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Mardi 23 Juin 2026
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Taoufiq Izeddiou : Alors, on danse ?

Dans cet épisode de «De choses et d’autres», le danseur contemporain, chorégraphe et pédagogue Taoufiq Izeddiou explore le rapport des Marocains à leur corps et à l’expression corporelle, entre limites, tabous et possibilités encore inexploitées.

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Au Maroc, la danse reste le plus souvent associée à sa dimension festive. On danse lors des mariages et des célébrations, selon des codes bien établis. Il y a également la danse comme transe, notamment dans les soirées gnaoua (Lilas) ou dans certaines formes d’expression spirituelle. En revanche, le corps comme outil de réflexion, de narration et de questionnement demeure largement sous-exploité. «Le corps peut nous surprendre, si on le travaille et qu’on l’explore. Et sur ce plan-là, les Marocains n’ont pas une réelle connexion à leur corps, à ses forces ou à ses secrets», constate Taoufiq Izeddiou.



Quand le corps parle

«La danse performative est une activité artistique à vocation spectaculaire et c’est respectable. Mais l’on parle ici d’une danse savante, qui pense, qui explore l’intériorité, l’enfance et ses tourments», nous explique-t-il. Dans son travail pédagogique, Taoufiq Izeddiou rencontre régulièrement des jeunes déconnectés de leur corps qui, au fil de l’apprentissage, se découvrent, s’épanouissent et trouvent progressivement leur place dans leur environnement.

«Le corps pose des questions existentielles sur l’identité et l’équilibre. Et nous sommes tous en quête d’équilibre. Un jeune qui débarque totalement déconnecté de son corps, qui a du mal à bouger certaines parties de son corps, qui a peur de toucher un autre corps, qui rit nerveusement quand il entend un mot, lorsqu’il danse, il découvre son corps dans l’espace, l’altérité, le groupe, la lenteur, la rapidité, l’horizontalité, la verticalité, etc. (...) Nous nous posons tous des questions diverses, mais le corps pose les vraies questions.»

Après vingt-cinq ans de pratique, le chorégraphe considère le corps comme une matière infiniment riche : un corps en plusieurs dimensions, doté d’une forme, d’un volume et d’une énergie qui lui sont propres. L’enjeu est alors de permettre à chacun de faire émerger sa propre lumière, de s’éduquer au goût et à la création.

La morale et les moyens

«Au Maroc, danser est un problème lorsqu’on est un homme. Mais c’est un double problème lorsqu’on est une femme.» Selon Taoufiq Izeddiou, de nombreuses danseuses talentueuses ont quitté ce milieu en raison du regard porté sur la danse contemporaine, mais aussi des priorités imposées par la vie, le mariage ou la maternité. «Pour me consoler, je me dis que ça nous fait une mère qui sait ce que c’est que la danse et qui va éduquer des enfants ouverts.»

De nombreux préjugés persistent encore autour du corps, de la danse et de la sensualité. À ces freins sociaux s’ajoutent des obstacles économiques. Le Maroc ne dispose pas encore d’une véritable industrie de la danse, alors qu’un écosystème entier pourrait se structurer autour de cette discipline : chorégraphie, costumes, régie, management, promotion ou encore critique et écriture sur la danse.

Pour Taoufiq Izeddiou, cette situation ne relève pas uniquement de la responsabilité du ministère de la Culture. De même, elle incombe aux professionnels du secteur, qui s’investissent parfois davantage dans leurs carrières individuelles que dans le développement collectif de la danse au Maroc.

La danse qui pense

Monter un spectacle d’une heure nécessite près d’une année de travail, explique le chorégraphe. Tout commence par une urgence intérieure, un besoin irrépressible de créer que le corps ne peut simuler. Vient ensuite une longue phase de documentation et de recherche. «Il faut regarder des expos, lire des livres, suivre l’actualité, observer la société», énumère-t-il. Cette période prend souvent la forme d’une résidence artistique, destinée à explorer un sujet en profondeur et à accumuler de la matière.Puis vient le temps des rencontres. «Je ne crois pas aux auditions, mais aux rencontres. Avec les danseurs, je dois partager une idée, une émotion. Ils doivent, en outre, me remettre en question ou en danger pour aboutir à un tableau authentique. Puis viennent les phases d’écriture, de dramaturgie.» Autant d’étapes qui font de la danse un véritable laboratoire de réflexion et de découverte.

Le danseur regrette toutefois que cette discipline reste largement absente des espaces de réflexion multidisciplinaires. «J’ai travaillé avec l’artiste Hassan Darsi sur Rêve/Illusion, j’ai discuté avec l’écrivain Driss Ksikes sur l’abandon du corps par les intellectuels... Mais cela reste des initiatives personnelles. Je ne peux pas porter seul l’urgence de communiquer. C’est un projet national», affirme-t-il.

À la question «La liberté du corps peut-elle être source de peur ?», Taoufiq Izeddiou répond par l’affirmative. Selon lui, beaucoup ignorent encore ce que leur corps contient comme informations, comme mémoire ou comme séquelles. Une méconnaissance qui pousse parfois à préférer l’ignorance plutôt que la remise en question. «Un enfant danse avant d’apprendre à marcher, à parler ou à écrire. Et cela rend tout son entourage joyeux. Pourquoi cela change dès l’adolescence et tout devient honteux, alors que la danse est naturelle ?», s’interroge le danseur.
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