est déjà arrivé de voir des fossiles marocains exposés dans des musées étrangers, notamment en Allemagne et en Russie. La manière dont le bloc a été découpé à Mibladen laisse penser que l’opération a été menée par des personnes disposant d’un équipement et d’un savoir-faire importants. Les traces laissées sur la roche révèlent l’utilisation d’un matériel de sciage performant. Ce type d’intervention dépasse largement les moyens d’amateurs. Le vol de ce bloc représente donc une perte considérable, non seulement pour la recherche scientifique, mais aussi pour le territoire : des visiteurs venaient spécialement observer ces empreintes, ce qui contribuait à l’attractivité de la région. Cette disparition est d'autant plus préoccupante que chaque découverte est le fruit d’un travail de longue haleine. Nos recherches reposent sur une démarche scientifique rigoureuse, mais elles exigent aussi beaucoup d’efforts sur le terrain. Il nous arrive de chercher pendant des jours, parfois des semaines, sans rien trouver ; à d’autres moments, la découverte survient au tout dernier moment, presque par hasard. Nous procédons parfois par prospection systématique, en ciblant les formations géologiques correspondant à l’époque des reptiles que nous recherchons ; à d’autres occasions, ce sont les habitants eux-mêmes qui nous mettent sur la piste d’une trouvaille. Dans l’Anti-Atlas, par exemple, nous travaillons avec les populations locales : nous leur demandons de nous signaler toute roche ou empreinte inhabituelle. Leur participation est essentielle, autant pour la découverte que pour la préservation de ce patrimoine exceptionnel. Dans l’AntiAtlas oriental, de nouvelles découvertes continuent d’être réalisées et de nombreux sites exceptionnels restent encore à explorer. Le Maroc possède déjà plusieurs sites géologiques protégés. Aujourd’hui, ce n’est plus l’érosion naturelle qui met le plus en péril ce patrimoine, mais les dégradations provoquées par l’Homme.»
Youssef Aït Lemkadem : «Un site précieux, mais difficile à surveiller»
«Les sites présentant des empreintes de ptérosaures sont rares au Maroc. Certains livrent des traces de taille modeste, d’autres des empreintes bien plus importantes. Ce type de gisement se présente souvent sous la forme de plaques de roches superposées, à l’intérieur desquelles se trouvent les empreintes fossilisées, une configuration qui rend ces sites précieux, mais aussi particulièrement difficiles à surveiller dans leur ensemble. Le site de Mibladen s’étend sur trois à quatre hectares, sous la forme d’une colline en cuesta. Un collectif de chercheurs espagnols a publié une étude sur ce gisement, ce qui a contribué à sa reconnaissance scientifique. Lorsque nous nous sommes rendus sur le terrain après le pillage, nous avons découvert des éléments jusque-là non signalés. Le géologue Aïssa Masrour a notamment relevé des empreintes situées juste derrière les plaques découpées à la scie, ce qui laisse penser que les auteurs du méfait ont peutêtre été surpris avant d’avoir pu tout emporter : les pilleurs, finalement, n’ont pas pris grand-chose. En présence du directeur provincial de la Transition énergétique, nous avons constaté un véritable chamboulement des plaques, accompagné de traces de sciage bien visibles.»
Comment le Maroc rapatrie ses fossiles
Lorsqu’un fossile marocain est repéré à l’étranger, c’est souvent la voie diplomatique qui déclenche la procédure : les douanes du pays concerné alertent l’ambassade du Maroc sur place, qui saisit le ministère des Affaires étrangères, lequel se retourne vers le ministère de la Culture. Le rapatriement qui s’ensuit est considéré, à part entière, comme une mesure de préservation du patrimoine. Selon Choumicha Kaouane, du ministère de la Culture, chaque dossier suit un traitement différent. Certaines restitutions sont rapides ; d’autres nécessitent une expertise approfondie pour établir avec certitude l’origine marocaine de la pièce.Le Maroc s’appuie pour cela sur la convention de l’Unesco de 1970, qui engage les pays signataires à faciliter la restitution des biens culturels illicitement exportés. Un mémorandum d’entente avec les États-Unis d’Amérique, qui met en œuvre ce cadre entre les deux pays, a par exemple permis, selon elle, la restitution de plusieurs fossiles de grande valeur patrimoniale. D’autres fossiles ou objets archéologiques ont été aussi rapatriés de France, d’Allemagne, de Belgique ou du Chili... .Parmi les pièces les plus recherchées par les trafiquants figurent les fossiles notamment ceux des crocodiles et des dinosaures, ainsi que, potentiellement, des plésiosaures.
Le ministère de la Culture décrit un véritable système organisé derrière ce trafic : des individus chargés de repérer les sites, d’autres qui fouillent, d’autres encore qui assurent la vente au niveau local, et enfin ceux qui prennent en charge le transport et l’exportation. Les bassins phosphatés et la région d’Erfoud, particulièrement riches en fossiles, comptent parmi les zones les plus exposées à ce trafic, qui n’est pas la seule source de fossiles en circulation : l’extraction légale dans les carrières fait elle aussi remonter en surface des pièces qui échappent ensuite à tout inventaire.
Une fois rapatriées, ces pièces relèvent d’un travail post-restitution assuré par les services du ministère, qui suivent aussi d’autres formes de trafic illicite touchant le patrimoine national : monnaies anciennes, manuscrits, objets ethnographiques.
Moussa Masrour : «Il est essentiel d’empêcher que ce bloc quitte le territoire»
«J’ai consacré trente-six années à l’enseignement universitaire et à la recherche. Au fil de mon expérience, j’ai constaté qu’il arrive que certaines personnes se présentent comme de simples touristes voyageant en caravane, alors qu’elles sont en réalité des commerçants spécialisés dans le patrimoine géologique et les fossiles. Le marché international des fossiles exerce une pression permanente. En Europe, il existe des bourses consacrées aux fossiles et aux minéraux, où collectionneurs et marchands se réunissent régulièrement, parfois durant plusieurs jours. Le Maroc compte aussi des marchands de fossiles. Ces pièces sont achetées, puis quittent le pays. Nous évoquons régulièrement ces questions lors des congrès consacrés au patrimoine géologique. Les scientifiques peuvent identifier les sites, les étudier et alerter. Mais leur sauvegarde nécessite une véritable mobilisation des autorités, des collectivités territoriales et de l’ensemble des acteurs concernés. Nous avons d’ailleurs proposé d’organiser des formations destinées aux services des douanes. La sortie de petits fossiles courants n’a pas le même impact scientifique que celle d’ossements ou de grandes empreintes fossilisées, dont la perte est irréversible. Parfois, je reçois des photographies d’ossements découverts dans des circonstances préoccupantes. S’agissant du site de Mibladen, les constatations que nous avons effectuées sur le terrain montrent clairement qu’il ne s’agit pas d’une dégradation naturelle ou accidentelle, mais bien d’un vol. Le bloc fossilifère, qui mesurait environ 3,15 mètres de long sur 1,50 mètre de large, a été découpé à la scie en deux étapes : les auteurs sont revenus une seconde fois pour emporter le reste de la dalle. Le site se trouve à proximité immédiate d’une route, ce qui a certainement facilité l’opération. Il est désormais essentiel de faire toute la lumière sur les circonstances de cette disparition et d’empêcher que ce bloc ne quitte le territoire national. À la demande du président de l’Université Ibn Zohr, je me suis rendu à Midelt afin de constater les dégâts. Cette mission s’est déroulée en présence des autorités locales, notamment des représentants de la province de Midelt, du ministère de la Transition énergétique, ainsi que de Youssef Aït Lemkadem, président de l’Association du Géoparc Ayachi-Mouasker. La visite des autorités constitue aujourd’hui un premier pas encourageant. Elle ouvre la voie à une véritable démarche de sécurisation et de valorisation du site : un gardien devrait y être affecté. Si nous voulons créer un géoparc, il faut d’abord protéger ce patrimoine. Les empreintes de dinosaures et de tortues qui subsistent doivent être préservées. La sensibilisation du public est aussi indispensable. J’en suis d’autant plus convaincu que j’ai pu en mesurer les effets sur un autre site paléontologique. À Anza, près d’Agadir, sur une plage très fréquentée, je me suis impliqué dans une association locale après la découverte d’empreintes de dinosaures. Nous avons organisé des conférences destinées aux jeunes du quartier, installé une statue de dinosaure et accueilli de nombreux groupes scolaires. J’aurais souhaité qu’une démarche similaire soit engagée à Mibladen. Malheureusement, les alertes que j’avais lancées sont restées sans effet.»
Anza : un site de traces de dinosaures lui aussi sous pression
Si le pillage des fossiles constitue une menace majeure pour le patrimoine paléontologique marocain, les sites à empreintes de dinosaures ne sont pas épargnés. À Anza, près d’Agadir, un important gisement d’empreintes fossilisées est aujourd’hui confronté à une dégradation progressive. Situé sur le littoral, le site subit naturellement l’action de l’érosion marine. Mais selon l’Association marocaine d’orientation et de recherche scientifique (AMORS), cette fragilité est accentuée par la présence de blocs de pierre déposés en bord de mer. Sous l’effet des vagues, ces blocs se déplaceraient sur les dalles rocheuses portant les empreintes, provoquant leur abrasion et leur effacement progressif. D’après les chercheurs, certaines de ces traces présentent un intérêt scientifique exceptionnel, plusieurs étant considérées comme uniques à l’échelle du continent africain. Les défenseurs du patrimoine appellent ainsi les autorités à intervenir rapidement afin de sécuriser le site, de supprimer les sources de dégradation et de mettre en place un programme durable de conservation et de valorisation. À l’image de nombreux autres sites géologiques marocains, Anza rappelle que la préservation du patrimoine fossile ne se limite pas à la lutte contre le trafic : elle passe aussi par la protection des sites exposés aux dégradations naturelles et aux impacts des activités humaines.Questions au directeur de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine, Abdeljalil Bouzouggar ;
Quel est le rôle de l'Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine (INSAP) dans la préservation et la valorisation du patrimoine paléontologique marocain ?
Le rôle de l’Institut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine concerne surtout la formation et la recherche, mais il accorde de l'importance à la préservation et à la valorisation du patrimoine paléontologique. Il est quand même important de signaler que cette opération ne peut se faire que sous la supervision de la Direction du Patrimoine Culturel.
Comment l'INSAP intervient-il lorsqu'un site paléontologique est découvert ou lorsqu'il est menacé par des dégradations ou des actes de pillage ?
Dans ce cas précis, le rôle de l'Institut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine se limite à l'expertise et à l'étude, ces dernières peuvent être demandées par la Direction du Patrimoine Culturel ou des directions régionales du Département de la Culture ou des associations.
Le pillage du site de Mibladen a suscité une vive émotion dans la communauté scientifique. Quel regard portez-vous sur cette affaire et quels enseignements en tirez-vous pour la protection des autres sites fossilifères du Royaume ?
En tant que chercheur, je ne peux que condamner cet acte de pillage qui prive la communauté scientifique nationale et internationale d'un patrimoine d'une grande valeur scientifique. Je pense qu'il est nécessaire de développer davantage les opérations de sensibilisation et de ne pas s'appuyer uniquement sur l'arsenal juridique.
Comment l'INSAP travaille-t-il avec les universités, les chercheurs, les ministères concernés et les autorités locales pour assurer la protection du patrimoine paléontologique ?
L'INSAP s'occupe de la formation et de la recherche mais lorsqu'il est sollicité par des chercheurs, des universités ou des départements ministériels à travers le Ministère de tutelle à savoir celui de la Jeunesse de la Culture et de la Communication, il intervient dans le domaine de l'expertise ou de proposition de mesures de préservation et de protection. Je peux citer des exemples dans la région de l'oued Noun, du Haouz et récemment dans la région d'Anza. En effet, le professeur Moussa Masrour avait lancé un appel pour la protection des empreintes des pas des dinosaures dans ce site qu’il a étudiées et publiées à plusieurs reprises dans des revues scientifiques de renommée. Le ministère de la Jeunesse de la Culture et de la Communication en coordination avec la Wilaya à Agadir et la Direction du Patrimoine Culturel a rapidement réagi et nous allons très prochainement fournir les détails de cette opération.
Selon vous, les outils juridiques et les moyens de terrain sont-ils aujourd'hui suffisants pour lutter contre le trafic des fossiles et préserver les gisements les plus remarquables ?
La nouvelle loi 33.22 est en mesure de fournir une excellente protection juridique du patrimoine et la recherche permet la valorisation scientifique des découvertes. En revanche, je suis persuadé que la sensibilisation est aussi un outil efficace pour protéger et préserver le patrimoine.
Au-delà de la protection, quel rôle l'INSAP peut-il jouer dans la sensibilisation du public afin que les fossiles soient perçus comme un patrimoine scientifique et culturel, et non comme de simples objets de collection ?
Le Ministère de la Jeunesse de la Culture et de la Communication lors de chaque restitution de collections archéologiques ou paléontologiques ayant fait l'objet d'un trafic illicite, invite la presse pour les présenter et donner la possibilité aux experts d'expliquer leur valeur scientifique et patrimoniale. De telles actions de sensibilisation montrent que la coopération de lutte contre le trafic illicite du patrimoine archéologique et paléontologique est devenue internationale et que ce patrimoine garde toute sa valeur lorsqu'il est protégé et mis en valeur sur les lieux mêmes de leur découverte. Les musées, les centres d'interprétation du patrimoine et les expositions jouent également un rôle important dans cet effort de sensibilisation.
