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Mardi 31 Mars 2026
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L’absurde, un sport national ? La lecture de Youssef Lahrichi, Invité de «De choses et d’autres»

Contradictions dans la vie sociale, réactivité disproportionnée, écart entre discours officiel et réalité vécue et situations kafkaïennes du quotidien. Les Marocains sont-ils des champions de l’absurde ? Pour en parler dans «De choses et d’autres», nous recevons Youssef Lahrichi, dramaturge et metteur en scène.

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«Absolument ! De mon point de vue de dramaturge, le Maroc est un terreau fertile à l’absurde», affirme Youssef Lahrichi. Non qu’il en ait le monopole, mais il n’est pas en reste lorsqu’il s’agit de produire ces situations qui semblent échapper à toute logique. «Pour un dramaturge ou un artiste, cela peut être une aubaine tant c’est générateur de matière à créer. Mais dans le quotidien, c’est très pesant», ajoute-t-il.



Contradictions dans la vie sociale, absence de logique dans les propos, démesure dans les réactions : pour le dramaturge, l’affect régit beaucoup nos vies au détriment de la logique. La passion est certes une richesse, mais elle peut être un obstacle à la rationalité. Youssef Lahrichi rappelle, à ce propos, les réactions totalement inappropriées à l’incident de la CAN 2025, révélatrices d’un basculement instantané où l’affect prend le pas sur la raison. Pour lui, il est communément admis que «les sociétés méditerranéennes sont plus enclines aux passions de tous genres, mais c’est ce qui fait aussi leur humanité». Ceci dit, l’auteur admet que la passion peut entraver l’exercice du jugement et de la logique, lorsqu’il n’y a aucune forme de remise en question après coup. C’est dire que ce tempérament passionnel constitue à la fois une richesse et une limite.

Aux racines de l’absurde

Derrière cette mécanique de contradictions qui semble régir le quotidien au Maroc se déploie un engrenage de normes et de forces opposées, visibles et invisibles, qui exercent sur l’individu, comme sur la collectivité, une tension permanente. Youssef Lahrichi cite à titre d’exemple le poids de la hiérarchie familiale, sociale, religieuse ou politique.

En l’absence d’éducation à l’esprit critique, que ce soit dans la sphère familiale ou à l’école, «une forme de prêt-à-penser s’impose, coupant court à tout espoir de réflexion ou de remise en question», explique Lahrichi, pour qui ce «legs» social défie toute logique et perpétue des pratiques en contradiction totale avec le bon sens et l’évolution de la société.



En outre, l’absurde découle également de la réduction des marges de liberté, qui contraint les individus à contourner les règles plutôt qu’à les questionner. L’incohérence devient alors symptomatique d’un instinct de survie dans une société oppressive. «La liberté, ce n’est pas un luxe, mais un état d’esprit. Lorsqu’on est libre et aligné avec ce que l’on est, on prend des initiatives et cela ne peut qu’être positif pour la société», explique Lahrichi.

Une sortie possible ?

Dans sa pratique théâtrale, Youssef Lahrichi remarque que les Marocains rient beaucoup de l’absurde. C’est dire qu’ils en sont conscients. Beaucoup d’entre eux ont un sursaut de conscience et retiennent le message livré. «J’ai par exemple déjà eu quelqu’un qui m’a dit avoir cessé de demander la télécommande à sa fille depuis qu’il a vu la pièce «Llah yslah.» Mais il ne faut pas croire que rencontrer le bon sens, dans une pièce ou un film, soit suffisant pour changer les gens. Il faut un travail au quotidien pour nourrir son esprit critique», souligne le dramaturge.

La place des médias, dans ce cadre, est primordiale. «Nourrir le débat, éduquer et valoriser l’esprit critique. Malheureusement, nos médias ne le font pas assez», déplore le metteur en scène. Et d’ajouter : «L’éducation nationale devrait également consacrer des séances dédiées au développement de l’esprit critique, dans un cadre bienveillant et structuré».

Ceci étant dit, Youssef Lahrichi insiste sur le travail individuel, à la portée de tout un chacun. «C’est de se remettre en question en permanence et refuser de passer outre lorsque quelque chose fait obstacle à notre bon sens. Car, comme dirait Descartes : le bon sens est la chose du monde la mieux partagée.»
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